‹ Manuel d'économie politiqueChapitre 62 sur 77 · DE L’INTÉRÊT ET DU LOVER DES CAPITAUX · texte numérisé non relu

DE L’INTÉRÊT ET DU LOVER DES CAPITAUX

rant le marché des capitaux, d’en surélever le prix artificiellement. Elles surélèvent en outre ce prix en augmentant pour le prêteur la prime du risque. Il y a longtemps que Montesquieu l’a dit, à propos des pays musulmans : a Le 'prêteur s'indemnise du péril cle la contravention. » Ainsi les lois sur f usure enferment les emprunteurs dans ce dilemme : ou ils ne trouvent pas de capitaux, ou ils les payent plus cher (1).

De la baisse de l’intérêt. — Qu’elle ne dépend pas, malgré l’opinion accrédité1, de la quantité d’argent qui se présente sur le marché, mais de la masse des valeurs offertes. — Application de cette proposition à la découverte des mines d’or de Californie et d’Australie.

Il peut so faire accidentellement que la hausse de l’intérêt soit un bien; c’est quand elle signifie la vive concurrence des entrepreneurs qui se disputent le capital. Il peut se faire de même qu il y ait des cas où la baisse de l’intérêt soit un mal; c’est quand elle signifie pour les capitalistes la difficulté du placement des capitaux. Il se peut enfin, par suite de la première proposition, qu’il y ait, dans une civilisation prospère, par le seul fait de l’activité laborieuse qui se précipite dans les entreprises, une cause qui tend à maintenir l’intérêt à un taux assez élevé , tandis que d’autres causes tendent à le faire baisser ; mais, en thèse générale, c’est avec raison que la baisse de l’intérêt, qui atteste avant tout l’abondance des capitaux, a été considérée comme le signe et le moyen du progrès économique. La phrase de Turgot, à ce sujet,

(l) L’Angleterre, l’Espagne, la Hollande et le Piémont ont proclamé la liberté du taux de l’intérêt. Au moment où nous écrivons, un projet de révision de la législation restrictive de 1807 est soumis au conseil d’Etat. De récentes discussions au Sénat ont achevé de battre en brèche cette législation arriérée.

MANUEL b’KEONOMIE POLITIQUE.

a été citée cent fois; nous croyons devoir la citer encore : « On peut regarder le prix de l’intérêt comme une espèce de niveau au-dessous duquel tout travail, toute culture, tout commerce cessent. C’est comme une mer répandue sur une vaste contrée : les sommets des montagnes s’élè-

vent au-dessus des eaux et forment des îles fertiles et cultivées. Si cette mer vient à s’écouler, à mesure qu’elle descend, les terrains en pente, puis les plaines et les vallons paraissent et se couvrent de productions de toute espèce. Il suffit que l’eau monte ou s’abaisse d’un pied pour inonder ou pour rendre à la culture des plages immenses. C’est l’abondance des capitaux qui ranime toutes les entreprises, et le bas intérêt de l’argent est tout à la fois le fait et l’indice de l’abondance des capitaux. »

Un des préjugés les plus enracinés dans l’opinion , même chez les hommes éclairés, c’est que la baisse de l’intérêt vient de l’abondance du numéraire métallique. Ce préjugé ayant reparu dernièrement, avec une grande force, à propos des arrivages d’or de la Californie et de l’Australie, ii y a une réelle opportunité aussi bien qu’un intérêt scientifique permanent à rappeler les vrais principes sur ce point.

On comprend que ceux qui expliquent la baisse de l’intérêt par l’abondance des métaux monnayés voient d’un œil content, en tout état de cause, l’or abonder et surabonder. Mais, pour partager leur opinion, il faudrait pouvoir échapper à l’une des démonstrations les mieux fondées de l'économie politique. Il y a longtemps qu’elle a établi que l’intérêt se règle sur l’offre et sur la demande d es capitaux de toute espèce, c’est à savoir de tout cet immense ensemble de valeurs qui sont dans la possession de la société, masse devant laquelle la monnaie représente une valeur presque insignifiante. Si l’on persistait à en douter, nous n’aurions que l’embarras du choix parmi les preuves à opposer à ce doute ; il suffit d’ailleurs, pour le combattre , de rappeler que le phénomène économique appelé intérêt ou loyer s’applique à tous les capitaux et

DE l’ INTER ET ET D lT LOYER DES CAPITAUX.

existerait encore sans la monnaie. Toute avance donnerait droit, outre la restitution pure et simple, à une certaine quantité en sus du prêt, destinée à rémunérer la privation et à couvrir les risques du capital avancé. Bien loin d’être un fait isolé et indépendant, la baisse de l’intérêt de l’argent n’est qu’un signe d’un autre fait plus général, la baisse des profits^ sur le taux moyen desquels il se règle néccssairement-le métier de prêteur devenant, s’il dépassait ce taux, recherché au point d’y faire affluer les capitaux, jusqu’à ce que la baisse s’ensuivît, et, s’il était sensiblement au-dessous, devant être abandonné jusqu’à ce que le niveau se rétablit.

On fera peut-être cette objection : l’offre des charrues, des ateliers, des maisons augmentant, leur loyer diminue; pourquoi n’en serait-il pas ainsi des pièces de monnaie? La réponse est aisée, et se tire de la nature même de la monnaie. Supposons l’augmentation de numéraire telle qu’il soit déprécié de moitié. Pourquoi les prêteurs se contenteraient-ils d’un intérêt plus bas ? Il faudrait pour cela de deux choses l’une : ou qu’ils fussent devenus plus riches, ou qu’ils se fissent entre eux une concurrence plus vive. Sont -ils devenus plus riches? Non, puisque l’argent s’est déprécié pour eux comme pour tout le monde. Y at-il entre eux une concurrence plus animée, un désir plus vif de se dessaisir de leur capital? On ne voit pas qu’une dépréciation qui est égale pour tous pousse les uns plus que les autres à prêter. 11 n’y a rien en un mot de changé dans la position des prêteurs et des emprunteurs vis-à-vit1 les uns des autres, ni dans la situation réciproque des prêteurs ; le phénomène de l’augmentation du numéraire doit donc être sans action durable sur le taux ordinaire de l’intérêt.

On ne comprend en aucune sorte comment l’emprunteur pourrait arguer de l’augmentation de la monnaie pour payer un intérêt moindre. Le prêteur serait en droit de répondre que, si la monnaie s’est dépréciée à titre de somme prêtée, il est clair que la dépréciation portera éga-

MANUEL n’ÉEONOMTE POLITIQUE .

lement sur la portion qui est restituée, à titre d’intérêt. Supposez que 100 francs n’acliètent plus autant qu’achetaient naguère 50 francs, il est certain que 5 francs représentant l’intérêt n’achèteront plus que ce qu’achetaient 2 fr. 50 avant la dépréciation. Encombrez tant que vous voudrez le marché d’or et d’argent, la proportion de 5 à 100 restera la même. Le rapport n’ayant pas changé, on ne conçoit pas comment le loyer d’un capital dut être mo-

difié d’une manière quelconque.

M. James Stirling, dans son ouvrage : De la Découverte des mines d’or , l’a dit avec justesse : « Supposons que, dans une année de disette, j’emprunte mille quarters de blé, et que je m’engage à rendre cette quantité l’année suivante, en y ajoutant quarante quarters en sus, soit -4 pour 100, à titre de redevance pour le service reçu. Je ne pourrais faire valoir d’aucune façon contre le voisin qui m’a rendu service cet argument, que le blé étant maintenant plus abondant et d’une valeur moindre, il doit se contenter de vingt quarters au lieu de quarante. Il me répondrait naturellement que le chiffre quarante se trouve cette année dans la même proportion par rapport à mille qu’il se trouvait l’année passée, et il pourrait ajouter que si, par suite d’une plus grande abondance, quarante quarters de blé s’écliangent aujourd’hui contre une quantité d’argent et de toute autre denrée moindre qu’ autrefois, ce serait plutôt une raison d'augmenter que de diminuer le tant pour cent. »

On met encore en avant la baisse de l’intérêt qui a eu lieu depuis la découverte des mines de l’Amérique; et deux grandes autorités, Locke et Montesquieu, n’hésitent pas à expliquer cette baisse si sensible par l’accroissement dans la production des métaux précieux. La réponse est encore facile. Si l’intérêt a baissé depuis Christophe Colomb, c’est que tous les capitaux se sont multipliés par l’effet notamment des progrès de la science et de la mécanique, qui ont si considérablement diminué les frais de production, ainsi que par suite de l’accroisse-

1)13 L’iNTÉrAt RT DU LOVER DES CAPITAUX .

ment des échanges; c’est qu’ils ont pu d’autre part s’offrir a-vec plus de sécurité. Mais si l’intérêt suivait, comme on le dit, la quantité croissante ou décroissante des métaux précieux, ce n’est pas dans la proportion de 10 à 5 pour 100 qu’il se serait abaissé, ce serait dans une proportion fort supérieure. La différence qui existe entre la quantité dont la monnaie a augmente et celle dont l’intérêt de l’argent a baissé prouve donc que celle-ci ne dépend pas de celle-là. Des faits non moins concluants achèveraient, s’il était besoin, d’éclaircir ce point sur lequel Hume, Adam Smith, et plus récemment M. Tooke, ont répandu tant de lumière. On trouve plus d’une fois l’intérêt très-bas dans des pays où il y a peu de métaux précieux, très-élevé dans d’autres où les métaux précieux abondent. Dans la patrie même des mines, en Amérique, l’argent était cher. Pendant que le taux ne dépassait pas 4 à Londres ou Amsterdam, il était environ de 10 à la Jamaïque. Le taux s’est maintenu en général très modéré en Angleterre, où les métaux précieux figurent pour une proportion moindre dans les échanges, et a été presque constamment plus haut en France, malgré leur plus grande abondance. L’exemple tout récent de l’Australie et de la Californie est encore plus décisif. En Australie, il y a peu de temps, l’intérêt était de 15 à 25 pour 100; en Californie, il était de 36 pour 100 ! Il nous semble que cet exemple porte le coup de mort à cette proposition, que le taux de l’intérêt dépend de la quantité de l’or ou de l’argent.

Cependant il serait excessif de nier qu’une grande quantité de monnaie, affluant sur le marché, né puisse avoir un certain effet sur le taux de l’intérêt, et contribuer momentanément à le faire baisser dans une certaine proportion. Un accroissement dans le nombre des placements résultera de l’abondance de monnaie survenue à l’improviste, et dont une portion ne sera pas encore absorbée par l’industrie. Tant que s’accomplira l’évolution de l’état ancien à l’état nouveau, tant qu’il existera ainsi une capital moné-

taire flottant et disponible, il y aura un élément de baisse dans la concurrence de ces capitaux en quête de prêt . Mais cet effet ne sera que passager; le nouveau capital monétaire sera bientôt employé dans les diverses branches de la production, personne n’ayant d’intérêt à garder longtemps sous forme d’argent un numéraire plus considérable que celui dont il a un besoin immédiat. En outre, cette cause de baisse, lui supposât-on plus de durée, sera combattue par un élément de hausse, surtout dans les opérations à long terme, les prêteurs réclamant une prime d’assurance pour se couvrir des risques de la dépréciation .

Page 1