‹ Manuel d'économie politiqueChapitre 65 sur 77 · DR LA RENTE · texte numérisé non relu

DR LA RENTE

<le frais pour cultiver sou esprit, s’il n’avait pas mis en dehors, au prix des efforts les plus méritoires, les talents hors ligne qui forment son lot, il ne recevrait aucun avantage de scs semblables ; il serait, à ce point de vue, au-dessous de celui qui n’obtient tout juste que le salaire de son travail, que le loyer de ses avances et de ses talents acquis ; mais il n’est pas besoin de remarquer que là n’est pas la question. Elle gît tout entière en ce point, qu’à égalité de travail et de capital, l’un reçoit peu, l’autre beaucoup ; que l’un, creusant péniblement son sillon pendant toute une vie, se croira fort heureux s’il arrive seulement à l’aisance, tandis que l’autre parvient, moyennant des efforts que nous pouvons même estimer bien inférieurs , non-seulement à une éclatante renommée, mais à la richesse, sous la condition, bien entendu, que les produits de son intelligence soient de ceux auxquels le public met un prix.

On peut renouveler la même expérience sur la masse des professions. 11 se peut faire sans doute que l’immense majorité des avocats, des médecins, ne gagne que des salaires, c’est-à-dire la rémunération des peines prises, et que des profits, c’est-à-dire qu’elle soit remboursée de ses avances en y joignant un certain bénéfice. Mais ici encore est-ce sur le travail , est-ce sur la quantité du capital avancé que se règle le gain annuel? L’évidence montre qu’il s’en faut de beaucoup qu’il en aille ainsi. Indépendamment de ces éléments d’appréciation, on admet que les uns sont, par le fait seul d’un jugement plus droit, plus pénétrant, plus étendu, de facultés plus brillantes, en un mot d’une supériorité qui n’est pas due tout entière au labeur, plus à même de rendre des services efficaces à l’humanité , De même que pour le poète, de môme que pour le mathématicien ou le physicien, de même que pour le musicien ou pour le peintre, cette supériorité est reconnue par une certaine prime qui peut dépasser bien des fois le salaire et le profit proprement dit; ce fait se produira même, disons-le, à l’égard de ces professions,

avec une certitude d’autant plus grande, que le genre de services qu elles rendent est toujours sûr d’être fort recherché. On peut, selon les temps et selon les lieux, manquer de goût pour le vrai et pour le beau, tandis que jusqu’ici malheureusement l’humanité n’a manqué ni de procès ni de maladies.

Ce que nous disons des professions s’applique de même aux industries proprement dites. Là aussi il s’en faut que les aptitudes soient également réparties. Quoi qu’en aient dit le philosophe Helvétius et le pédagogue Jacotot, il y a des différences et des inégalités natives entre les intelligences; les agents qui se livrent à la production sont loin de présenter le même genre de facultés industrieuses. Tout le monde n’a pas en soi ce qui fait le bon armateur, le banquier habile, le spéculateur à la fois hardi et prudent; tel réussira assis à son comptoir qui échouerait dans les entreprises hasardeuses des expéditions lointaines ou dans les jeux non moins hasardeux de la Bourse. Indépendamment du travail et du capital, il est trop incontestable qu’il y a la catégorie des incapables, celle des hommes médiocres et celle des gens d’esprit, et que les natures d’esprit ne varient guère moins que leur degré de capacité. Dans ce monde de l’industrie, il s’en faut aussi que les producteurs n’obtiennent tous que le prix de leurs efforts et de leur capital. Cela n’a pas même lieu dans la classe qui vit plus spécialement de salaires, dans la classe des ouvriers. Il y a des ouvriers artistes qui, sans prendre plus de peine, qui, sans avoir fait d’avances en rapport avec la forte paye qu’ils reçoivent, touchent vingt ou trente francs par jour. Ici encore apparaît ce surplus qui n’est ni salaire ni profit, qui n’en est pas moins un élément réel du prix des services, et que la société de tout temps a considéré comme formant le dû parfaitement légitime de celui qui a reçu en partage tel ou tel don heureux, telle ou telle faculté exceptionnelle, pourvu que les hommes la jugent aussi utile pour eux qu’elle est rare en elle- même.

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