‹ Manuel d'économie politiqueChapitre 66 sur 77 · DE LA LENTE · texte numérisé non relu

DE LA LENTE

Voici enfin nn antre exemple qu’on a coutume de citer comme servant à caractériser le phénomène dont nous cherchons à rendre compte, et qu’on a même le tort de citer exclusivement, comme s’il était le seul de son espèce, y comme si l’instrument de travail qu’il désigne était le seul

qui donnât lieu à ce surplus, lequel ne rémunère aucun travail, aucune épargne. Deux hommes également laborieux, également intelligents, appliquent une quantité égale de capital à deux fonds de terre. Ces deux terres que nous supposons n’avoir encore supporté d’autres frais que ceux qu’ont pu nécessiter la découverte, l’occupation et le défrichement, ces terres donneront-elles nécessairement au bout de l’année un produit de la même valeur? Ne se pourra-t-il pas faire que l’une paye strictement les peines du cultivateur et rembourse ses avances, tandis que l’autre laissera un excédant, tout comme les industries que 5 nous avons nommées? Assurément, dans la supposition que ces deux terres soient plus propres l’une et l’autre à la culture du blé qu’à toute autre culture, il ne s’ensuivra pas qu’elles produisent pour cela une égale quantité de blé au bout de l’année ou du blé d’une égale valeur. L’une se trouvera dans une situation plus favorable, l’autre dans une situation moins heureuse ; il suffira d’un degré do sécheresse ou d’humidité de plus pour amener de notables différences quant au produit et quant à la valeur du produit. Nous verrons tout à l’heure si on ne s’est pas exagéré beaucoup les différences et les effets de la fertilité naturelle des terres ; mais que cette différence de fertilité y naturelle soit radicalement niée, c’est ce qui ne paraît ni plus ni moins raisonnable que de nier les différences et les degrés d’aptitude dans les facultés humaines.

Eh bien ! cet excédant, ce surplus, que noiis venons de voir se produire dans des cas si divers, c’est ce qu’en langage économique on appelle la rente.

La rente, telle que nous venons de la définir ou plutôt

* de la montrer, est donc un phénomène réel. Elle est, en

* outre, un phénomène beaucoup plus général qu’on ne l’a

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prétendu. Est-elle de meme un fait légitime, si tout est que la légitimé d’un fait nécessaire et général puisse faire question ?

Pour prouver l’illégitimité de la rente, voici l’argument qu’on a mis en avant : la rente n’est point la rémunération du travail et de l’épargne ; de quel droit donc un individu qui n’a rien fait pour cela, la percevrait- il de préférence à tout autre ? N’envisageant à tort, nous le répétons, la question de la rente qu’au point de vue de la propriété foncière, on a conclu, par suite, que cette propriété donnant lieu à un revenu, fruit d’un don purement gratuit de la nature, était illégitime. Un logicien emporté, partant de ce principe et s’appuyant, en outre, sur les déplorables concessions d’économistes qui reconnaissaient dans la propriété un fait qui ne s’était justifié que par ses résultats, une usurpation peut-être, mais une usurpation nécessaire et bienfaisante, M. Proudhon a signifié au propriétaire son congé dans les termes énergiques qui sont dans toutes les mémoires.

Hans qu’il soit nécessaire de nier la rente pour établir le droit du propriétaire, on peut répondre à ceux qui soutiennent qu’elle entraîne l’illégimité de la- propriété :

1° La rente n’a rien d’illégitime, puisqu’elle ne choque aucun droit. Les mots de privilège et d’iniquité ne sont point synonymes. 11 n'v a de privilège inique que celui qui nuit à autrui en empêchant le développement de ses facultés. Si une chance heureuse constitue par elle seule une injustice, la beauté, la vigueur, la santé, l’esprit, sont de grandes injustices, car ils ne sont pas également répartis entre les hommes. MaL en quoi donc les hommes pri vilégiés qui jouissent de ces avantages, auxquels s’attache si souvent une rémunération économique, dépouillent-ils ceux qui en ont été privés ou qui ne les ont qu’à un degré moindre ? Au contraire, si tout le monde était faible de corps et d’esprit, la richesse générale dont profitent les impotents et les intelligences débiles serait moindre. De même, mon voisin, en appliquant à sa terre une dose d’efforts et de en-

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