DE LA «ENTE
pital qui ne dépasse pas celle que j’applique à la mienne, produit un quart en sus ; en quoi cela me fait-il tort? Si je retire delà mienne le profit ordinaire, de quoi me plaindrais-je ? La production en plus de mon voisin est un gain non-seulement pour lui, mais pour la société, comme l’est toute augmentation de produit, obtenue par le concours des agents naturels, à l’aide d’une machine plus parfaite, c’est-à-dire plus économique. S’efforcer de ramener à l’égalité absolue les conditions dans lesquelles se développent les hommes est une gageure impossible. Cette inégale répartition des destinées, qui fait que l’un liait dans un état barbare et l’autre dans une civilisation avancée; tel, dans un climat meilleur et sur une terre plus libre et plus heureuse ; celui-ci, au sein d'une famille où il ne reçoit que d’honorables exemples et qui lui transmet l’aisance, celuilà, dans une famille héréditairement misérable et vicieuse cette inégale répartition qui comble les uns d’un bonheur presque continu, tandis que la vie des autres n’est qu’un tissu de chagrins et d’amertumes, est le secret de Dieu. 11 faut chercher à atténuer cette inégalité en ce qu’elle a de désastreux; il est inutile de la nier. En toutes choses, il y a deux parts à faire : la part de la liberté et de la responsabilité humaine, la part de la nature, de l’instinct, du bonheur, de ce que les théologiens, exprimant un fait naturel dans un langage mystique, ont appelé la grâce. On peut admettre cela sans sacrifier la notion du droit le moins du monde. Encore une fois, l’injustice n’est pas en ce que certains hommes jouissent de quelques avantages sans les avoir gagnés par un surcroît de travail ; elle serait en ce qu’ils eussent acquis ces avantages aux dépens du travail d’autrui ; c’est en cela, en cela seulement, que la spoliation consiste.
4° On concevrait les réclamations de ceux qui condamnent la propriété foncière au nom de la rente, si cette propriété restait, en effet, à l’éiat de monopole en quelques mains exclusives. Mais il n’en est pas ainsi. Les capitaux de l’industriel et du commerçant à charme instant aohè-
•fiv
tent la terre. Le privilège de ces terrains exceptionnels, et que l’on cite sans cesse, comme le Glos-Vougeot, a été cent fois^vendu et revendu. Le dernier vendeur ne manque pas de mettre cette valeur exceptionnelle dans le prix de sa vente, comme elle était déjà pour lui comprise dans le prix d’achat. Si la terre est douée de si exorbitants privilèges, en vertu de ce monopole qui excite votre indignation, pourquoi donc les capitaux ne la recherchent-ils pas de préférence à toute autre forme de propriété ? Pourquoi y a-t-il des moments où les placements agricoles sont les moins recherchés? Ne sait-on pas que la terre, dans '/état actuel de l’industrie rurale, du moins en France, donne, en général, un revenu moindre que les autres emplois du capital, et que, si elle est recherchée néanmoins, c’est en vue de la sécurité, des jouissances spéciales et de l’espèce de considération qui s’attachent à cette espèce de possession ?
3° La condamnation de la propriété foncière, au nom de la rente, celle-ci même étant réputée illégitime, ne serait théoriquement acceptable que si la rente équivalait à la totalité ou à la plus grande partie du revenu foncier. Mais il s’en faut de beaucoup qu’il en soit ainsi. Combien de terres ne rendent point de rentes ! Combien de terres ne rendent que le profit du capital engagé! Que de terres ne rendent pas beaucoup au delà du salaire de celui qui les cultive ! Quand la rente figure comme élément, combien de fois n’est-ce pas dans des proportions extrêmement minimes ! Comme on l’a fort bien dit (J), » s’il était possible de décomposer la rente et d’en séparer les éléments constitutifs dans un pays riche et florissant, on serait étonné du peu pour lequel compterait dans l’ensemble la part venue du sol, alors qu’il était inculte ; à peine demeurerait-elle perceptible à côté de ce qu’y ont ajouté les capitaux dépensés dans l’intérêt de la production, et les épargnes de
(1) Dans l’article : Rente du sol du nuiuie politique , par M. H. Passy.
j Dictionnaire
de l’ Eco-
DK LA. RENTE FONCIERE
travail dues aux progrès de la science rurale. » Mais cette décomposition de ce qui appartient à Ici rente et de ce qui revient au profit n'est pas possible. Comment donc s’y prendrait-on pour exhéréder le propriétaire de la part du revenu que représente la rente, la seule qu’au nom de la prétendue injustice qu’on y découvre on pourrait se dire fondé à lui retirer? A chaque instant, on risquerait d’empiéter sur le profit dû aux avances faites, soit par le propriétaire actuel, soit par les propriétaires antérieurs, sous formes d’engrais, de clôtures, de nivellements, etc. Ainsi, non-seulement, le revenu foncier en totalité échappe aux anathèmes de M. Proudhon et de ses disciples, mais la portion équivalente à la rente échappe à leurs prises.
Cette manière d'envisager la rente implique-t-elle l’adoption de la théorie célèbre à laquelle Ricardo a attaché son nom et des conséquences que cette théorie entraîne ? Pour répondre à cette question, il faut exposer cette théorie elle-même.
Exposition et critique de la théorie de la rente foncière
d’après Ricardo.
Nous rappellerons, en peu de mots, quelle est la théorie de la rente d’après Ricardo. Nous donnons d’ailleurs, en note au bas de la page, le morceau célèbre dans lequel l’économiste anglais expose son système , et à cause de son importance, et parce que beaucoup de lecteurs de ce traité élémentaire ne recourront peut-être pas ù, f original lui-même (l). Aux yeux de Ricardo, la mise en
(1) La rente est cette portion du produit de la terre que l’on paye au propriétaire pour avoir le droit d’exploiter les facultés productives et impérissables du sol. Cependant on confond souvent la rente avec l’intérêt et le profit du capital, et dans le langage vulgaire on donne le nom de rente à tout ce que Je fermier paye annuellement au propriétaire,
« Supposons deux fermes contiguës, ayant une même éten-
culture des terrains se fait successivement d’après leur ordre de fertilité. Plus la population s’accroît, plus on est
due, et un sol d’une égale fertilité, mais dont Tune, pourvue de tous les bâtiments et instruments utiles à l’agriculture, est de plus bien entretenue, bien fumée et convenablement entourée de haies, de clôtures et de murs, tandis que tout cela manque à l’autre. Il est clair que l’une s’affermera plus cher que l’autre ; mais, dans les deux cas, on appellera route la rémunération payée au propriétaire, il est cependant évident qu’une portion seulement de l’argent serait payée pour exploiter les propriétés naturelles et indestructibles du sol, le reste représenterait l’intérêt du capital consacré à amender le terrain et à ériger les constructions nécessaires pour assurer et conserver le produit. Adam Smith donne parfois au mot rente le sens rigoureux dans lequel je'cherche à le restreindre, mais le plus souvent il l’emploie dans le sens vulgairement usité.... Quand je parlerai de la rente, je ne désignerai sous ce mot que ce que le fermier paye au propriétaire pour le droit d’exploiter les facultés primitives et indestructibles du sol.
« Lorsque les hommes font un premier établissement dans une contrée riche et fertile, dont il suffit de cultiver une trèspetite étendue pour nourrir la population, ou dont la culture n’exige pas plus de capital que n’en possèdent les colons, il n’y a point de rente ; car qui songerait à acheter le droit de cultiver le terrain, alors que tant de terres restent sans maître et sont par conséquent à la disposition de quiconque voudrait les cultiver?
«Parles principes ordinaires de l’offre et de la demande, il no pourrait être payé de rente pour la terre, par la même raison que l’on n’achète point le droit de jouir de l’air, de l’eau, ou de tous les autres biens qui existent dans la nature en quantités illimitées. Moyennant quelques matériaux, et à l’aide de la pression de l’atmosphère et de l’élasticité de la vapeur, on peut mettre en mouvement des machines qui abrègent considérablement le travail deThommc ; mais personne n’achète le droit do jouir de ces agents naturels, qui sont inépuisables, et que tout le monde peut employer. De même le brasseur, le distillateur, le teinturier, emploient continuellement l’air et
obligé d’attaquer des terrains d’une qualité inférieure. Voici ce qui s’ensuit. Ricardo remarque qu’à une meme
l’eau dans la fabrication de leurs produits; mais, comme la source de ces agents est inépuisable, ils n’ont point de prix. Si la terre jouissait partout des mêmes propriétés, si son étendue était sans bornes et sa qualité uniforme, cm ne 'pourrait rien exiger pour le droit de la cultiver > à moins que ce ne fût là où elle devrait à sa situation quelques avantages particuliers. G’est donc uniquement parce que la terre varie dans sa force productive, et parce que, dans le progrès de la population, les terrains d’une quantité inférieure ou moins bien situés sont défrichés, qu’on en vient à payer une rente pour avoir la faculté de les exploiter. Dès que, par suite des progrès de la société, on se livre à la culture des terrains de fertilité secondaire, la rente commence par ceux des premiers, et le taux de cette rente dépend de la différence dans la qualité respective des deux espèces de terre.
« Dès que l’on commence à cultiver des terrains de troisième qualité, la rente s’établit aussitôt pour ceux de la seconde, et est réglée de même par la différence dans leurs facultés productives. La rente des terrai ns de première qualité hausse en même temps, car elle doit se maintenir toujours au-dessus de celle de la seconde qualité, et cela en raison de la différence de produits que rendent ces terrains avec une quantité donnée de travail et de capital. A chaque accroissement de population qui force un peuple à cultiver des terrains d’une qualité inférieure pour en tirer des subsistances, le loyer des terrains supérieurs haussera.
« Supposons que les terrains nos 4, 2$ 3, rendent, moyennant l’emploi d’un même capital, un produit net de 100, 90 et 80 quaters de blé. Dans un pays neuf où il y a quantité de terrains fertiles, par rapport à la population, et où par con.. séquent il suflit de cultiver le n° 1, tout le produit net restera au cultivateur, et sera le prolit du capital qu’il a avancé. Aussitôt que l’augmentation de population sera devenue telle qu’on soit obligé de cultiver le nQ 2, qui ne rend que 90 quarters, les salaires des laboureurs déduits, la rente commencera pour les terres n° I ; car il faut, ou qu’il y ait deux taux de
it1
époque et dans le même marché il n’y a qu’un seul prix pour le blé de même qualité ; la même règle s’applique à
profits du capital agricole, ou que l’on enlève 10 quartcrs de blé ou leur équivalent, du produite0 lpour les consacrer à un autre emploi. Que ce soit le propriétaire ou une autre personne qui cultive le terrain n° 1, ces 10 quarters en constitueront toujours la rente, puisque le cultivateur du no 2 obtiendrait le même résultat avec son capital, soit qu'il cultivât le n° 1, en payant 40 quarters de blé de rente, soit qu’il continuât à cultiver le n° 2 sans payer de loyer. De même, il est clair que, lorsqu’on aura commencé à défricher les terrains n° 3, la rente du nw 2 devra être de 10 quarters de blé ou clc leur valeur, tandis que la rente du n° 1 devra atteindre 20 quarters, le cultivateur du n° 3 ayant le même profit, soit qu’il cultive le terrain n° 1 en payant 20 quarters de rente, soit qu’il cultive le n" 2 en en payant 10, soit enfin qu’il cul- • tive le n° 3 sans payer de rente.
Il arrive assez souvent qu’avant de défricher les nos 2, 3, 4 ou les terrains de qualité inférieure, on peut employer les capitaux d’une manière plus productive dans les terres déjà cultivées. Il peut arriver qu’en doublant le capital primitif employé dans le n° 1, le produit, quoiqu’il ne soit pas doublé ou augmenté de 100 quarters, augmente cependant de 83 quarters, quantité qui surpasse ce que pourrait rendre ce capital additionnel, si on le consacrait à la culture du terrain no 3.
« Dans ce cas, le capital sera employé de préférence sur le vieux terrain, et constituera également une rente : la rente étant toujours la différence entre les produits obtenus par l’emploi de deux quantités égales de capital et de travail. Si avec un capital de 1,000 liv. sterl. un fermier retirait de sa terre 100 quarters de blé, et que, par l’emploi d’un second capital de 1,000 liv. sterl., il eût un surcroît de produits de 85 quarters, son propriétaire serait en droit, à l’expiration du bail, d’exiger cle lui 15 quarters ou une valeur équivalente, à litre d’augmentation de rente ; car il ne peut y avoir deux taux différents pour les profits. Si le fermier consent à payer 15 quarters de blé en raison de l’augmentation de produits obtenue par F addition de 1,000 liv. sterl, de capital, c’est
DE LA RENTE FONCIÈRE
toutes les autres productions agricoles, à celles des mines, des pêcheries, etc. Un autre fait également certain pour
parce qu’il ne saurait en faire un emploi plus profitable. Ce serait là le taux courant proportionnel des profits ; et si l’ancien fermier n’acceptait pas la condition, un autre se présentait bientôt, prêt à payer au propriétaire un excédant de rente proportionné au profit additionnel qu’il pourrait retirer de sa terre.
« Dans ce cas, comme dans le précédent, le dernier capital employé ne donne pas de rente. Le fermier paye, à la vérité, 15 quarters de rente, eu égard à l’augmentation du pouvoir productif des premières 1 ,000 liv. sterl. ; mais pour remploi des secondes 1,00 0 liv. sterl., il ne paye pas de rente. S’il venait à employer sur la même terre un troisième capital cio
1,000 liv. sterl., produisant en retour 75 quarters de plus, il payerait alors pour le second capital do 1,000 liv. sterl. une rente qui serait égale à la différence entre le produit des deux capitaux, c’est-à-dire à 10 quarters; la rente des premières
1,000 liv. sterl. hausserait de 15 à 25 quarters, et les dernières
1,000 liv. sterl. ne payeraient point de rente.
« S’il y avait donc beaucoup plus de terres fertiles qu’il n’en faut pour fournir les substances nécessaires à une population croissante, ou s’il était possible d’augmenter le capital employé à la culture des vieux terrains sans qu’il y eût au- ■ cune diminution de produits, la hausse des rentes deviendrait, impossible, la rente étant l’effet constant do l’emploi d’une» plus grande quantité de travail donnant moins de produits.!
« Los terres les plus fertiles et les mieux situées seraient, les premières cultivées, et la valeur échangeable de leurs pro-p duits serait réglée, comme celle des autres denrées, par la. somme de travail, nécessaire à leur production et à leur transport jusqu’au lieu de la vente.
« La valeur échangeable d’une denrée quelconque, qu’elle soit le produit d’une manufacture, d’une usine ou de la terre, n’est jamais réglée par la plus petite somme de travail nécessaire pour sa production dans des circonstances extrêmement1 favorables, et qui constituent une sorte de privilège. Cette1' valeur dépend au contraire de la plus grande quantité de'
MA’îUEL B’ÉCONOMlTi POLITIQUE,
Ricarclo, c’est que les différents propriétaires qui envoient leur blé (ou autres denrées agricoles) sur le marché n’ont
travail industriel que sont forcés d’employer ceux qui n’ont point (le pareilles facilités, et ceux qui, pour produire, ont à. lutter contre les circonstances les plus défavorables, celles sous l’influence desquelles il est plus difficile d'obtenir la quantité nécessaire de produits.
« C’est ainsi que, dans un établissement de bienfaisance où l’on fait travailler les pauvres au moyen de dotations, le prix des objets qui y sont fabriqués sera, en général, réglé, non d’après les avantages particuliers accordés à cette sorte d’ouvriers, mais d’après les difficultés ordinaires et naturelles que tout autre ouvrier aura à surmonter. Le fabricant, qui ne jouirait d’aucun de ces avantages, pourrait, à la vérité, n’être plus en état de soutenir la concurrence, si ces ouvriers favorisés pouvaient suppléer à. tous les besoins de la société; mais s’il se décidait à continuer son industrie, ce ne serait qu’autant qu’il retirerait toujours de son capital les profits ordinaires, ce qui ne pourrait arriver s’il ne vendait ses articles à un prix proportionné à la quantité de travail industriel consacré à leur production.
« Ce qui fait donc hausser la valeur comparative des
produits naturels, c’est l’excédant de travail consacré aux dernières cultures, et non la rente qu’on paye au propriétaire. La valeur du blé se règle d’après la quantité de travail employée à le produire sur les dernières qualités de terrains ou d’après cotte portion do capital qui ne paye pas de rente. Le blé ne renchérit pas, parce qu’on paye une rente ; et l’on a remarqué, avec raison, que le blé no baisserait pas, lors même que les propriétaires feraient l’entier abandon do leurs rentes. Cola n’aurait d’autre effet que do mettre quelques fermiers dans le cas de vivre en seigneurs, mais ne diminuerait nullement la quantité de travail nécessaire pour faire venir des produits bruts sur les terrains cultivés les moins productifs.
« bien n’est plus commun que d’entendre parler dos avantages que possède la terre sur toute autre source de production utile, et cela, en raison du surplus qu’on en retire sous la
DE LA RENTE FONCIÈRE
pas eu les mômes frais à supporter. Les uns ont eu à faire de fortes avances à. la terre; les autres, mieux secondés par
forme de rente. Et cependant, à l’époque où les terrains sont le plus fertiles, le plus abondants, le plus productifs, ils ne donnent point de rente; et ce n’est qu’au moment où ils s’appauvrissent, — le travail donnant moins de profit, — qu’on détache une partie du produit primitif des terrains de premier ordre pour le payement de la rente. 11 est assez singulier que cette qualité de la terre, qui aurait dû être regardée comme un désavantage, si on la compare aux agents naturels qui secondent le manufacturier, ait été considérée, au contraire, comme ce qui lui donnait une prééminence marquée. Si l’air, l’eau, l’élasticité de la vapeur et la pression de l’atmosphère pouvaient avoir des qualités variables et limitées ; si l’on pouvait, de plus, se les approprier, tous ces agents donneraient une rente qui se développerait à mesure qu’on utiliserait leurs différentes qualités. Plus on descendrait dans l’échelle des qualités, et plus hausserait la valeur des produits fabriqués avec ces agents, parce que des quantités égales de travail industriel donneraient moins do produits. L’homme travaillerait plus de son corps, la nature ferait moins, et la terre ne jouirait plus d’une prééminence fondée sur la limitation do scs forces.
« Si l’excédant de produit qui forme la rente des terres est réellement un avantage, il est à désirer alors que, tous les ans, les machines récemment construites deviennent moins productives que les anciennes. Cela donnerait, en effet, plus de valeur aux marchandises fabriquées, non-seulement avec ces machines, mais avec toutes celles du pays ; et l’on payerait alors une rente à ceux qui posséderaient les machines les plus productives.
« La hausse, des rentes est toujours l'effet de P accroissement de la richesse nationale, et de la difficulté de se procurer des subsistances pour le surcroît de population ; c'est un signe , mais ce n’est jamais une cause de la richesse; car la richesse s’accroît souvent très-rapidement pendant que la rente reste stationnaire, ou môme pendant qu'elle baisse. La rente hausse d’autant plus rapidement que les terrains disponibles dimi-
les circonstances naturelles, obtiennent autant ou meme plus à moins de frais. Or, quel sera le régulateur général du prix du blé sur le marché? Sera-ce le blé qui a été obtenu le moins coûteusement? Évidemment non ; car, s’il en était ainsi, les producteurs qui ont eu à supporter des frais plus considérables ne recouvreraient pas leurs avances, et ils abandonneraient la culture. Ce sera donc le prix du blé le plus chèrement obtenu qui déterminera lu prix général. On voit par là qu'entre les frais de production des propriétaires les plus favorisés et le prix courant du blé sur le marché, il y a une différence, un écart, une marge ouverte à leur profit. C’est cette différence qui constitue la rente. Tandis que les uns, en vendant audit prix courant, ne font que couvrir leurs frais et recueillir le prix de leurs avances et de leurs peines, établi au taux moyen des profits sur le marché général, les autres recueillent, par le simple résultat de la demande qui s’est accrue, un certain surplus ; ce surplus, cette rente, ajoute Ricardo, est un effet du prix établi sur le marché; elle n’en est nullement la cause. Ce qui fait hausser la valeur comparative des produits naturels, c’est l’excédant de travail consacré aux dernières cultures, et non la rente qu’on paye au propriétaire. La valeur du blé se règle d’après la quantité de travail employée à. le produire sur les dernières qualités de terrains. L’économiste anglais ajoute, et d’ailleurs toute son argumentation repose sur cette proposition, que s’il s’agissait de biens donnés en quantité illimitée, ce fait de la rente ne saurait se produire. Mais il n’en est pas ainsi
nuent do facultés productives. Là où la richesse augmente avec plus de vitesse, c’est dans les pays où les terres disponibles sont les plus fertiles, où il y a le moins de restrictions à l’importation, où, par des améliorations dans l’agriculture, on peut multiplier les produits, sans aucune augmentation proportionnelle dans la quantité de travail et où, par conséquent, l’accroissement des rentes est lent. » (Ricardo, Principes de l'Economie politique, chap. 2. De la Dente de la terre.)
DE LA RENTE FONCIÈRE
de la terre. Elle est limitée en quantité, en meme temps que sa qualité n’est j)as uniforme. En admettant même qu'on n’attaquât pas un terrain de seconde ou de troisième qualité, on serait dans la nécessité d’appliquer plus de capital aux terres fertiles ; or, il s’en faut qu’en appliquant deux ou trois fois plus de capital à la terre, on obtienne nécessairement deux ou trois fois plus de produits. La rente se manifesterait donc dans cette dernière supposition, comme dans celle de la mise en culture des sols de qualité inférieure; et, dans le fait, les deux suppositions se réalisant concuremment, la rente doit se produire à ce double titre.
Cette théorie est-elle vraie ? Quelle est, s’il y a lieu de distinguer, la part de vérité et d’erreur qu’elle contient ? Les vives critiques dont elle a été l’objet dans ces derniers temps, particulièrement de la part de F. Bastiat, en France, et de M. Carey, aux États-Unis, auront-elles passé comme non avenues et sans laisser de traces dans la science ?
Sur quel fondement d’abord repose la théorie de Ricardo ? Sur cette supx30sition que, les terres étant naturellement inégales en fertilité, ce sont les plus fertiles qui ont été cultivées les premières. Nous avons admis avec Ricardo comme un fait cette inégalité naturelle ; nous verrons dans un instant qu’il est infiniment loin d’avoir l’importance que Ricardo lui accorde. Nous essayerons de montrer, en outre, combien il s’en faut que cette inégalité de situations respectives et d’avantages soit un fait spécial à la terre, et surtout inhérent à F inégalité de la fertilité naturelle. Attachons-nous maintenant à la proposition de Ricardo : la mise en culture, selon le degré décroissant de fer ■ : tilité. Cette proposition, disons-nous, est le fondement j même de la théorie; en effet, de quoi s’agit-il? D’expliquer la formation de la rente par la hausse croissante di prix des subsistances. Comment donc, si cette liauss< vient elle-même éminemment de la mise en culture de' terrains de qualité inférieure,’ aurait-on le droit de sou
tenir, comme on l’a fait, que l’ordre de la mise en culture n’est qu’un des accessoires de la théorie?
Or, il faut le dire avec le célèbre économiste américain, M. Carey, et surtout avec l'expérience et la vraisemblance, la mise en culture par ordre de fertilité est une hypothèse chimérique. Ce n’est qu’à la longue que le caractère plus ou moins fertile des terres se découvre. Comment voulez-vous que l’habitant des forêts primitives ou même des terrains récemment défrichés, ait deviné, dans des temps où l’agriculture commençait à peine, que tel terroir sera favorable au développement d’une graine appelée froment, graine originaire on ne sait d’où, et qu’on n’a vue nulle part à l’état natif; tel excellent pour cet arbrisseau nommé l’olivier, qui doit venir, Dieu sait quand, de la Phocée, tel pour le maïs de l’Asie Mineure, tel autre pour la pomme de terre de l’Amérique, etc.? Ces primitifs agriculteurs, qu’on nous montre décidant avec une sûreté presque infaillible de la fertilité respective des territoires, ne rappellent-ils pas ces sauvages dont nous entretiennent quelques philosophes du xviii® siècle, lesquels sauvages agitent la question de savoir s’ils se mettront en société et quelles seront les conditions du contrat, tranchant ainsi du premier coup des problèmes qui demandaient des siècles pour être non-seulement résolus, mais agités ?
M. Carey s’est efforcé de démontrer que partout l’homme commence et ne peut commencer le défrichement que par les terrains maigres et faciles. Sans entrer dans la discussion détaillée de cette assertion à laquelle son auteur a consacré les développements les plus étendus, et quq prise absolument, ne serait qu’une exagération opposée à l’hypothèse de Ricardo, il est certain qu’elle est beaucoup plus satisfaisante pour le sens commun. Les faits l’attestent : ce n’est qu’à une époque très-avancée qu’on a attaqué les forêts vierges, endigué les rivières pour en cultiver les bords, desséché les marais, assaini les plaines humides, îplin, mis en culture ces terrains qui, présentant une cou-
DE LA RENTE 'FONCIERE
clie de terre végétale profonde, formée par les débris de la vie végétale et animale, sont destinés à offrir une fertilité sans égaie. La puissance qui a entrepris cette oeuvre immense, c’est le capital, c’est l'intelligence humaine munie de la science et de l'industrie. OEuvre difficile, toujours coûteuse à maintenir, qui ne peut se relâcher un seul instant sans que la nature, avec ses ronces, ses inondations, ses marais empestés, ses animaux malfaisans, ne se hâte de reprendre le terrain conquis par l’homme.
Mais ici l’on insiste : — Qu’importe, ont dit quelques économistes, qu’importe l’ordre de culture ? Du moment que l’on reconnaît une inégalité de production dans les différentes parties du sol, il y ji inégalité de revenu, il y a une rente. — Nous ne nions pas, on l’a vu plus haut, le fait de la rente/ Nous disons seulement qu’en supposant la mise en culture des terres de moins en moins fertiles, Ricardo s’est condamné à soutenir implicitement que le travail grossier, peu intelligent des premières époques, est le mieux rémunéré ; qu’il s’est condamné à attribuer à la. rente une importance disproportionnée, à appeler de -ce nom ce qui est un véritable profit, le profit de longues avances, faites pour le défrichement, l’appropriation, la mise en culture des terres actuellement les plus fertiles ; terres dont la fertilité n’a été ni découverte ni exploitée sans frais, alors même qu’elle n’a pas été absolument créée de main d’homme. Il s’est condamné par suite aux plus tristes conséquences contre lesquelles on est heureux de voir s’élever l’observation et l’analyse. Si la culture va des terres les plus productives aux moins productives, la conséquence fatal e qui en résulte, c’est qu’une tendance énergique pousse au renchérissement continu. Vainement l’auteur de la théorie de la rente foncière a-t-il admis luimême que diverses causes , comme l’amélioration des cultures et la liberté du commerce, peuvent atténuer cet effet. La tendance à la cherté n’en subsiste pas moins avec la cause qui lui est assignée ; et nous ayons vu, en citant
l’ opinion de Ricardo à propos des salaires, qu’il avoue pleinement cet effet, non pas comme une simple tendance, mais comme une réalité. L’humanité, placée en face de terres qu’il assimile à une série de machines dç forces décroissantes, doit obtenir et obtient en fait, selon lui, de plus en plus péniblement, la subsistance qui lui est nécessaire, subsistance à laquelle il a joint, en vertu de la même loi, les matières premières de l’industrie. Admettez, au contraire, que l’ordre indiqué par Ricardo n’a rien de nécessaire et qu'il est à beaucoup d’égards l'inverse de l’ordre vrai ; admettez que l’on allie le plus souvent des terrains maigres et faciles à ceux qui, grâce à l’application du capital, acquièrent ou développent une fertilité nouvelle, ce sera le travail intelligent, le travail scientifique des dernières époques qui sera le mieux rémunéré, et l’humanité tendra vers l’abondance des subsistances et des matières premières. Que le prix nominal de ces denrées agricoles reste élevé, il importe peu, si leur abondance augmente relativement à la population, si moins de travail est en mesure d’acheter plus de produits. Dès lors l’antagonisme qu’on prétend établir scientifiquement entre les effets qui se produisent dans Y industrie et ceux qui se produisent dans Y agriculture aura cessé de subsister ; la fertilité de Y industrie agricole et non celle de la terre considérée à part du travail et du capital, sera reconnue comme le lait dominant par la science économique, ouvrant au progrès, de ce côté, comme de tous les autres, une carrière sans limites assignables.
On ne saurait donc admettre comme une chose indifférente que l’ordre indiqué par Ricardo soit exact ou non. Mais, au sujet de ses conclusions relatives à La cherté, on s’e&t demandé si le fait n’était pas d’accord avec sa théorie, si réellement le monde, à mesure qu’il se civilise, ne présente pas le contraste affligeant de la diminution dans e prix des objets manufacturés, et de l'augmentation de Valeur des produits agricoles. La question vaut la peine l’ètre examinée pour elle-même; l’intérêt économique
DE LA RENTE FONCIÈRE
qu’elle présente est immense; et, au point de vue du problème soumis à l’examen, il est d’une extrême importance de savoir si l’observation donne, en effet, raison à Ricardo et à son école.
Il serait peu digne d’esprits sérieux de céder sans examen à la plainte qui se fait à cette heure même entendre de tous côtés, en France surtout, sur le renchérissement des vivres; c’est un fait qui s’explique par diverses causes ; par l’abondance de l’or, qui cause une cherté purement nominale, par rentassement soudain dans quelques grands centres de nombreuses populations que les travaux publics ont appelées à s’y grouper, par l’augmentation surtout de la consommation qui soutient ou élève les prix. On doit se demander, pour faire une réponse aussi sérieuse que l’est la question elle-même, si, depuis un espace de temps aussi considérable, le prix des subsistances a suivi ce mouvement progressif. Or, voici des faits (recueillis et cités par M. H. Passy) qui attestent le contraire. Si î’on prend la peine de relever dans les actes authentiques, échappés à la destruction, les chiffres relatifs au prix des journées de travail, ainsi qu’à celui des denrées, tels qu’ils se sont rencontrés dans les mêmes lieux, aux mômes moments, on reconnaîtra que la valeur échangeable du blé était au moins égale à ce qu’elle est à présent. Ainsi, dans la Normandie les salaires agricoles n’équivalaient, à la fin du xne siècle, qu’à moins de six litres de froment ; à partir de cette époque, on les voit monter peu à peu jusqu’à la valeur de sept ; et c’est depuis trente ans seulement qu’ils ont excédé celle de huit. Force est bien de conclure de ces faits que le prix réel du blé, sa valeur échangeable n’a pas augmenté dans cette partie de la France. Or, c’est là ce qu’attestent les faits depuis qu’il est devenu possible de les constater. Voici cinquante ans passés que le cours des céréales a commencé à être coté en France. Durant ce laps de temps, la population n’a cessé de croître en nombre et en aisance, et pourtant le prix du blé est loin d’avoir
haussé comme l’attestent les cinq moyennes décennales, à partir de 1800. En Angleterre aussi, les prix, depuis trente années, n’ont cessé de fléchir. Des lois imprévoyantes, les circonstances monétaires, les effets de la guerre s’étaient combinés pour les rendre exorbitants, et, durant les dix années comprises entre 1810 et 1820, la moyen ne par hectolitre s’éleva à un peu plus de 38 francs; mais, à partir de cette époque, ils descendirent d’abord à 30 francs, en moyenne décennale, puis à 25, et enfin, avant la réforme des lois céréales qui devait encore accélérer ce mouvement, à un peu moins de 22, c’est-à-dire au-dessous de leur chiffre entre 1790 et 1800. C’est un fait à l’abri du doute, remarque le même auteur, que plus les populations se sont éclairées, et ont crû en nombre et en aisance, plus les parts de subsistances à leur disposition sont devenues abondantes et de bonne qualité. Les journaliers de l’Angleterre, de la France, de la Hollande, de la Suisse, ne sont pas seulement mieux vêtus et mieux logés qu"ils ne l’étaient au xve et au xvie siècle, ou, que ne le sont encore ceux de la Russie, de la Hongrie et de la Pologne, ils sont aussi mieux nourris. C'est en partie de froment et non de seigle seulement que maintenant se compose leur pain. Ils mangent de la viande et des légumes ; ils usent de mets moins grossiers et plus variés. Or, comment pourrait-il en être ainsi, s’il était vrai que la nécessité d’agrandir le cercle des cultures eût eu pour effet de rendre la production de plus en plus difficile et coûteuse?
Ce qui est vrai, et nous n’avons aucun intérêt à le contester, c’est que les produits de l’industrie agricole n’ont pas baissé de prix proportionnellement à ceux de l’industrie manufacturière,; mais est- il nécessaire de recourir à l’hypothèse de Ricardo pour expliquer cette disproportion ? Pas le moins du monde. Un auteur dont les conclusions sont plus radicales que les nôtres, puisqu’elles tendent à nier l’existence même de la rente, pour y substituer dans tous les cas le profit, mais dont le livre n’est pas moins
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recommandable par la portée des aperçus que parle talent de la polémique (1), donne de ce contraste une explication parfaitement suffisante. Si l'industrie agricole ne peut mettre ses produits à aussi bas prix que l'industrie manufacturière, c’est que, de toutes les industries, elle est celle qui, sans comparaison, emploie le plus de travail humain et le moins de machines. De nos jours on commence à faire de grands efforts pour remplacer le bras, dans la culture, par les puissants agents de nos usines ; mais on est loin d’ôtre arrivé au but. On doit comprendre en conséquence que la hausse des salaires, qui s’est produite aussi pour les ouvriers agricoles, devient une aggravation de frais considérable pour une industrie qui ne sait pas encore supprimer autant de travail humain que les autres.
L'explication de cette cherté relative des subsistances se trouve donc en dehors des règles posées par Ricardo. En ce qu’elle a de réel, cette cherté n’équivaut pas nécessairement à une difficulté plus grande de vivre. D’une part, les populations salariées par l’industrie sont devenues plus capables de payer le prix des denrées agricoles en se présentant sur le marché non-seulement plus nombreuses, mais plus aisées. L’augmentation de la demande, causée par l’augmentation de la consommation, rehausse les prix. D’autre part, ce qui fait que le renchérissement réel n’est pas en rapport avec le renchérissement nominal, la valeur de la monnaie s’est abaissée relativement aux subsistances. Etiîin, ce que nous avons dit de l’imperfection du travail agricole s’applique non-seulement à l’agriculture proprement dite, mais à tout travail qui a l'alimentation, pour objet. Là, en dépit de nos prétentions à l’extrême civilisation, les industries, encore à l’état sauvage et barbare, détruisent sans reproduire. Ainsi le gibier et le poisson, en présence de populations nombreuses, rencheris-
(i) M. R. de Fontenay dans son ouvrage; Du Revenu foncier, (l vol. Chez Guillaumin).
sent; mais quand nous voudrons et saurons élever le gibier et le poisson, leur prix baissera.
En raisonnant ainsi, on ne fait que tirer la plus naturelle des inductions. Le passé garantit l’avenir, et cela d’autant plus sûrement que nos moyens deviennent de plus en plus habiles, énergiques et multipliés. Pendant que le perfectionnement des procédés agricoles a accru et continue à accroître la quantité des produits, et qu’il permet de réaliser une économie notable sur la production des matières premières, celui de l’industrie manufacturière et surtout l’application des machines ont fourni les moyens de transformer plus facilement et plus économiquement les substances brutes en denrées alimentaires qui donnent plus directement satisfaction aux besoins de l’homme. Les améliorations introduites dans la mouture, améliorations telles que la quantité de grain qui, durant le xvie siècle, ne rendait à la meule que 100 livres de farine, en rend maintenant au delà de 190, les perfectionnements de la brasserie, de la distillation des esprits, etc., etc., sont autant d’exemples à l’appui de ces indications. La diminution du prix des objets fabriqués, des vêtements, des instruments et de tout le mobilier agricole, diminution qu’amènent le perfectionnement de l'industrie et le développement du commerce, s’est traduite déjà et se traduira parle même résultat d’économie. Enfin le progrès social et l’augmentation de la richesse ont surtout les plus heureux effets sur les entreprises agricoles par le taux de l'interet. Quand celui-ci baisse, il devient possible jusqu’à un certain point d’attaquer des terrains inférieurs et de fournir aux besoins d’une population croissante, sans renchérissement des produits.
Ici se place un argument que Ricardo et ses disciples font grandement valoir en faveur de leur théorie de la
rente foncière, à savoir, que la terre est limitée en quantité. Cette limitation de la terre paraît un argument d’une valeur fort contestable en présence de la masse énorme de terres non encore exploitées. D’ailleurs la limitation
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de la terre n’est pas la question; il s’agit beaucoup moins de l’étendue de l’instrument que de sa puissance^ Or, qui pourrait assigner une limite aux produits agricoles ? Qui pourrait dire que la fertilité du sol s’arrête ici et ne doit pas aller jusque-là? Pour soutenir une pareille thèse, il faut fermer les yeux sur le passé de l’humanité, sur ce quia lieu encore tous les jours. Assurément si le mot de création a un sens, appliqué à l’œuvre de l’homme, c’est, malgré la première apparence, en ce qui concerne la terre. » Ce serait peine perdue que de prétendre énumérer les modifications radicales que l’action de l’homme a fait subir partout au sol. Ici, la nature avait créé des marais et des tourbières, on en a fait des jardins; comme ailleurs au contraire on a transformé des vallées en étangs. Là, elle avait pétri toute une région de granit, on y a remis la chaux qu’elle avait oubliée. Plus loin, c’est un calcaire imperméable à l’air qu’on a désagrégé au moyen de sable ; ailleurs, c’est la silice et l’alumine, le gypse, la cendre de la houille ou des schistes, la boue des chemins, l’alcali des plantes marines, la potasse de nos foyers ou l’ammoniaque de nos égouts qui vont enrichir d’éléments nouveaux le sol incompLet. Qui de nous n’a pas vu, dans le court intervalle de vingt ou trente années, des plateaux arides que l’irrigation a couverts de verdure, des argiles jaunes et compactes que la culture a converties en terreau hoir et friable, des plaines humides et froides que le drainage a essuyées et réchauffées?
u Dans beaucoup d’endroits, c’est le sol lui- même que l’homme a fabriqué tout entier. Ainsi la Hollande a créé son territoire sur le fond sableux des mers. Aux abords de nos villes, dans les jardins de nos villages, dans chaque oache de nos campagnes, le terrain primitif a disparu sous des couches épaisses de débris organiques. Ailleurs ce sont des roches nues qu’on a couvertes de terres rapportées à grands frais, comme sur les pentes de l’Hermitage et de la Côte-Rôtie. La plupart des vignes de montagne ont exigé peu après les mêmes travaux de création . Ceux qui parlent
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de la richesse naturelle des vignobles bourguignons n'ont sans doute jamais eu l'occasion de parcourir les versants supérieurs de la Côte-d’Or; voici ce qu’ils y auraient vu : chaque vigne est entourée de murs à sec, et présente à l’un de ses angles généralement un énorme amas de pierres appelé le mur g et. Quand on calcule ce que cubent en certains endroits les murs et les murgets, quand on y ajoute ce que depuis des siècles leur ont enlevé la bâtisse et l’entretien des chemins, on arrive à se convaincre que la couche végétale actuelle a dû être déterrée et triée, par un travail effrayant, dans une masse double ou triple souvent de rochers et de pierrailles. Ce n’est pas tout, cette terre extraite comme un minerai précieux de sa gangue, il a fallu la conserver. Le défonçage à la pioche, qui se répète au moins trois fois par an, faisant descendre continuellement la terre, on est obligé assez fréquemment de creuser une tranchée profonde dans le bas de la vigne et de rapporter cette terre tout en haut, au moyen de hottes ou de paniers ronds spécialement destinés à cet usage. Quand la bande est étroite, il peut arriver qu’un vieux vigneron ait ainsi porté toute la terre de sa vigne sur ses épaules; il a bien quelque droit de dire : Ma terre » (l).
En présence de ces faits peu contestables, on est également embarrassé de deux choses, de dire quelle est la limite à la puissance fécondante du travail et du capital s’appliquant au sol, et de parler désormais avec un peu de précision de la fertilité naturelle. A mesure que son importance se resserre devant la fertilité acquise , elle devient de plus en plus obscure et indiscernable. Quel moyen de bâtir une théorie tout entière sur la fertilité naturelle , depuis des milliers d’années que le génie et la main de l’homme passent et rej^assent ainsi sur la terre, broyant, pétrissant et transformant chaque molécule !
(1) Du Revenu foncier, pas M. R. Fontenuy, p. i ou et 158.
DE LA DENTE FONCIÈRE
On dit encore : qu’importe que cette fertilité soit naturelle ou acquise? Le fait signalé par Ricardo, c’est à savoir la prime gagnée par la denrée la moins chèrement produite, ce fait n’en est j>as moins exact. Il y a des propriétaires qui, à égalité de capital engagé, perçoivent une rente en sus. Nous répondrons : si la fertilité est acquise, il y a des tliances immenses pour que ce surplus ne soit que la rémunération de capitaux enfouis, perdus peutêtre par des générations entières dans l’amélioration du sol, le prix de mille essais, de mille tâtonnements coûteux. Mais nous admettons le fait, quoique dans des limites restreintes, nous admettons cette prime gagnée par certains propriétaires, est-ce donc là une chose spéciale à l’industrie agricole, et fallait-il imaginer une théorie tout exprès? En tant que la rente dépend de l’accroissement de la demande, on aurait fort à faire de citer tous les cas, dans lesquels une prime analogue à celle dont parle Ricardo est obtenue. Ce phénomène se produit pour les terres, indépendamment de la fertilité, par le rapprochement des grands centres de consommation, et par d’autres circonstances encore; pour les terrains enclos dans l’enceinte d’une ville et servant à la construction des maisons, par le développement d’une population aisée; pour les maisons elles-mêmes, par les elfets du même accroissement, ce que tout le monde constate quand le quartier où elles sont établies présente des avantages particuliers ; pour la houille, le fer et autres produits de l’industrie extractive, suivant que les divers travaux les réclament davantage; pour toutes les industries enfin, selon que les produits de telle ou telle d’entre elles, à un moment donné, se trouvent relativement plus recherchés. Pour tout cela, il n’est pas nécessaire de recourir aux expressions de qualités naturelles, de fertilité du sol, de services des agents naturels appropriés , de service de la terre placé concurremment avec les services de l’homme. Nous pensons qu’on eût bien mérité de la science économique, qu’elle eût gagné en simplicité, en élévation, en vérité, si on eût
écarté cos expressions. Sont-elles purement allégoriques, elles ne doivent pas y prendre place; car la métaphore et l'allégorie ne sont pas le langage de la science. Les prend on à la lettre, la pensée et le langage doivent être également condamnés; qu’est-ce en effet que le service rendu par un agent non intentionnel? On. se sert de la terre, comme du vent, de l’air, de la lumière; ils nous servent , en ce sens qu’ils sont nos serviteurs, nos esclaves, mais sans avoir droit sans doute à aucune reconnaissance ni à aucun équivalent. Qu’est-ce, en vérité, que le droit du carbone, de l’oxygène, de l'hydrogène, etc.? Dites que l’homme se rend service à lui-même à l’aide des agents naturels, comme il rend service aux autres hommes avec l’aide des mêmes agents et ses propres efforts. Mais les services rendus à l’homme par la terre, par la nature, cola ressemble par trop à du fétichisme, à de la mythologie ! C’est substituer aux services rendus et reçus par les hommes exclusivement, la Terre (on serait tenté de dire Cybèle) se présentant sur le. marché économique pour y toucher son salaire, ou, à son défaut, chargeant le propriétaire foncier de ses pouvoirs? Toute cette phraséologie n’a pas peu contribué à communiquer à l’économie politique une mauvaise empreinte de matérialisme, à eu fausser l’esprit, à en troubler les déductions. Au point de vue social, elle crée des catégories fâcheuses, des antagonismes funestes, en supposant des classes entières qui rendent des services personnels, échangés au taux ordinaire, en présence d’une classe spéciale de propriétaires agricoles, enfants gâtés, de la nature et investis sur ses fruits d’une sorte de droit divin (1).
(I) Parmi les ouvrages sur la rente foncière, nous citerons, outre ceux que nous avons indiqués, les Opuscules sur la Rente foncière , par M. Mathieu Wolkoff. Ce volume résume les observations présentées dans la Société d’Economie politique de Paris, au sein de laquelle elle a donné lieu à une longue discussion, et celles qui ont été consignées dans le Journal des
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Economistes , par MM. Joseph Garnier, Ambroise Clément, Boutowski, Gherbuliez, Paillotet, etc. L’auteur y défend Ricardo, mais de manière à prouver qu’il s’en sépare sur bien des points importants. Dans deux articles du Journal des Economistes, du 15 janvier et du -15 avril 1856, intitulés : Revue des recueils etrangers , M. Wolowski (numéro d’avril, p. 66), analysant l’opinion de quelques savants allemands, s’attache à prouver-qutrda rente est le résultat à la fois du progrès agricole et du progrès économique de la sociét^. La donnée de Ricardo y est combattue dans les termes suivants : « Si la qualité du sol peut constituer un mobile important pour déterminer les établissements primitifs, elle n’exerce point une influence absolue et exclusive. La position de la contrée, le voisinage de lieux habités, et la sécurité plus grande qui en résulte, la proximité d’une chapelle, d’un marché, le choix plus ou moins heureux qui résulte d’une première appréciation des circonstances locales, ont souvent fait donner la préférence à des terrains médiocres. Combien de fois le terrain le plus propre ai a production du blé n’a-t-il pas été, durant des siècles, utilisé comme forêt ou comme herbage, parce que cette destination lui a été donnée d’une manière permanente par la distribution économique du domaine ou par sa constitution légale! Il a fallu des révolutions économiques pour modifier des systèmes de culture perpétués ainsi d’âge en âge, et pour livrer à la charrue de riches territoires laissés en friche. Fréquemment, la distance du village ou des bâtiments d’exploitation a fait négliger la culture du sol le plus riche, tandis que Davantage de la proximité faisait comprendre dans l’exploitation un terrain moins fertile; le même résultat s’est produit quand le défaut de ressources a mis le propriétaire d’une bonne terre hors d’état d’en tirer parti, tandis qu’à l’aide d’un capital plus considérable, une mauvaise terre était mise en culture par un propriétaire plus riche.
« On rencontre encore aujourd’hui dans les pays les mieux cultivés de vastes forêts qui s’élèvent sur le sol le plus riche, à côté de pauvres terres à blé, de maigres herbages ou de vignobles plus productifs.
« L’économiste américain Carey signale un autre motif (Principles of polit, economy , 1837, et tbe Past , the Présent nda
the Future , 1848), qui a souvent fait entreprendre en premier lieu la culture des terrains moins productifs. Les colons s’établissent d’ abord sur les espaces élevés et sur les terres légères, où l’on n’a pas beaucoup de travail à dépenser, ni de grandes difficultés à vaincre, alors même que le résultat est moins abondant. C’est plus tard seulement, quand la population et le capital ont grandi, que l’on descend dans les plaines pour les défricher et les dessécher, et pour mettre en culture des terrains plus^fertiles, mais moins faciles à exploiter,
« Carey arrive jusqu’à poser en principe la négation absolue du célèbre axiome de Ricardo. Il prétend, en invoquant le témoignage de l’histoire, que tant que la population est clairsemée en présence d’espaces surabondants, la culture commence toujours par les terrains de qualité inférieure, et qu’elle ne passe au sol plus fertile qu’alors que l’augmentation du nombre et des ressources des habitants en imposent la nécessité et en fournissent le moyen, car le travail consacré à l’exploitation rurale devient alors de plus en plus intense. — Carey est tombé dans l’exagération en voulant la combattre ; mais si sa doctrine ne saurait être acceptée d’une manière générale, elle suffit pour mettre en évidence les circonstances nombreuses qui contredisent la donnée de Ricardo. Partout où l’accroissement de la population n’oblige point à mettre en culture des terrains de qualité inférieure, mais où l’on passc^ au contraire, à l’exploitation de meilleurs terrains, il n’est pas nécessaire que le prix des produits agricoles s’élève pour que la charrue s’attaque à un sol nouveau, et les domaines le plus récemment créés peuvent rapporter une rente plus élevée ou donner des profits plus considérables que les champs auparavant cultivés.
« Rodbertus se prononce dans le même sens ( Sociale Biefen, Berlin, 18ol, p. 197 et suiv.) que Carey pour faire ressortir l’impossibilité logique qui souvent ne permet point de cultiver le sol plus fertile avant celui qui l’est moins. Les eaux des fleuves et des lacs se répandent au loin et rendent le sol inabordable à la culture dans un rayon étendu ; que le niveau de ces grands réservoirs s’abaisse par suite de quelque changement survenu, par exemple, dans l’état des forêts, que la hache ou le feu auront éclaircies, et des milliers d’arpents pourront
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être utilement exploités. Les terrains ainsi desséchés possèdent d’excellentes qualités pour la production des céréales. C’est ainsi que l’Elbe et l’Oder, en rentrant dans leur lit, ont richement doté les populations riveraines, qui ont vu succéder à un terrain marécageux les plus riches plaines du nord de TAllcmagne. Dans toutes ces contrées, c’est le meilleur terrain qui a été mis en culture en dernier lieu.
« Nous le répétons, si ce n’est pas là un fait qu’on puisse élever à la hauteur d’un principe absolu, il suffit pour ne pas permettre qu’on généralise lp principe opposé de Ricardo. — Tantôt l’on fait succéder l’exploitation d’un sol meilleur à celle d’un sol de qualité inférieure, et tantôt c’est le contraire ; aussi ne saurait-on admettre comme une règle toujours applicable que les frais de production des substances alimentaires augmentent constamment par suite de l’accroissement de la demande, ni que leur prix doive nécessairement s’élever, en présence d’une population croissante, au profit des propriétaires et au détriment des autres membres de la société.
Si l’on rencontre ordinairement le terrain le plus fertile dans le voisinage des habitations, des villages et des cités, et si la fertilité diminue à mesure que le champ s’éloigne, cela signifie simplement que le sol plus rapproché, sur lequel le travail humain s’exerce depuis des siècles, a conquis une qualité supérieure, en vertu de l’exploitation prolongée ; mais on ne doit pas en conclure qu’il fut meilleur dès l’origine que celui qui, situé à une plus grande distance, semble promettre un produit moins avantageux. Il est probable, que, dans un temps assez court, le champ nouvellement défriché deviendra, grâce au concours des méthodes améliorantes, tout aussi fertile que celui dont la culture est plus ancienne. »