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depuis Aristote et Platon, depuis les législateurs de l’antiquité jusqu’aux philosophes du xvme siècle (1), l’avaient entrevu et tranché bien ou mal, et plus souvent mal que bien. A l’époque où écrivit Maltlius, la statistique, notamment par l’organe du docteur Price, de W. Petty et du célèbre Euler, avait déjà pris possession de la question et était arrivée à des résultats qui mettaient sur la voie d’une loi plus précise à laquelle obéirait dans ses mouvements ce grand phénomène. Au reste, Maltlius n’est ni un Christophe Colomb ni un Newton, bien que ses enthousiastes n’hésitent guère à placer la découverte de la loi de la population qui régit l’humanité à côté de la découverte de la loi d’attraction qui régit les mondes. S’il en était ainsi, si réellement l’auteur anglais avait réussi à communiquer à ses vues ce degré de précision et de certitude mathématique, s’il avait tout donné à la vérité et rien à l’hypothèse, il serait sans conteste le plus grand économiste qui ait paru dans le monde; on doit môme ajouter, si l’on songe à l’importance de la loi qu’il a cherché à établir et aux effets immenses qu’aurait l’emploi des remèdes qu’il a conseillés, le premier comme le plus utile des grands hommes. Nous croyons, quant à nous, qu'il y a à faire la part du vrai et du faux dans son système.
Ce système ne consiste pas dans l’idée parfaitement évidente que la population a pour limite la quantité de nourriture disponible. Ce fait, que le simple bon sens affirme, avait déjà été énoncé par Qucsnay, Montesquieu, Franklin et plusieurs autres écrivains moins connus. Le système de Maltlius est contenu tout entier dans les deux proposi-
(1) Dans notre livre : J. Bodin et son temps , tableau des théories politiques cl des idées économiques au xvie siècle , nous montrons que la question de la population n’est pas restée étrangère aux préoccupations de quelques publicistes de cette grande époque, où l’on trouve le germe, souvent bien développé déjà, de toutes les idées fécondes.
tions suivantes extraites de son Essai sur le principe de la population (1).
1° « Nous pouvons tenir pour certain que, lorsque la population n’est arrêtée par aucun obstacle, elle va doublant tous les vingt-cinq ans, et croit de période en période selon une progression géométrique.
2° « Nous sommes en état de prononcer, en partant de l’état actuel de la terre habitée, que les moyens de subsistance, dans les circonstances les plus favorables à lindustrie, ne peuvent jamais augmenter plus rapidement que selon une progression arithmétique. »
Ce que Malthus traduit par les chiffres suivants : « La race humaine croîtrait comme les nombres 4, 2, 4, 8, 16, 32, 64, 128, 256 ; tandis que les subsistances croîtraient comme ceux-ci : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9. Au bout de deux siècles, la population serait aux moyens de subsistance comme 256 est à 9.
Voilà qu’elle est la loi de la pojmlation, selon Malthus. Tout ce qu’il y a joint n’est qu’accessoire ou conclusion pratique, art pour ainsi dire et non plus science. Tout son titre scientifique repose sur la valeur de la loi qu’il exprime, loi qui peut être formulée de la manière suivante, ce qu’elle présente de trop rigoureusement mathématique étant écarté : « Il y a dans la population une tendance à dépasser pour ainsi dire indéfiniment les moyens de subsistance. »
Qu’on n’objecte pas à Malthus que cette loi ne se réalise pas en fait. Une partie de son volumineux ouvrage est consacrée à développer pour plusieurs grands pays les obstacles qui l’empêchent de se réaliser. Ces obstacles sont de deux natures : les uns sont ceux qu’il appelle préventifs ,
(1) Ce vaste ouvrage a vu pour la première fois le jour en 1803. Il sert de complément et de démonstration à un traité beaucoup plus court que Malthus avait publié sur ce sujet en 1798, en réponse à des propositions de Godwin, qui devait, vingt ans après, chercher h le réfuter.
LA POPULATION ET LA LOI DE MALTHUS
les autres, ceux qu’il appelle positifs, et que ses commentateurs ont nommés répressifs avec plus de justesse et de clarté. Les premiers préviennent les naissances : les seconds amènent la mort des hommes par les épidémies, les famines, etc. Les obstacles préventifs appartiennent à deux catégories opposées : les uns procédant du vice, les autres de la raison. Ceux qui procèdent du vice sont : la débauche, la promiscuité des sexes, la prostitution, la polygamie, qui détruisent la fécondité, l’esclavage enfin qui a le même effet. Les obstacles préventifs dérivant de la raison, consistent dans toutes les mesures de prévoyance qui poussent les hommes à retarder les mariages ou à proportionner le nombre de leurs enfants aux facultés qu’ils ont de les nourrir et de les élever. Selon Malthus, les obstacles répressifs et les obstacles préventifs de mauvaise nature ont joué et jouent un rôle beaucoup plus considérable dans la limitation de la population que les obstacles préventifs résultant de la raison et de la vertu, qu’il appelle contrainte morale. La fatalité a exercé, par conséquent, sur les destinées du genre humain, une influence beaucoup plus étendue que le libre arbitre. L’homme doit faire effort pour qu’il en soit désormais au- ' trcment, c’est-à-dire pour substituer, autant que possible, l’action de la responsabilité à celle des causes fatales qui limitent la loi de la population ; c’est en pratiquant la contrainte morale qu’il diminuera la foule de ses maux, et que la masse verra s’accroître ses salaires qu’une déplorable concurrence entre ouvriers soumet à des rabais meurtriers; tous les autres moyens, de quelque mobile qu’ils s’inspirent, et de quelque nom qu’ils se parent, ne sont que des palliatifs, sinon même des aggravations. Mais cette masse humaine s’élèvera-t-elle jamais à cette pratique difficile que l’économiste anglais recommande sous les peines les plus terribles? Il faut reconnaître que ti les vœux de Malthus sont ardents, ses doutes les dominent encore. Après avoir dépeint le bonheur d’un état social où la contrainte morale serait généralement observée, il
ajoute : « Je ne crois pas que parmi nos lecteurs il s’en trouve beaucoup qui se livrent moins que moi à l’espoir de voir les hommes changer généralement de conduite à cet égard. »
Ce qu’il y a de vrai dans la théorie de Malthus.
Il serait difficile de contredire V Essai sur le 'principe de population , quand l’auteur se borne à affirmer le doublement de l’espèce dans une période de vingt-cinq ans, du moment que l’espace et V aliment ne lui font pas défaut. L’exemple de l’Amérique du Nord prouve la réalité de ce doublement, et démontre même par le recensement de quelques parties qu’il peut s’opérer dans un temps moins considérable (1). Depuis 1790, la population américaine n’a cessé d’obéir à la loi signalée par les recensements qui ont servi de point de départ à Malthus. On lit dans les j Éléments de statistique de M. Moreau de donnés un tableau indiquant l’accroissement annuel et la période de doublement du nombre des habitants dans les divers États de l’Europe, calculés sur la moyenne de plusieurs années récentes. Il résulte de ce tableau que la population a doublé : dans le duché de Bade, en 34 ans; en Hongrie, 38
(1) Lorsqu’on examine séparément les recensements des divers États de l’Union, on en trouve plusieurs où la progression d’accroissement a été bien plus rapide que celle de l’accroissement total. La population de l’Etat de New-York est devenue sept fois plus considérable de H 90 à 1810, en cinquante ans ; et neuf fois plus considérable de 1790 à 1830. La population de l’Ohio a récemment triplé en vingt ans, de 1820 à 1840, et quadruplé en trente ans, de 1820 à 1830. Parmi les autres États les plus peuplés, on voit que la Virginie n’a pas doublé en cinquante ans, que la Pensylvanio a juste quadruplé. (Joseph Garnier, du Principe de la population. 1 vol. Chez Garnier frères et chez Guillaumin.) Le mêm 0 auteur établit que l’immigration ne figure que faiblement dans cet accroissement.
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ans; en Belgique, 42 ans; en Toscane,” 43 ans; en Gallicie, 43 ans; dans les États sardes, 44 ans; en Irlande, 50 ans; en Grèce, *51 ans; en Pologne, 52 ans; en Autriche, 52 ans. — Ainsi, dans des pays qui n’ont pas, tant s’en faut, les facilités que rencontrent les Américains du Nord pour l’espace et pour l’aliment, la période de doublement est encore d’une étonnante rapidité, et, si aucun obstacle soit préventif, soit répressif, ne s’y opposait, on a bien vite fait d’arriver au bout d’un petit nombre de siècles à ries chiffres exorbitants.
Au reste, ce doublement, dans une période fort courte, lorsque rien ne s’oppose à la multiplication des hommes, pourrait être aisément établi a priori . J. -B. Say a fait le raisonnement suivant : « Si nous écartons, dit* il, toutes les causes qui bornent l’accroissement de notre espèce, nous trouvons qu’un homme et une femme, mariés aussitôt qu’ils sont nubiles, peuvent donner naissance à douze enfants au moins L’expérience, à la vérité, nous ap-
prend que la moitié environ des êtres humains périssent
avant l’âge de 26 ans On voit par là que si chaque
couple ne peut pas élever douze enfants sans se reproduire, il en peut élever six qui sont capables de peupler autant que le premier couple l’a fait lui même ; d’où l’on peut conclure que, s’il n’y avait aucun obstacle à cette multiplication, la population cVun pays quelconque triplerait au bout cle vingt-six ans. »
Rossi accepte la progression de Maltlius et ajoute : ce La démonstration est facile. Toutes les fois que vous aurez plusieurs produits ayant chacun une force reproductive égale à celle du producteur, vous arriverez nécessairement à une progression géométrique plus ou moins rapide. Si un produit donne deux et que les nouveaux produits aient chacun la même force productive qu’avait la première unité, deux produiront quatre, quatre produiront huit, et ainsi de suite. Abstractivement parlant, Maltlius énonçait donc un principe incontestable et aussi vrai pour l’homme qu’il l’est pour les animaux et les
plantes. Si l’on ne tient pas compte des obstacles, il est évident qu’au bout de quelques années la terre serait couverte d hommes, comme il est certain que tout le sol serait bientôt «ouvert de blé et l’Océan rempli de poissons, si rien ne contrariait la force reproductive de chaque grain de blé et de chaque poisson. »
Voici quelques chiffres qui peuvent donner une idée de la puissance virtuelle de cet accroissement. Un seul pied de maïs fournit 2,000 graines, un soleil 4,000, un pavot 32,000, un orme 100,000. Une carpe pond 340,000 œuis. On a calculé qu’une jusquiame peuplerait de plantes le globe en quatre ans, et que deux harengs rempliraient la mer en dix ans , l’Océan couvrit-il toute la terre, etc. Quand il affirme le développement prodigieusement rapide de la population abandonnée «à son essor naturel, Malthus est donc irréfutable. Dieu a jeté les germes avec une profusion en quelque sorte infinie. On doit dire, en outre, non-seulement à la justification, mais à la gloire de i auteur anglais, qu’en mettant cette vérité en lumière, il ne donnait pas uniquement satisfaction à la théorie! Tous les politiques, depuis Colbert jusqu’à Pitt et Napoléon, étaient convaincus que la multiplication des hommes, signe et moyen infaillible de richesse comme de
puissance, avait besoin d’être encouragée par des récompenses ou des immunités, par de véritables primes, et la pratique répondait au principe. Malthus combattit cette déplorable application du système protecteur à la multiplication îles individus : application funeste à un double titre ; car elle assimilait honteusement à une sorte de 1k tail 1 humanité jmussée dans le sens de ses grossiers appétits par des motifs de cupidité; car, en second lieu, ccs encouragements étaient impuissants à fournir les moyens de soutenir 1 existence de ceux qu’avait appelés a la vie une imprudente législation. On oubliait que faire naître des enfants, ce n’est pas nécessairement préparer des hommes, et qu’une multitude d’indigents dépourvus à la fois du pain du corps et de celui de l’esprit, forme un
LA POPULATION ET LA LOI DE MALTHUS
bien triste élément de richesse et de force pour les nations. L’influence de Malthus a beaucoup contribué à changer à cet égard les dispositions des gouvernements. Quelques-uns, comprenant mal sa pensée, allèrent même jusqu’à décourager les mariages par des moyens analogues à ceux qui avaient été employés pour en augmenter le nombre et la fécondité (1). Partisan du self-governmen t,
(1) 11 est à remarquer d’ailleurs que plusieurs gouvernenements étaient déjà dans cette voie ; car le monde n’a pas attendu la venue de Malthus pour savoir que, dans certains cas, l’excès de la population est à redouter. Dans un grand nombre de pays, les municipalités ou les gouvernements ont établi des règlements destinés à limiter la reproduction dos classes inférieures. En Norwége, par exemple, on ne peut se marier à moins de prouver au prêtre que l’on est en état d’entretenir une famille. Dans le Meklembourg, les mariages sont différés jusqu’à l’âge de vingt-deux ans par les exigences de la loi du recrutement et par le service militaire pendant six années. Gomme en Norwége, les parties contractantes doivent prouver qu’elles ont un domicile et des moyens d’existence. Dans le Wurtemberg, aucun homme ne peut se marier avant d’avoir accompli sa vingt-cinquième année et satisfait aux obligations du service militaire, à moins d’en avoir spécialement obtenu la permission. On lui impose, en outre, l’obligation de prouver qu’il est en état d’élever une famille ; dans les grandes villes, il faut justifier d’un revenu de 800 à 1,000 florins; dans les petites, de 400 à 500 florins ; dans les villages, de 200 florins. En Bavière, comme dans le Wurtemberg, on ne peut se marier si l’on ne possède des moyens d’existence suffisants. Dans quelques villes de la Saxe, notamment à Dresde, les artisans no peuvent se marier avant d’être devenus maîtres dans leur métier. A Lubeck, les mariages entre les pauvres sont retardés, en premier lieu, par l’obligation de se faire incorporer dans la garde bourgeoise, et de se pourvoir d’un équipement qui coûte 100 francs environ. A Francfort, aucune limite d’âge n’est prescrite pour le mariage, mais l’obligation c|es moyens d’existence est rigoureusement exigée,
Malthus n’avait jamais entendu faire appel à l’action coercitive de l’autorité, et toute sa doctrine économique proleste contre ces atteintes à la liberté humaine. Quoi qu’il en soit de ces écarts exceptionnels, l’économiste anglais, en répétant que la population n’a pas besoin d’être encouragée et réglementée législativement, a rendu un service immense à son pays et au monde entier.
Malthus est-il moins dans le vrai, est-il dans une direction moins utile au genre humain, lorsqu’il recommande ce qu’il appelle la contrainte morale ? Pour le soutenir et rester d’accord avéc soi-même, il faudrait dire à tout jeune homme de dix-huit ou vingt ans, animé du désir de se marier, mais n’ayant ni moyens actuels de nourrir une famille, ni chances suffisantes de l’élever convenablement : « Contentez votre envie, mariez-vous. C’est un attentat à la nature que de se priver des joies de l’amour et de la paternité; c’est un crime que de mettre obstacle à la propagation de l’espèce. » Voilà ce que devrait dire un conseiller véritablement antimalthusien. Or, quel est l’homme sensé, quel est l’honnête homme qui consentirait à tenir un pareil langage? Quel est celui qui, au risque d'exciter les murmures d’un jeune homme passionné et impatient, ne lui conseillât la privation, le sacrifice, la contrainte, en un mot, pour lui épargner les dures leçons de l’expérience. De même, le mariage dégage-t-il de toute prudence ? Le père de famille n’ a-t-il plus à compter avec la misère pour lui-même, pour sa compagne, pour ses enfants déjà nés, pour les infortunés qu’il jetterait à la vie, comme la proie certaine de la souffrance et des privations, et qu’il destinerait probablement à une mort prématurée? Fermerat-il les yeux sur la mortalité inouïe qui frappe sur les enfants dans les centres populeux ? De quel côté sont ici la dureté, la brutalité, l’égoïsme, du côté de Malthus ou du côté de ses adversaires, du moment que l’on écarte les hideux commentaires que quelques disciples fanatiques ont donnés de la pensée de leur maître, et les moyens souvent ridicules que plusieurs d’entre eux ont ima-
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ginés (1), du moment que l’on ne fait pas dire à l’honnête et scrupuleux pasteur anglican ce qui n’est ni dans ses écrits ni dans ses intentions, du moment qu’il est convenu qu’il fait appel à la raison, à la prévoyance, sans déshonorer le motif et le but par l’ignominie ou par le crime des moyens ?
« Il y a place pour tous sur la terre, » s’écrie dans un de ses ouvrages populaires M. Lamennais, adoptant une formule cent fois répétée contre Malthus, « et Dieu l’a rendue assez féconde pour pourvoir abondamment aux besoins de tous. — « L’Auteur de l’univers n’a pas fait l’homme de pire condition que les animaux; tous ne sont-ils pas conviés au riche banquet de la nature? Un seul d’entre eux en est- il exclu ? — Et encore : « Les plantes des champs étendent l’une près de l’autre leurs racines dans le sol qui les nourrit toutes, et toutes y croissent en paix ; aucune d’elles n’absorbe la sève d’une autre.» Où donc faut-il demander aux hommes qui font de l’oubli des faits les plus patents le point de départ de leurs malédictions contre Malthus , où donc est ce monde ou plutôt cet Éden harmonieux et pacifique dont on nous parle ? Certes, il n’est pas vrai qu’aucune plante ne dérobe la sève d’une autre, et que toutes étendent leurs racines sans se nuire dans le sol. Des milliards de germes végétaux tombent chaque année sur La terre, y puisent un commencement de vie, et succombent étouffés par des plantes plus fortes et plus vivaces. IL n’est j)as vrai que tous les animaux qui naissent soient conviés au banquet de la nature, et qu’aucun d’eux n’en soit exclu. Parmi les espèces sauvages, ils se détruisent les uns les autres, et dans les es-
(l) Voir, sur ces moyens et en général sur le sujet, le livre de M. Joseph Garnier : du Principe de population. Cet ouvrage, outre l’exposition développée de la doctrine de Malthus, aboutissant à des conclusions purement malthusiennes, contient un historique intéressant de ce qui se rattache à la population. Voir de même l’ouvrage intitulé : Les lois du travail et de la population , de M. G. du Puynode,
MANUEL D’ÉCONOMIE POLÏTtQUE.
pèces domestiques l’homme en retranche un nombre incalculable. Ainsi, pour les végétaux comme pour les animaux, la force limitative se montre et agit sans cesse sous la forme de la destruction. Niera-t-on que cette force ne sévisse sans cesse aussi contre l’espèce humaine ? Est-ce Malthus qui a déchaîné sur la pauvre humanité le typhus et la faim, la misère et le vice? Lui reproclierat-on de tenir à l’homme le langage suivant : « Au lieu de laisser se développer les causes de destruction, en agissant au hasard et sans réflexion comme les végétaux et les brutes , agis en créature raisonnable, use de ton libre arbitre. » Par le précepte : Croissez et multipliez , la religion n’a pas ordonné à l’homme de croître sans discernement et sans mesure. Elle a fait de la virginité, de la chasteté, de la continence, des vertus et non des vices. Le mal ne consiste pas à ne pas mettre des enfants au monde en aussi grand nombre que cela serait physiologiquement possible , mais à donner le jour à plus d’enfants qu’on n’en peut nourrir et élever.
C’est une remarque économique qui domine tout ce sujet, qu’en ce qui concerne la population, l’intérêt des capitalistes est directement opposé à celui des ouvriers. L’entassement des ouvriers se faisant concurrence autour des manufactures accélère la fortune des entrepreneurs, jusqu’à ce que cette misère et cette pullulation du prolétariat devienne une cause perpétuelle de malaise, une surcharge pour la société, et un foyer de révolution. Il faut mettre sous les yeux des populations ces graves paroles de Rossi, dans son introduction à V Essai- sur la population de Malthus : « Les habiles savent que plus il y a de travailleurs, plus les salaires sont bas et les profits élevés... Vous voudriez que le père de famille, au lieu de cinq ou six enfants, ne vous en présentât que deux ou trois ? Mais il vous faudrait alors hausser le salaire des jeunes travailleurs, et plus tard celui des adultes; et, si nous ne voulons pas voir diminuer le nombre de nos acheteurs, où trouverons-nous cet accroissement de salaires, si ce
LA POPULATION ET LA LOI DE MALTHÜS
n’est dans une baisse relative de nos*profîts ? Nous pouvons aujourd’hui gagner un million en dix ans; il nous faudrait, dans votre système, la vie d’un homme pour atteindre au même résultat. Laissez, laissez les travailleurs se multiplier; c’est le seul moyen de rendre les capitalistes maîtres du marché. » Rossi ajoute: «Quant à nous, nous voudrions pouvoir persuader aux travailleurs, aux jeunes gens qui ne possèdent encore d’autre richesse que leur intelligence et leurs bras, qu’ils doivent se tenir en garde contre les conseils que leur prodiguent, cl’un côté, les égoïstes, et, de l’autre, les esprits chimériques. Nous voudrions pouvoir leur dire : la question de la population, c’est vous qu’elle intéresse avant tout, et presque exclusivement. Nos discussions, les riches n’en ont que faire. D’un côté, le principe aristocratique, tout puissant chez eux, les contient et leur inspire une prudence peut-être excessive; de l’autre, qu’importe que leurs familles soient nombreuses ? Voyons-nous souvent leurs enfants tomber dans la misère et manquer de pain? Même les imprudents trouvent des ressources dans la parenté , dans les alliances, dans les professions libérales, dans les carrières publiques»
«... Mais vous, dont les familles n’ont pas encore gravi les hauteurs de la société, au lieu d’élever vers le sommet des regards d’envie et de former des vœux impuissants, regardez autour de vous, et prètez-nous l’oreille. Nous ne voulons pas vous rapporter ici des théories, des généralités, des calculs statistiques qui sont, pour le moins, fort inutiles pour vous. Nous ne vous demandons qu’un regard attentif et un peu de bon sens appliqué, non au monde entier, mais à chacun de vous. Que la prudence pénètre dans tous les mariages et préside à l’établissement de chaque famille, et on n’aura plus à s’inquiéter du sort de l’humanité. Or, que voyez-vous autour de vous? Un pays vaste, inculte, peu peuplé, mais sain, fertile, où rien ne s’oppose à l’exploitation, où la terre n’attend pour produire que quelques capitaux et des bras. Mariez-vous à
MANUEL û’ÉGONOMiE POLITIQUE.
votre fantaisie, nous n’avons rien à vous dire, si <i ailleurs les heureuses conditions du sol et du climat ne sont pas rendues vaines par les institutions et les lois. — S’il en était ainsi, soyez prudents. Ne vous flattez pas légèrement de réformes qui peut-être n’arriveront pas dans un siècle, tandis que vos enfants vous demanderaient du pain dans quatre ou cinq ans. )>
L’emploi des enfants dans les manufactures est un des excitants les plus énergiques à l’excès de population. La certitude d’exploiter ces petits malheureux à l’age où ils auraient besoin au contraire d'une tendresse attentive est bien faite en effet pour déterminer une affligeante fécondité. Malthus a remarqué que dans les villes manufacturières de l'Écosse les ouvriers se mariaient fort jeunes, et que chaque ménage comptait en moyenne six enfants. C'est la pullulation de la plus basse classe industrielle qui grossit constamment les chiffres dans les tableaux de recensement ( 1) . On distingue en France 33 départements voués particulièrement à l’industrie, et 53 qui s’enrichissent par la culture des céréales et de la vigne : la moyenne d’accroissement qui, de 1801 à 1836, a été d’environ 22 pour 100, est dépassée par tes départements industriels moins 3 ; les départements agricoles, à l’exception de 8, sont restés au-dessous de la moyenne. En Angleterre, l’accroissement a lieu, depuis le commencement du siècle jusqu’en 1831 , dans la proportion de 26 p. 100 dans les comtés voués à la culture, et de près de 50 p. 100 dans les districts manufacturiers. Sans doute, il faut faire la part des causes favorables qui tendent à augmenter la population dans des pays plus riches, causes que Malthus reconnaît bien volontiers, car il ne soutient nulle part cette absurdité, qu’en tout état de cause l’an gmentation de population soit un mal, pas plus qu’il n’a soutenu cette autre absurdité qu’on lui a prêtée bien gratuite-
(1) Voir là-dessus l’article de M. André Cochut sur Malthus , inséré dans la Revue des Deux-Mondes , du 1er avril 1846.
LA POPULATION ET LA LOI DE MALT H US
ment, que dans tous les cas il faille conseiller les mariages tardifs et d’une fécondité limitée ; mais si dans cet accroissement relatif la part des causes bienfaisantes est h faire , il faut compter aussi avec les causes funestes suffisamment attestées par la misère et par l’émigration. La Belgique est aux expédients pour nourrir les ouvriers que la surexcitation industrielle a enfantés, et on ne sait quelles proportions l’émigration y a prises. L’Allemagne déverse chaque année des milliers d’émigrants en Amérique et en Russie, sans compter les mercenaires qui s’insinuent dans tous les ateliers des grandes villes européennes (1).
Jusqu’à Malthus, il semblait à ceux qui s’occupaient des questions de population, politiques et statisticiens, que la quantité des naissances fût le véritable critérium du développement de la population et de la prospérité des peuples. C'est depuis Malthus surtout que le surcroît désordonné du nombre des naissances est regardé comme un signe fréquent de décadence et d’ affaiblissement, quand un abaissement du chiffre ordinaire des décès n'y correspond pas (2). On comprendra qu’il se soit ému en voyant
(1) Sur le paupérisme, lire les ouvrages de M. V. Modeste et de M. E. Laurent.
(2) Les statisticiens ont deux manières d’apprécier par des chiffres la prolongation de la vie. Leurs évaluations ont pour base, tantôt la vie probable , tantôt la vie moyenne. La probabilité de vie est indiquée par Lâge auquel la moitié des individus nés pendant le cours d’une même année a cessé de vivre. Supposez, par exemple, que, sur 2,000 naissances annuelles, il ne reste plus que 500 personnes vivantes quinze années après, le chiffre 15 sera celui de la vie probable. Le terme de la vie moyenne s’obtient en additionnant toutes les années vécues par le groupe d’individus sur lequel on opère, et en divisant ce total collectif par le nombre de décès : ainsi, que les 1,000 personnes décédées à des âges divers aient vécu collectivement 2,500 ans, le chiffre de la vie moyenne sera 25. La vie probable est un indice de l’état des basses classes ; quand
combien, dans les classes pauvres, la multiplication des naissances est loin d’être en rapport avec la vie probable des individus, et, au lieu de déclamer contre son impitoyable cruauté , on reconnaîtra qu’une réelle sollici tude pour ces classes l’ait poussé à les avertir énergiquement.
Dans la France prise en masse, on a observé que les hommes de quarante à quarante-cinq ans meurent, s’ils sont riches ou aisés, dans la proportion de 0,85 sur 100; s’ils sont pauvres et nécessiteux, dans la proportion de 1,87 sur 100 ; c’est-à-dire qu’il meurt le double et un quart de pauvres. En 1847, sous l’influence des privations imposées par la disette, le chiffre des décès s’éleva en France à près de 25,000 de plus que l’année précédente, pour retomber en 18i8 au chiffre ordinaire.
Enfin est-ce à tort que Malthus a réservé plus particulièrement ses conseils aux classes pauvres, en se plaçant non plus au point de vue de la vie probable, mais à celui du nombre des naissances? Il est certain que c’est dans les classes qui sont le moins en état de les élever que naissent le plus d’enfants. Cette fécondité exubérante des classes misérables est un des faits les mieux établis, et qui paraît dépendre d’une loi plus générale, laquelle proportionne la puissance prolifique à l’infériorité des classes d’êtres animés. C’est ainsi que les plantes ont plus de fécondité virtuelle que les poissons ; les poissons plus que les animaux vertébrés. En réunissant à Paris les quatre arrondissements qui renferment le plus de familles opulentes, un économiste dont nous avons plus d’une fois invoqué l’autorité, M. II. Passy, n’a trouvé que 1,97 naissances par mariage. Les quatre arrondissements où réside
elle s’élève, on peut conjecturer que dans les familles laborieuses l’aisance est assez répandue pour que l’enfance y soit entourée de soins.il suffit, au contraire, pour élever la moyenne de la vie, qu’une classe riche et privilégiée ait les moyens do reculer' les bernes ordinaires de l’existence.
LA POPULATION ET LA LOI DE MALTHUS
la partie la plus pauvre de la population en ont 2,86; et entre les deux arrondissements placés aux extrémités de l’échelle, le deuxième et le douzième, la différence est de 1,87 à 3,24, ou plus de 73 pour 100.
Ainsi, Malthus ne s’est point trompé en reconnaissant que l’espèce humaine est douée d’une tendance à un accroissement d’une rapidité prodigieuse; tendance combattue sans cesse par des causes diverses, dont les unes sont funestes et destructives, dont les autres ne préviennent les naissances que par le vice et par le crime, et dont les autres enfin relèvent de l’empire de soi. Il a eu raison de faire appel à la prévoyance et d’enseigner au genre humain que le fait de la population, non pins qu’aucun des faits dans lesquels l’homme intervient comme agent responsable, n'écliappe aux prises du libre arbitre (1) et aux prescriptions de la morale. Certes, c’en est assez pour re-
(i) Dans l’intéressante leçon sur la Population , qui forme la quinzième du Cours que nous avons cité, M. de Molinari dit : « Quand on étudie l’histoire de l’humanité, on ne tarde pas à s’apercevoir que Malthus n’a rien innové ; qu’il s’est borné à mettre en relief une pratique usitée de tout temps et qui se trouve sanctionnée par la plupart des législations civiles et religieuses. C’est, en effet, uue erreur de croire que les hommes aient jamais abandonné « à la garde de Dieu » le soin de leur multiplication; c’est une erreur de croire qu’à aucune époque les impulsions aveugles d’un penchant physique d’une part, les forces répressives de la nature d’une autre part, aient été seules chargées de régler une affaire si importante. Non! A toutes les phases du développement social, les calculs de l’intérêt bien entendu ont exercé une influence considérable sur la solution du problème de la population. Les maîtres règlent la multiplication de leurs esclaves absolument comme celle de leur bétap, et, de môme que dans nos contrées certains fermiers préfèrent acheter les bêtes de somme dont ils ont besoin plutôt que de les élever, il arrive aussi dans les pays à esclaves que ceux qui emploient ces bêtes de somme à face humaine, trouvent plus d’avantages à les acheter qu’à subvenir à leur entretien jusqu’à ce qu’elles soient propres au travail. C’est
connaître que sa place dans la science est considérable, et pour changer en reconnaissance les anathèmes dont il a été l’objet. Mais est-ce assez pour qu'on voie dans son système l?expression exacte de la vérité? Nous ne le pensons pas, et nous devons ajouter dans cet ouvrage élémentaire, destiné à constater l’état de la science sur les grandes questions économiques , qu’une remarquable réaction s'est produite contre ses exagérations et ses erreurs. Tandis qu'en Angleterre la plus illustre des autorités économiques, A4. John Stuart Mill, exagère Maltlius lui-même, et va jusqu’à prêcher la nécessité de prohiber les mariages des indigents, sauf à atténuer cette énormité par d'autres, comme celle d’un minimum de salaire, c'està-dire par la reconnaissance formelle du droit à l’assistance, la plupart des hommes qui représentent la science économique dans le Royaume-Uni ne suivent Maltlius qu’avec réserve. En Amérique, M. Garcy répudie sa tradition, avec excès même, selon nous. En France, des autorités respectables s'en sont séparées sur des points importants (J).
ainsi que, dans le sud de l’Union américaine, par exemple, la reproduction et l’élève des esclaves sont l’objet d’une industrie spéciale qui a la plus grande analogie avec celle de l’élève du bétail. » Suivent les détails sur cette industrie •
« Franchissons la période de l’esclavage ; arrivons à celle du servage. Les serfs ne possédaient pas beaucoup plus de liberté, en matière de reproduction, que les esclaves eux-mêmes. Au moyen âge, jiar exemple, le serf ne pouvait se marier sans la permission de son seigneur. Cette permission, le seigneur l’accordait ou la refusait, selon qu’il jugeait qu’une augmentation de la population de son domaine pouvait lui être utile ou nuisible. Il ne manquait pas non plus do se la faire payer soit en argent, soit en nature. Tout le monde connaît la signification des droits de markette, de jambage, de cuissage, de prélibation, qui riaient en vigueur dans ce « bon vieux temps. »
(1) Nous citerons notamment F. Bastiat au chapitre Popu-
LA POPULATION ET LA LOI DE MALTHUS
Ce qu’il y a d’incomplet et d’erroné dans la théorie de Malthus.
Malthus a paru avouer lui-mème « qu’ayant trouvé l’arc trop tendu d’un côté, il se pouvait faire qu’il l’eût à l’excès tendu de l’autre. » Son livre n’offre, en effet, qu’une face du sujet qu’il traite, la face sombre et menaçante. Devant cette cause de souffrance pour les classes populaires, l’excès de population, toute autre s’anéantit presque à ses yeux. Ce n’est plus aux vices des gouvernements et aux défauts de l’organisation sociale, accusés, jusque-là, d’une manière injustement exclusive, des maux de la classe la plus nombreuse, que celle-ci doit s’en prendre de ses souffrances, c’est à elle-même. Il écrit que les maux que peut faire un mauvais gouvernement sont, comparativement à ceux que peuvent faire les passions des hommes, et on sait quel sens il donne à ce mot de passion, « aussi légers que des plumes flottantes sur la surface d’un gouffre. » Or, en prenant comme exemple l’époque même où Maltlius a écrit son livre, si avidement adopté par le parti tory, si prôné par les ennemis de toute réforme économique, autre que celle de la taxe des pauvres, on est en droit de se demander si la cause la plus puissante des souffrances qui lui arrachaient un tel cri d’alarme n'était pas beaucoup moins dans l’imprévoyance des classes nécessiteuses relativement à leur reproduction que dans les mauvaises lois qui s’opposaient à leur bien-être; on est en droit de se demander si le mal n’était pas surtout dans les lois prohibitives qui enrichissaient quelques classes aux dépens de la classe la plus nombreuse. Ce qui a suivi en semble être
lation des Harmonies économiques ; Léon Faucher ; M. H. Passy qui, au sein de l’Institut et dans divers écrits, a exprimé d’importantes réserves ; M. L. Reybaud qui combat M. John Stuart Mill sur la population dans l’étude qu’il consacre à cet économiste ( Économistes contemporains.)
une preuve sans réplique. La prévoyance recommandée par Maltlius n’a pas fait des progrès fort notables en Angleterre, s’il faut en croire son ardent disciple M. Stuart Mill : « Je ne crois pas, dit-il (1), qu’on doive compter qu’une classe entièrement ou principalement composée de salariés, et qui ne songe pas à s’élever plus haut, ait eu la prudence d’employer l’obstacle préventif. En Angleterre, par exemple, je doute fort que la plupart des laboureurs pratiquent aucune restriction de prudence. Ils se marient en général aussi jeunes, et ont autant d’enfants par mariage que s’ils étaient colons aux États-Unis. » Eli bien! en dépit de cette imprévoyance, quelque fâcheuse qu’elle soit, il n’est pas moins certain que les salaires ont suivi un mouvement de hausse extrêmement remarquable, et que la facilité de vivre pour les paysans et les ouvriers anglais a presque doublé, grâce à l'abondance accrue et à la diminution du prix des objets de première nécessité. Sans doute l’émigration y a contribué pour sa part. Sans doute aussi les causes répressives ont agi, beaucoup moins cependant qu’auparavant, puisque les classes rurales et manufacturières ont participé à l’augmentation de la vie moyenne. Mais la cause du mieux-être est ailleurs, elle 1 est dans le rappel des mauvaises lois. L’Angleterre a présenté le double phénomène d’une population se développant avec une rapidité exceptionnelle et d’un bien-être qui a marché plus vite encore que cette population. Un tel fait ne donne-t-il pas lieu de conclure qu’il y avait bien de l’exagération dans l’importance exclusive donnée par le systématique observateur à la contrainte morale, eu égard aux autres éléments d’amélioration du sort populaire?
Cet excès de population, auquel Malthus revient sans cesse comme à la cause-mère du mal, avait lui- même son origine, du moins en partie, dans ces mauvaises lois dont
(1) Principes d’ Économie politique, t. I, p. 401 do la traduction française de MM. II. Dussard et Couroelle-Seneuil.
LA POPULATION ET LA LOI DE MALTHUS
nous parlons. La taxe des pauvres, ainsi qu’il Fa répété si souvent, agissait à cet égard comme stimulant avec une force incroyable. Le régime prohibitif avait le même effet, en surexcitant le travail industriel et en agglomérant les populations sur certains points. Cause de misère, il était à son tour cause d'imprévoyance. Un événement à jamais digne de nos bénédictions par ses conséquences ultérieures et par celles qu’il doit avoir encore, F application de la vapeur à la mécanique, a agi enlin avec une énergie extrême dans le même sens. C’est les yeux fixés sur l’état critique de quelques grandes villes de manufactures que Malthus a écrit.
Malthus a montré les dangers d’une population surabondante ; du moment où il prenait pour sujet le principe de population, envisagé dans son ensemble, ne devait-il par aussi montrer les avantages d’une population qui se développe? Il ne suffit pas de répondre, comme on le fait, que Maitiiüs n’était pas un ennemi de la population, que son but n’était pas d’empèclier de naître des hommes ayant les moyens de soutenir leur existence dans toutes les conditions désirables d'hygiène et de dignité, mais seulement de mettre obstacle à la procréation de mallieu roux destinés à la mort ou à la souffrance et à l’abrutissement. Malthus tient constamment un abîme ouvert sous nos yeux; il nous répète qu’il faut une haute vertu pour ne pas y tomber, une vertu particulièrement difficile aux classes nécessiteuses, c’est-à-dire tout simplement à l’immense majorité, à cette partie même du genre humain à laquelle elle importe le plus, une vertu rare à ce point qu’il ne compte pas, même après ses conseils et ses menaces, quelle soit encore beaucoup pratiquée; il commence en un mot de la façon la plus terrible le dogme du petit nombre des élus sur cette terre, et on prétendrait que son système n’est pas de nature à placer les esprits et la science sociale sur la pente du désespoir! On prétendrait y voir l’expression satisfaisante et complète de la vérité ! Si Malthus eut formulé une théorie véritablement com-
plète de la population, il eût mis en lumière deux vérités qui, sans détruire ce qu’il y a de profondément vrai dans ses vues, auraient servi de contre-poids et de correctif à ce que celles-ci présentent d’excessif. Il aurait montré premièrement le bien que produit le principe de population; il aurait montré tout ce que la densité de la population présente cle facilité pour la production, pour la division du travail, pour l’échange, pour l’économie des frais de tout genre (1). Il aurait reconnu que, dans le fait, à peu d’exceptions près, le phénomène de l’accroissement de la population ne se produit que dans les États où la civilisation poursuit une marche ascendante, tandis que celui de la décroissance de population s’attache surtout aux États dont la civilisation est sur le déclin. En second lieu, il se serait attaché à établir qu’en fait encore la tendance rationnelle qui pousse l’homme à modérer la fécondité de l’espèce va croissant, à ce point qu’elle acquiert même parfois dans les régions supérieures un degré funeste d’énergie, témoin la stérilité des races aristocratiques. Il eût reconnu que la société prise en masse est à cet égard en progrès et que ce progrès a des causes trop profondes pour s’évanouir ; il eût montré en un mot que la contrainte morale devient plus facile à mesure nue l’homme s’élève dans l’échelle sociale, c’est-à-dire à mesure qu’il est soutenu dans le conseil que lui donne la prudence par plus de lumières, par l’habitude d’un plus grand empire sur soi-mèmc, enfin par la crainte de déchoir, crainte plus énergique, l’expérience le prouve (témoin le terme plus éloigné du mariage et la fécondité relativement moindre des unions dans la bourgeoisie), que ne l’est la crainte de faire naître leurs enfants dans la misère pour des hommes qui n’ont jamais connu que le dénûment et qui ne conçoivent guère d’autre état. Ici encore il ne sert de rien d’objecter que Malthus n’a pas nié le progrès. Il ne suffît pas sur une question aussi ca-
(1) C’est ce que développent Garey et Bastia t.
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pitale de ne pas nier; il faut prendre parti. Un penseur de la valeur de Malthus n'avait pas le droit de se désintéresser sur cette cpiestion sociale et humaine par excellence, pas plus qu’il n’avait le droit de laisser douter, après qu’on a lu son livre, s’il croit à la bonté ou à la méchanceté de la cause suprême. Aussi, à vrai dire, si Malthus ne se prononce pas contre le progrès, le caractère général de son livre, empreint de pessimisme, y répugne, et l’impression que l’on en recueille est toute d’effroi et d’abattement.
Comment en serait-il autrement, le principe de Malthus étant que la population tend à dépasser la limite des subsistances. Au lieu de considérer les individus humains comme un capital perfectible, il paraît ne voir en eux que desunités purement numériques (J), préoccupé delà questior
(1) Dans l’édition des Principes économiques de Malthus, pu bliée dans la Collection clés principaux économistes , l’auteur d P excellente introduction , M. Maurice Monjean . s’exprim ainsi :
« L’essentiel pour déterminer si le développement de la pc pulation est favorable ou non à l’accroissement de la richesse est desavoir de quels éléments se compose cette population; Si elle n’offre que des hommes qui, voués à l’impuissance ps l’inertie de leur volonté, l’influence du climat, la dégénératio de l’espèce ou la faute des institutions, ne rendent pas hoir mage, par des efforts soutenus et intelligents, à la grande 1< sociale du travail, sa multiplication est funeste à la prospéri et à la morale publiques. Une telle population grossit les ram de la nation et les désorganise, sans en augmenter les rev nus. Son existence est un mal social.
« Mais si, au lieu de ces légions d’êtres improductifs et n cessairement déshérités, une nation présente le spectacle d’u: race de travailleurs énergique et éclairée, prévoyante et asî due, pourvue à la fois de cette dignité personnelle, qui ( l’inspiration du travail, et de ce génie industriel, qui en c le couronnement, alors il n’y aura pas à craindre les nouvel! 1 recrues qui viendront prendre place à côté de ces travaillou: qui ne les auraient pas appelés à la lumière et aux exigenc 1
le quantité jusqu'à presque oublier la question de qualité 311 matière de population. Nous croyons que toute tentative faite pour établir une relation offrant quelque fixité mtre le nombre des hommes et la quantité des moyens l’existence est purement chimérique. Tant vaut l’homme, ;ant vaut L’industrie. Où le capital humain est médiocre, ï’est-à-dire dans ces pays où l’homme physique, intellecuel et moral est pour ainsi dire atrophié, ou bien encore )ù les facultés humaines s’égarent dans des directions m productives, l’assertion de Maltlius reprend ses droits. )ù ce capital est en pleine vigueur et suit une direction éeonde, elle les perd. Supposez ce capital de force, de avoir, de moyens acquis de tout genre, où sont les limites es forces productives de la terre? Loin de se borner à îs affirmer, qu’on essaye de les montrer. Infinie , la prouction agricole ne Lest pas, cela est évident; mais qu’on îontre qu’elle n’est pas indéfinie ! Combien de contrées ont la fertilité est à créer, et quelle est la contrée dont la
e cotte vie, s’ils n’avaient pas eu les moyens de leur en préirer les voies. Chacun de ces nouveaux venus devient une rce productive et un capital accumulé. Il en combine les ■ofits avec le salaire de son travail ; et ces deux rémunérams s’identifient tellement dans sa personne, qu’il ne sait us distinguer la force que Dieu lui a donnée de celle qu’il îst donnée à lui-même. 11 consomme, mais il crée et épargne, ouvrier, il est capable de monter au rang d’entrepreneur; î classes supérieures n'ont pas de bornes qu’il ne puisse étendre à franchir. 11 se développe dans la plénitude de sa issance et de sa liberté. La vie moyenne s’étend, et il reste îgtemps à son poste, utile à lui-même et à son pays. La ndération entre le fonds des avances et la quantité des trailleurs ne peut être que soigneusement maintenue; garannécessaire au bien-être des peuples, dont les infaillibles 3ts sont de payer le travail du jour et d’assurer celui du idemain. Telle est la seule population qui contribue au dôoppement progressif de la richesse, la seule dont la science la philanthropie puissent approuver l’accroissement, »
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fertilité ne puisse être augmentée? Ah! sans admettre que l’homme n’ait à se préoccuper aucunement de multiplier plus ou moins dans un état donné de civilisation qui n’est pas assez riche pour assurer sur l’heure à tous ceux qui naissent de suffisants moyens d’existence, nous pouvons bien répéter ces belles considérations que M. Tliiers soumet aux esprits alarmés qui s’inquiètent de voir un jour le globe trop habité encore si loin de nous (1).
« Voici, dit l’auteur du livre de la Propriété, une raison de vous rassurer, c’est qu’ après tout, l’espace n’est rien. Souvent sur la plus vaste étendue de terre les hommes trouvent de la difficulté à vivre, et souvent au contraire il vivent dans l’abondance sur la plus étroite portion de terrain. Un arpent de tei’re, en Angleterre ou en Flandre, nourrit cent fois plus d habitants qu’un arpent dans les sables de la Pologne ou de la Russie. L’homme porte avec lui la fertilité; partout ou il parait, l’herbe pousse, le grain germe. Allez dans les sables des Landes ou de la Prusse, et dès que vous apercevrez des clairières dans une forêts de sapins, dans ces clairières des céréales, vous êtes assuré de découvrir bientôt de la fumée, des toits, un village. Ce village est-il considérable, est-ce un gros bourg? le champ envirronnant est mieux cultivé, plus fertile, produit un meilleur grain. Forcez l’homme à se renfermer dans ce même espace, ce qu’il fai. spontanément par le désir de ne pas s’éloigner du lieu qu'il habite, et il trouve à vivre sur la même étendue de terre, quelque nombreux qu’il devienne, uniquement parce qu’en la fécondant par sa présence, il parvient à en tirer des produits plus abondants.
« Si donc on pouvait imaginer un jour où toutes les parties du globe seraient habitées, l'homme obtiendrait de la même surface dix fois, cent fois, mille fois plus qu’il n’en recueille aujourd’hui. De quoi en effet peut-on désespérer quand on le voit créer de la terre végétable sur
(1) De la Propriété, liv. r. Du droit de propriété
MANUEL d’ÉCONOMTE POLITIQUE.
les sables de la Hollande, et s'il en était réduit au défaut d’espace, les sables du Sahara, du désert d’Arabie, du désert de Cobeh, se couvriraient de la fécondité qui le suit partout. Il disposerait en terrain les flancs de F Atlas, de l’Himalaya, des Cordillières, et vous verriez la culture s’élever jusqu’au cimes les plus écartées du globe, et ne s’arrêter qu’à ces hauteurs où toute végétation cesse. Et 1 fallût-il enfin ne plus s’étendre, il vivrait sur le même ] terrain, en augmentant toujours sa fécondité. »
En attendant de telles merveilles, les nations ne peu- ( vent-elles compter, soit sur des ressources croissantes, j soit sur l’excédant des peuples plus spécialement agricoles ? En aucun temps ni en aucun pays l’homme n’a été condamné à tirer lui-même et directement du sol la sub- 1 sistance qui lui est nécessaire. Pour l’obtenir, il a d’autres 1 moyens que la culture; il a l’industrie, il a le commerce,
( il a les échanges. Telle colonie de l’antiquité, comme Tyr et Sidon, telle république du moyen âge, comme Venise et Gènes, n’ont possédé qu’un territoire insignifiant et 1 n’en ont pas moins défrayé les besoins de leurs populations. Aujourd’hui les moyens de transport sont multipliés à l’infini par les chemins de fer et la navigation à vapeur. Quant aux ressources des marchés étrangers, elles augmenteraient extrêmement si le principe de la liberté du commerce était généralement admis. Alors seulement, les pays à blé, pouvant compter sur des demandes considérables et régulières, élargiraient assez leurs cultures j pour les proportionner à tous les besoins.
1 Résumons- pous et concluons. Malthus a eu raison d’inr sister sur la tendance de la population à se développer i d’une manière prodigieusement rapide, et sur le devoir de substituer autant que possible l’obstacle préventif aux ü obstacles répressifs; en ce sens, ses conseils conservent et i‘ garderont une grande valeur pratique. Mais la loi qu’il a c prétendu établir, en disant que la population tend à dépasser les moyens de subsistance,. devient pour ainsi dire plus manifestement fausse en ce qui regarde les limites
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qu’il assigne à ce second terme, à mesure que la civilisation se développe. La qualité de la population y compense alors ce que la quantité pourrait avoir d’excessif, et ce dernier excès trouve lui-même une limite dans les progrès de la prévoyance, devenue plus facile, plus impérieusement commandée par l’habitude du bien-être, et commune à une plus grande classe d’hommes. La science doit donc tenir un compte sérieux de son système; mais, en l'adoptant à la lettre, elle ne ferait que s’enrichir d’une hypothèse de plus; hypothèse qui la jetterait sur la pente d’un pessimisme propre à compromettre les bons résultats que peut avoir la théorie de la population en ce qu’elle offre de judicieux. C’est à fuir ces extrémités que nous nous sommes attaché dans ce chapitre; heureux si nous avions pu contribuer à réunir sur le terrain de l’observation, du sens commun et d’une légitime espérance, les esprits libres de prévention.
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