‹ Manuel d'économie politiqueChapitre 70 sur 77 · DE LA CONSOMMATION. — CONSOMMATIONS PRIVÉES ET PUBLIQUES · texte numérisé non relu

DE LA CONSOMMATION. — CONSOMMATIONS PRIVÉES ET PUBLIQUES

Au commencement de ce livre, nous avons indiqué comment plusieurs économistes ont fait rentrer la consommation dans la producton ou dans la distribution oe la richesse; sans y insister davantage, nous pensons ave J. -B. Say, qui a introduit cette classification dans la science et avec la plupart des auteurs de traités élémentaires qui l’ont adoptée, qu’elle est d’un usage commode, et que les faits sur lesquels elle se fonde sont assez distincts pour v donner lieu. Le mot de consommation a été critiqué en lui-même comme entaché de matérialité; on a dit qu’il rappelait l’idée de la consommation physiologique. Il suffit de prévenir le lecteur contre toute confusion de ce genre. En économie politique, ce n’est pas la matière, c’est l’utilité qui est en jeu et qui compte seule. Si consommer c’est détruire, cette destruction est une destruction de valeur et non pas une destruction de matière, mot d’ailleurs qui ne présente aucun sens philosophique satisfaisant, l’homme n’ayant pas plus la faculté de détruire que de créer. Mais cette consommation elle -môme est-elle

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une destruction nécessaire de valeur? N’y a-t-il pas une consommation qui est destinée à réintégrer la valeur détruite sous une autre forme? Oui, sans doute. S’il est vrai qm en faisant usage d’une chaussure, nous nous proposons la satisfaction d’un besoin, et non la création d’une richesse nouvelle; s’il est vrai que nous détruisons définitivement l’espèce de richesse dont nous nous servons, il n’en est pas ainsi du cordonnier qui achète du cuir, qui le taille en souliers, et qui vend ses souliers. La portion de capital qu’il a consommée, il la rétablit. Il en est de même de l’indigo dont la valeur reparaît dans l’étoffe qui en est teinte. Il en est enfin de même de toutes les consommations industrielles, lorsque les efforts de l’industrie sont dirigés avec une habile sagesse ; car, comme le dit trèsbien M. Droz, « fabriquer n’est pas toujours produire, et môme, en fabriquant, on peut détruire. Par exemple, on imprime un livre; le papier est beau, Je caractère net, lo. tirage soigné, mais les ouvrages d’esprit vivent par des qualités que l’industrie ne peut suppléer. Si le livre est dépourvu de ces qualités, vainement l’imprimeur a-t-il bien fabriqué : il a détruit de la valeur. La rame de papier qui valait 15 francs, étant blanche, n’en vaut plus que 4. Le travail de l’entrepreneur et de ses ouvriers, l’emploi d’un capital sont perdus; il en résulte une destruction réelle, qu’on peut évaluer par ce qu’auraient produit ce travail et ce capital utilement employés.» C’est une des raisons pour lesquelles un économiste, Dutens, a proposé de distinguer une consommation destructive . Cependant il convient de considérer que la destruction n’est dans l’industrie qu’un accident. Le mieux est donc de s’en tenir ici encore à la classification de J.-B. Say, qui reconnaît une consommation improductive (par essence), celle qui consiste dans l’emploi d’une partie de notre revenu en objets utiles ou agréables, appliqués à nos besoins et à nos désirs, et qui détruit la valeur sans remplacement , et une consommation reproductive, qui détruit une valeur pour la remplacer par une autre.

L’économie politique recommande les consommations reproductives par toutes les raisons dont nous avons parlé en traitant du capital. Mais il est trop évident que les con-

sommations dites improductives tiennent une place nécessaire dans une société. Avant d épargner il ta ut vivre; avant de songer aux moyens de satisfaire les besoins futurs, il faut donner satisfaction aux besoins impérieux du

moment. Tout est donc dans une question de limites. Pro-

scrire les consommations improductives d’une manière absolue serait insensé. Proclamer, d’autre part, qu’il est indifférent de dépenser tout son revenu en consommations improductives ou d’en réserver une partie pour les consommations reproductives est une très-grave erreur, erreur malheureusement trop répandue. L’opinion se montre en général favorable à cette idée que les consommations improductives ne sauraient être trop nombreuses et trop rapides, parce qu’elles commandent du travail, parce que plus l’homme détruit, plus l’industrie reçoit encouragement. Beaucoup d’auteurs réputés, se faisant les complices et les propagateurs du préjugé populaire, on vu de meme dans la multiplicité des consommations immédiates une cause de prospérité pour un pays. L’économie politique proteste contre cette manière de voir, et c’est un des côtés par lesquels eile va se rejoindre à la morale. Elle réhabilite l’épargne au point de vue de l’intérêt bien entendu de la production elle-même contre les préventions qui favorisent la prodigalité, en faisant voir que l’épargne dépense aussi et qu’elle dépense mieux que la profusion dissipatrice. La démonstration en a été faite bien des fois. Soit, par exemple, a-t-on dit, un riche père de famille qui épargne une somme sur ses dépenses personnelles, place ou fait valoir lui-mème ses fonds dans l’agriculture ou dans toute autre nature d’industrie. La somme qu’il y emploie continue, sous forme de numéraire, à circuler dans le pays. En outre, cette somme a donné lieu, en mettant en jeu le travail qu’elle a rémunéré, à des améliorations ou à des créations qui représentent la contre-valeur de l’argent

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dépensé et qui continuent à subsister. Enfin ces améliorations contribueront à fournir un revenu annuel, c’est-àdire des profits et des salaires pour les entrepreneurs et les ouvriers. Soit, au contraire, un riche dissipateur qui dépense sa fortune en fêtes. Sans doutes, lui aussi, fait circuler l’argent; mais les produits que cet argent a achetés, que deviennent-ils ? C’est demander ce que deviennent ces fusées, ces bonbons, ces riches toilettes si vites flétries. Il y a dans ce dernier cas destruction d’un capital et non régénération : il y a appauvrissement de l’individu dissipateur et du pays pris en masse, au lieu de cet enrichissement effectué au profit de l’individu et de la masse sociale tout entière, qui est la suite de l’autre genre de dépenses.

Ce serait ici le lieu de parler de la question si controversée du luxe. Bornons-nous à dire que les écrivains qui veulent encourager l’industrie, en prêchant la consommation sans règle et sans mesure, quelle que soit la droiture de leurs intentions, parlent en corrupteurs de la morale, et montrent une insigne ignorance des principes de la science économique. L’auteur d’un ouvrage d’économie politique qui a joui d’une certaine célébrité, M. de Saint - Chamans, s’est laissé entraîner dans cette voie aux idées les plus étranges et les plus dangereuses, en soutenant que ce qui est moralement condamnable peut être et est fréquemment excellent au point de vue économique. Quant au luxe, nous remarquerons seulement que l’économie politique le blâme lorsqu’il signifie le goût exagéré du faste, ou lorsqu’il se résout en dépenses improductives prenant un développement ruineux. C’est en ce dernier sens qu’on peut dire que le luxe est purement relatif. Un ouvrier se faisant servir à son déjeuner du vin d’une qualité exquise et des huîtres fait une consommation de luxe qui ne saurait porter un tel nom pour riiomme riche. L’habitude du tabac est un luxe beaucoup plus grand chez le pauvre manœuvre réduit au strict nécessaire que ne l’est le goût de coûteux objets d’art chez le millionnaire. Il appartient à chacun de classer ses dépenses suivant leur

ordre de nécessité. Le bon sens et la conscience même fournissent là-dessus, suivant les cas individuels, plus de lumières que la science n’est en état de produire de règles précises .

Say recommande comme les consommations les mieux entendues : 1° celles qui satisfont des besoins réels; 2° les consommation lentes plutôt que les consommations rapides, et celles qui s’adressent de préférence aux produits de meilleure qualité. Les jouissance de la table, celles du jeu, sont au nombre des plus passagères.

« Il y a des villages qui manquent d’eau, dit à ce propos l’auteur du Traité <T Économie politique , et qui consomment dans un seul jour de fête ce qu’il faudrait d'argent pour amener de l’eau et pour élever une fontaine sur leur place publique. Leurs habitants aiment mieux s’enivrer en l’honneur de leur patron pendant un jour, et aller péniblement, tous les autres, jours de l’année, puiser de l’eau bourbeuse au sommet d’un coteau du voisinage. C'est en partie à la misère* en partie à des consommations mal entendues, qu’il faut attribuer la malpropreté qui environne la plupart des habitations des gens de la campagne. En général, un pays où l’on dépenserait, soit dans les villes, soit dans les campagnes, en jolies maisons, en vêtements propres, en ameublements bien tenus, en instruction, une partie de ce qu’on dépense en jouissances frivoles et dangereuses ; un tel pays , dis-je , changerait totalement d’aspect, prendrait un air d'aisance, serait plus civilisé, et semblerait incomparablement plus attrayant à ses propres habitants et aux étrangers. » C’est au nom d’arguments analogues que les économistes jugent les fêles publiques . Ces fêtes peuvent trouver dans des raisons morales et politiques leur justification, à la condition qu’un élément propre à relever les âmes s’y trouve mêlé, et sous la réserve qu elles ne soient pas trop nombreuses. Mais on les détend ordinairement par de mauvais arguments économiques. On dit qu’elles font aller le travail et le commerce. Il serait plus exact de reconnaître qu’elles

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dérangent une multitude de travailleurs poussés à une oisiveté momentanée et excités à des dépenses cpii ne sont pas non plus toujours irréprochables au point de vue moral. Elles font aller, il est vrai, une certaine espèce de commerce, dont le développement, relativement à l’ensemble de l’industrie commerciale, n’a aucunement besoin d’être surexité. L’intérêt général de la production ne saurait être confondu, en effet, avec celui de quelques marchands qui trouvent qu’on ne peut jamais consommer trop de gants, trop de parfums, trop de glaces, etc., etc., ce qui sera plus que contestable tant qu’un pays n’aura en quantité suffisante ni le pain, ni les étoffes, ni tout ce qui est destiné à subvenir aux besoins les plus impérieux et les plus généraux, si mal satisfaits encore chez la plupart des individus dont une nation se compose.

Il est à noter que l’économie politique a aussi dès longtemps recommandé , dans les cas où la chose est possible, les consommations faites en commun. Il y a, remarquait J. -B. Say, différents services dont les frais ne s’augmentent pas en proportion de la consommation qu’on en fait. Un seul cuisinier peut préparer également bien le repas d’une seule personne et celui de dix, un môme foyer peut rôtir plusieurs pièces de viandes aussi bien qu’une seule : de là l’économie qu’on trouve dans l’entretien en commun des communautés religieuses et civiles, des soldats, des ateliers nombreux ; de là celle qui résulte de la préparation, dans des marmites communes, de la nourriture de personnes dispersées : c’est le principal avantage des établissements où l’on prépare des soupes économiques.

On peut séparer la consommation totale d’un peuple en consommations publiques et en consommations privées. Les premières sont celles qui sont fanes par le public ou pour son service ; les secondes sont celles qui sont faites par les particuliers ou par les familles. On a vu, par les considérations précédentes, que les unes et les autres peuvent être reproductives ou improductives ; nous y insisterons

davantage pour ce qui concerne les consommations publiques dans les chapitres suivants.

Dans une société quelconque, tout le monde est consommateur, puisqu’il n’est personne qui puisse subsister sans satisfaire des besoins, quelque bornés qu’on les suppose ; et comme, d’un autre côté, tous les membres de la société, lorsqu’ils ne reçoivent pas gratuitement ce qui les fait vivre, concourent à. la production, on peut dire qu’en tout pays les consommateurs sont les producteurs euxmômes; les classes où s’opèrent les plus grandes consommations sont les classes moyennes et indigentes, où la multitude des individus fait plus que balancer la modicité de leurs consommations. Les peuples civilisés, riches et industrieux, consomment beaucoup plus que les autres, parce qu’ils produisent incomparablement davantage. Ils recommencent tous les ans, et dans bien des cas, plus d’une fois par an, la consommation de leurs capitaux productifs qui renaissent perpétuellement; et ils consomment improductivement la majeure partie de leurs revenus. Quelques publicistes ont beaucoup vante les Lacédémoniens, parce qu’ils savaient se priver de tout, ne sachant rien produire. Say dit avec raison que c’est une perfection qui est partagée par les peuples les plus grossiers et les plus sauvages; ils sont peu nombreux et mal pourvus. En poussant ce système, ajoute-t-il, jusqu’à ses dernières conséquences, on arriverait à trouver que le comble de la perfection serait de ne rien produire et de n’avoir aucun besoin, c’est-à-dire de ne pas exister du tout. L’économie politique recommande la modération dans les besoins ; ce n’est point affaire à elle de prêcher l’ascétisme.

Nous nous bornerons à indiquer seulement ici quelques règles générales imposées aux dépenses publiques comme aux dépenses privées. Personne n’a tracé ces règles avec plus de force et de précision que J. -B. Say. On lui a objecté, il est vrai, d’avoir sur plusieurs points amoindri à l’excès le rôle de l’Etat, et nous croyons que ce reproche

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est fondé. Nous aurons l’occasion de montrer dans un instant comment, en traitant du principe de l’impôt, il lui est arrivé de ne pas tenir assez de compte de cet élément de sociabilité et de solidarité, auquel la science économique doit faire sa part sous peine de se donner une pase trop étroite. Mais ses réflexions sur les dépenses publiques, (pic nous ne ferions qu’affaiblir en les analysant et que nous nous contenterons d’abréger, n’en sont pas moins le chef-d’œuvre même du bon sens et de 1 bon-

nèteté i

« Si lus dépenses publiques affectent la somme des richesses précisément de la même manière que les dépenses privées, les mêmes principes d’économie doivent présider aux unes et aux autres. Il n’y a pas plus deux sortes d cconomie qu’il n’y a deux sortes de probité, deux sortes de morale. Si un gouvernement comme un particulier tout des consommations desquelles il doive résulter une production de valeur supérieure à la valeur consommée, ils exercent une industrie productive ; si la valeur consommée n’a laissé aucun produit, c’est une valeur perdue pour l’un comme pour l’autre, mais qui, en se dissipant, a tort bien pu rendre le service qu’on en attendait. Les munitions de guerre et de bouche, le temps et les travaux des fonctionnaires civils et militaires qui ont servi a la defense de l’Etat, n’existent plus, quoique ayant été pariaitcment bien employés; il en est de ces choses comme des denrées et des services qu’une famille a consommés poui son usage. Cet emploi n’a présenté aucun avantage autre que la satisfaction d’un besoin; mais si le besoin était réel s’il a été satisfait aux meilleurs conditions possibles, cette compensation suffit pour balancer, souvent mémo avec beaucoup d’avantage, le sacrifice qu’elle a coûté, bi le besoin n’existait pas, la consommation, la «lepense n’ont plus été qu’un mal sans compensation. Il en est. de même des consommations de l’Etat; consommer pour consommer, dépenser par système, réclamer un service pour l’avantage de lui accorder un salaire, anéantir une

chose pour avoir occasion de la payer, est une extravagance de la part d’un gouvernement, comme d’un particulier, et n’est pas plus excusable chez celui qui gouverne l’Etat que chez le chef de toute autre entreprise. Un gouvernement dissipateur est même bien plus coupable qu’un particulier : celui-ci consomme les produits qui lui appartiennent, tandis qu’un gouvernement n’est pas propriétaire, il n’est qu’administrateur de la fortune publique (1).»

« Les saines idées d’économie politique étaient encore tellement étrangères aux meilleures tètes, même dans le xvme siècle, que le roi de Prusse, Frédéric II, écrivait à d’Alembert pour justifier ses guerres : « Mes nombreuses armées font circuler les espèces , et répandent dans les provinces les subsides que les peuples fournissent au gouvernement. )) Non, encore une fois, les subsides fournis au gouvernement par lés provinces n’y retournent pas. Soit que les subsides soient payés en argent ou en nature, ils sont changés en munitions de guerre ou de bouche, et sous cette forme, consommés, détruits par des gens qui

(1) Traité d' Économie politique, liv. ni, çhap, G.

Le même auteur dit qu’il ne faut pas croire non plus que l’esprit d’économie et de règle dans les consommations publiques soit incompatible avec le génie qui fait entreprendre et achever de grandes choses. Charlemagne est un des princes qui ont le plus occupé la renommée : il fit la conquête de l’Italie, de la Hongrie et de l’Autriche, repoussa les Sarrazins et dispersa les Saxons; il obtint le titre superbe d’empereur, et néanmoins il a mérité que Montesquieu fît de lui cet éloge : « Un père de famille pourrait apprendre dans les lois de Charlemagne à gouverner sa maison. Il mit une règle admirable dans sa dépense, et fit valoir ses domaines avec sagesse, avec attention, avec économie. On voit dans ses Capitulaires la source pure et sacrée d’où il tira ses richesses. Je ne dirai qu’un mot; il ordonnait qn’on vendît les œufs dos bassescours de ses domaines et les herbes inutiles de ses jardins. » (, Esprit des lois , liv. xxxi, cliap. 18.)

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