‹ Manuel d'économie politiqueChapitre 30 sur 167 · C. Preuve indirecte contre le Socialisme · texte numérisé non relu

C. Preuve indirecte contre le Socialisme

Nous avons prouvé directement la fausseté théorique du socialisme et son impossibilité pratique. Pour compléter la démonstration;, on peut opposer au système socialiste un argument indirect. Le socialisme est la négation d'une foule de vérités admises jusqu'ici. Pour qu'il puisse prétendre être une doctrine sérieuse, il faut qu'il démontre l'inanité de tout ce que l'on a admis jusqu'à nos jours.

Or, le socialisme est incapable de fournir cette preuve, et pour la plupart de ces vérités, il ne tente pas même de le faire.

Il n'est pas nécessaire d'entrer ici dans le détail des preuves qui établissent ces vérités rejetées par le socialisme. Elles sont du domaine de la Philosophie et de la Théologie morale, ainsi que du Droit Canon, Il suffit de les énumérer ici succinctement.

a) Dans Vordre individuel, le socialisme :

I" Rejette l'existence de Dieu, fin dernière de tout homme, et Vimmorialiié de l'âme humaine :

2° Niant ces deux vérités fondamentales, il établit comme but suprême de notre existence la plus grande somme possible de jouissances ici-bas.

3° Par suite, il renverse la vraie norme de la moralité ; en d'autres termes, il invente une nouvelle règle, un nouveau critère pour juger quelles actions sont bonnes ou mauvaises. Cette nouvelle règle, c'est l'utilité personnelle.

4" Comme conséquence, il nie les devoirs de l'homme envers Dieu, envers ses semblables et envers lui-même.

b) Dans la société domestique, toujours par suite des mêmes erreurs fondamentales, il nie :

1° Les devoirs miposés par la sainteté, l'indissolubilité du mariage.

2" Les devoirs imposés aux parents vis-à-vis de leurs enfants, et réciproquement.

3° Les devoirs mutuels du maître et du serviteur, du patron et de l'ouvrier.

c) Dans la société civile, il nie pour les mêmes raisons : 1° L'origine divine du pouvoir politique, la nature et

l'étendue de ses devoirs.

2° Les relations entre l'Etat et l'Eglise, les devoirs de l'État à l'égard de l'Eglise, puisqu'il poursuit la destruction de celle-ci.

3^' Enfin, les relations des nations entre elles, puisqu'il veut l'abolition des nationalités pour aboutir à la fraternité universelle.

ART. IIL L'école Catholique d'économie sociale.

A consulter :

LÉON XIII. Rerum Novarjim. — Graves de Coinvuini.

Pie X. Encyclique aux Evéques d'Italie : // fernio proposito.

Antoine. Cours d'économie sociale, ch. X.

Talamo. La questione sociale e i Cattolici. Rivista internazionale di scienze sociale 1896.

Revue Catholique des Institutions, 1889-1890 etc. Plusieurs articles.

Mgr Freppel. Discours à la Société Cathol. d'' économie politique et sociale.

PÉRIN. Le socialisme chrétien.

Stimmen aus Maria-Laach. 1890 etc.

La Civilta. 1890-91 etc.

Les Congrès de Liège et d'Anvers.

Discours de M. de Mun à rassemblée générale des catholiques. 1883.

Georges Goyau. L' Encycl. sur la Démocratie chrct.'Llci^e, Imprimerie Centrale, 1901.

ToNioho. La Parole du Pape à cette heure solennelle. h'ics^e, Imprimerie Centrale, igoi.

A. PoTTiER. Les directiojis pontificales et la Démocr. chrct. Liège, Imprimerie Centrale, 1901.

Franz Hitze. Quintessence de la question sociale. Paderborn, 1880.

Préliminaires. — Entre ces deux théories extrêmes, le libéralisme et socialisme, devait naturellement surgir une troisième école, ne rejetant complètement ni l'intervention de l'Etat, ni la liberté individuelle. Les Catholiques,adoptant cette doctrine intermédiaire et l'imprégnant tout entière des maximes et de la morale catholiques, lui ont assuré une influence prépondérante sur le terrain économique actuel.

Nous allons brièvement exposer et justifier cette doctrine et cette influence dans le v^ i. Ensuite dans le ij 2, nous étudierons les deux groupes nettement tranchés qui composent cette école, expliquant successivement les divergences théoriques et l'accord pratique souhaité par le S, Siège,

§ 1. Ij'École Catholique, (i)

L Exposé. — Pour avoir une idée complète de l'école catholique d'économie politique, il faut distinguer sa doctrine et Vinjïucnce qu'elle exerce autour d'elle dans le monde économique.

(i) a. Nous nous abstenons complètement dans ce § i de distinguer les nuances, soit dans l'exposé de la doctrine soit dans celui des œuvres catholiques, soit dans l'énumération des écrivains de celte école.

b.Nous opposons ici l'Ecole catholique à l'Ecole libérale et à l'Ecole socialiste. Ainsi entendue, l'Ecole catholique peut légitimement baser ses déductions non pas seulement sur les vérités révélées, mais aussi sur les principes de la philosophie chrétienne.

a. Expose de la doctrine.

La doctrine universellement admise par tous les économistes catholiques se résume en ces trois points:

I. Influence large et prépondérante de l'I^^lise catholique et des vertus dont elle enseigne la pratique à ses enfants, la charité et la justice. — Tous les catholiques acceptent avec un empressement filial la direction que leur imprime l'Eglise, tous répudient les erreurs des socialistes et des libéraux.

2. Intervention de VEtat sur le terrain économique. Sous ce rapport, elle se distingue radicalement du libéralisme, dont le principe premier est la non-intervention absolue en matière économique ; elle est cependant loin d'exagérer cette intervention de l'Etat comme le font les socialistes.

3. Liberté de l'individu et de V association. Cq dernier trait la distingue absolument du socialisme, et marque même une notable différence avec l'école libérale.

Ces trois éléments doivent se combiner harmonieusement, se compléter sans s'absorber. Chacun dans sa sphère joue un rôle nécessaire.

En conséquence, tous les économistes catholiques inscrivent dans leur programme la nécessité des associations ouvrières, le patronage, l'épargne, la mutualité, la lutte contre l'alcoolisme.

b. Exposé rapide de son influence pratique.

I. Il n'est pas malaisé de comprendre que Técole catholique ait exercé une profonde influence sur l'économie politique, si l'on tient compte des circonstances dans lesquelles elle a surgi.

L'économisme libéral avait fait poser dans toute son acuité la question sociale, c.-à-d. la question de savoir quels remèdes il fallait appliquer à la société.

pour la guérir des maux dont elle vsouffrait.pour arracher en particulier la classe ouvrière à la souffrance et à la misère.

Le socialisme apparaissait comme un remède pire que le mal, à tous ceux qui avaient conservé l'amour de la religion ou simplement de l'ordre social.

Du mal la divine Providence tira cette fois encore le bien. Elle fit surgir l'école catholique au moment où les circonstances devaient lui assurer une profonde influence.

2. Aussi rencontra-t-elle,dès le début (i),dans tous les pays, d'illustres défenseurs et de généreux dévouements. Ce nombre s'accroît tous les jours ; citons au hasard, pour l'Allemagne: Mgr de Ketteler,Lehmkiilil, Pesch, Catlirein, Albrecht, Hitze, Winterer ; — pour l'Autriche : Charles von Vogelsang, Costa- Rossetti, Biederlack ; — pour la Suisse : Mtrmillod, Decurtins, Eberlé. Beck ; — pour l'Italie : Talanio, Toniolo, Liberatore ; — pour l'Angleterre : le Cardinal Manning, Mgr Baghshawe. Devas ; — pour l'Espagne : Mgr Sanchay Nervas, Vicent, Cepeda : — pour la Hollande : MgrSchaepmmi. Nohrts, Aalberse; — pour la France : Mgr Freppel, Mgr de Cabrières, le Comte de Mtin. le marquis de la Tour du Pin, Léon Harmel etc. ; enfin

(r^ Ce début, quand se manifesta-t-il ? Fixer une date exacle,généraie pour chaque pays, serait chose impossible. On peut dire que ce mouvement sociologique commença à prendre quelque importance vers les années 1860-1870, qu'il reçut une lorte impulsion dans les années 1885 et suivantes ; enfin qu'il fut définitivement orienté par l'encycl.t' Rer uni no'' arum », en i8gi.

Pour la Belgique en particulier, il semble avoir pris naissance avec les congrès de Malines 1863, 1S64, 1869, — cfr. Michotte. Théories économiques en Belgique de IS-'iO- 18(1(1.

Pour la France, cir. Victor de Clercq. Les doctrines catlioliques en France depuis la révolution jusqu'à nos jours.

pour la Belgique, outre ceux que nous voyons actuellement encore à la tête du mouvement économique catholique, le Cardinal Goossens, Mgr Doiitreloiix, Onclair, Thonissen, Ch. Périn, et bien d'autres.

Cette activité intense de l'école catholique n'est pas isolée et circonscrite dans chaque pays. Dès le commencement, les évêques ont eu soin de la rendre, pour ainsi dire, internationale, en provoquant de grands Congrès Catholiques, où tous les pays peuvent envoyer leurs représentants. Mentionnons spécialement les Congrès réunis à Coblcntz, à Lucques, à Lodi, à Vîcence, à Malines, à Angers et à Ltege.

Enfin, cette influence si profonde sur les principes et l'orientation de l'économie politique, s'est lait sentir bien plus efficacement sur le terrain des œuvres et des institutions. Les œuvres d'éducation sociale par l'enseignement (congrès, cercles d'études, conférences), les institutions patronales ; les associations économiques (coopératives de production, de crédit, de consommation, mutualités) les unions professionnelles (svndicats ouvriers, patronaux, mixtes), les cercles ouvriers catholiques ; les œuvres d'assistance et de moralisation sont dues en grande partie à l'initiative et à la constance des économistes catholiques. D'autre part l'intervention de l'Etat sur le terrain économique, par ses lois, ses crédits, ses encouragements, ses directions, cette intervention qui, ces derniers temps, a tant occupé la plupart des gouvernements, est en grande partie le résultat de l'influence de l'école catholique. En Belgique notamment, c'est elle qui a inspiré à nos hommes d'Etat ce magnifique ensemble de lois économiques ouvrières, la création du Ministère de

l'Agriculture, du Ministère de l'Industrie et du Travail, du Conseil supérieur du Travail avec les Conseils qui en dépendent, l'institution de la Caisse générale d'épargne, de retraite et d'assurances, l'organisation de Comités de Patronage, des Habitations ouvrières et des Institutions de Prévoyance, le perfectionnement apporté au fonctionnement des services d'inspection et des commissions d'enquête, (i)

3. Mais rien n'a autant contribué à assurer l'influence du mouvement économique catholique que la solennelle intervention du chef même de l'Eglise catholique par VEncycl. « Reriim Novarmn 18 gi. Il est inutile d'insister sur l'effet produit par ce document sur les catholiques, spécialement sur ceux, qui depuis plusieurs années^ s'étaient mis à la tête du mouvement. Cette encyclique était la récompense de leurs efforts passés, une direction sûre pour l'avenir^et l'assurance que l'action sociale catholique vivrait, s'étendrait et s'universaliserait.

Ce qu'il est précieux de noter, c'est l'impression causée dans le monde non catholique, parmi les protestants, les libéraux et les socialistes eux-mêmes, (cfr. Mgr 't Serclaes. Vie de Léon A7//, vol.II. p. 85).

« Les effets de l'encyclique, écrivait le Guardian^ organe de la Haute-Eglise en Angleterre.ne peuvent manquer d'être importants... Quand on réfléchit que l'encyclique, quoique reflétant originairement la pensée d'un seul homme, deviendra par adoption celle de plus de mille évêques et de tout le clergé qui dépend d'eux, on verra que nous n'avons pas exagéré

(i) Nous aurons l'occasion de revenir en détail sur toutes ces œuvres et institutions.

l'importance historique de ce document. Son effet sera immense dans le développement de la question sociale, et il le sera aussi sans aucun doute pour l'avenir de l'Église catholique. » Et l'évêque anglican de Manchester ajoutait dans un meeting public : «Le Pape a mis le doigt sur la plaie de notre système social ; il faut l'écouter, sans quoi le monde aura à expier sa faute par de terribles calamités. »

« Nous applaudissons pleinement, disait à son tour la Breslauer Zeitung, journal libéral, à l'attitude du Pape ; l'encyclique est l'enseignement d'un homme sage et généreux, qui a étudié avec perspicacité la situation économique de notre époque. »

Les économistes libéraux de France tiennent le même lansfas^e, font les mêmes aveux, et constatent dans leurs journaux, revues et livres, l'immense effet produit au sein des écoles d'économie politique par l'intervention de Léon XIII en matière sociale. (V. en particulier « La Papatitc^ le Socialisme et la Démocratie » par M. Leroy-Beaulieu).

Les socialistes eux-mêmes ne cachent pas les sentiments d'admiration et même de sympathie que leur inspire la lecture du document pontifical.

Le principal organe du socialisme allemand, le Vorwàrfs, s'écrie : « En vertu de ses fonctions et dans la plénitude de son pouvoir, le Pape a pris les devants sur les princes et les gouvernements des Etats civilisés et il a résolu la question sociale. »

Et le publiciste français, Maurice Barrés, membre de la Chambre des députés, disait (Léon XIII devant ses contemporains) : Audace merveilleuse ! imprévue volte-face ! !... Modifier brusquement, du moins à l'éorard des vieilles formes sociales de l'Europe, l'état

mental de plusieurs millions de fidèles !... J'admire et je m'étonne. Du point de vue qu'on a au trône de S' Pierre, que va-t-il advenir ? Plus je sens ma faiblesse à embrasser tous les possibles de cette nouvelle politique, plus ma respectueuse curiosité est éveillée par l'illustre vieillard, qui, dit-on, veut l'essayer. »

Il est superflu de signaler dans ce passage et dans d'autres semblables, émanés d'écrivains non catholiques, les quelques erreurs qu'ils contiennent.

La papauté n'a jamais eu à modifier son attitude à l'égard de la société ; elle n'a pas de volte-face à faire ; elle a de tout temps enveloppé de sa sollicitude maternelle tous ses enfants, riches et pauvres, leur dictant aux uns comme aux autres leurs devoirs de justice et de charité dans l'ordre individuel et social. Ce qu'il importe seulement de retenir de tous ces aveux, c'est l'influence énorme qu'a acquise dans le monde économique, même libéral et socialiste, l'école catholique, dont l'enseignement de l'Encyclique est la plus haute expression.

Page 1