‹ Manuel d'économie politiqueChapitre 31 sur 167 · II. Preuves de cette doctrine · texte numérisé non relu

II. Preuves de cette doctrine

a. Preuve tirée des faits.

Ce premier argument jaillit spontanément de l'exposé des trois écoles d'économie politique. Les faits parlent avec évidence : il faut admettre,

I. à rencontre du libéralisme, une certaine intervention de l'Etat sur le terrain économique et grouper les individus en associations.

i) En eff"et, d'abord pour ce qui regarde l'intervention de l'Etat, il existe un fait fondamental, universel, c'est que, si les hommes se sont réunis dans la

société civile, c'était précisément pour la faire intervenir d'une certaine façon dans leurs affaires économiques. Ensuite, partout le gouvernement a pu de fait pratiquer cette intervention ; ce qui porte à conclure que l'opinion publique la jugeait avantageuse. Enfin, lorsque, il y a environ un siècle, on a voulu mettre en pratique le principe du libéralisme économique, on n'est parvenu qu'à limiter l'action de l'Etat, et là où l'on croyait avoir exclu définitivement son influence, comme dans la question du libre-échange, on s'est vu forcé, nous le verrons plus tard, à revenir au protectionnisme.

Il) Quant à V association, la faillite du libéralisme sur le terrain des faits n'a pas été moins complète.

L'histoire proclame que chaque progrès économique est lié à un développement des associations. Le moyen-âge avec ses puissantes corporations nous en fournit la preuve péremptoire. (V. Hervé-Bazin, Traité élém. d'éc. poL, introduction liist.)

La révolution a aboli à la fin du XVIIP siècle (14 juin 1791) la liberté d'association au nom de la liberté individuelle ; et en dépit de la loi, des associations de toutes sortes se sont constituées dans tout le pays et ont forcé l'Etat à revenir sur sa législation. La Belgique a reconquis cette liberté en 1830, l'Allemagne en 1848, la France en 1884.

2. Il faut laisser, contrairement aux principes du socialisme, à la liberté individuelle son rôle providentiel. Concentrer dans les mains de l'État tous les biens de production et l'organisation économique tout entière, est un système condamné d'avance par les faits.

Qu'on se rappelle les vaines tentatives rapportées

plus haut, de L, Blanc, de Robert Owen etc.

Qu'on se rappelle aussi toutes les impossibilités pratiques, déjà énumérées, qui surgissent, dès qu'on veut constituer un état collectiviste.

Qu'on y ajoute l'embarras des chefs socialistes, lorsqu'on les met en demeure de décrire leur future société.

Enfin, il n'est pas jusqu'à la seule tentative réussie de collectivisme, qui ne se change en argument contre eux. On sait que treize siècle avant l'ère chrétienne, une espèce de collectivisme fut pratiquée dans l'ile de Crête. Seulement, il était basé sur l'esclavage et ne pouvait se maintenir sans lui. Or, les socialistes contemporains prétendent conduire l'humanité, non à l'esclavage qui est le suprême malheur temporel, mais à un état de bonheur terrestre, où la liberté et la fraternité atteindront leur plus grand développement (i).

3. Les faits prouvent encore que pour résoudre le problème économique, il faut donner une large part d'intervention à la véritable religion. Cette dernière partie est niée et par les libéraux et par les socialistes.

C'est une vérité banale, à force d'avoir été répétée,

(i) Personne n'ignore que les premiers chrétiens avaient réalisé une espèce de communisme. Dans le cours des siècles, quelques hérétiques : Apostoliques, Circoncellions, Albigeois, Anabaptistes, se sont prévalus de ce fait pour prêcher le Communisme. Les apôtres modernes du socialisme eux-mêmes, ont parfois appuyé leurs revendications sur cet exemple ; mais qui ne voit que cette communauté de biens était volontaire, passagère, et qu'elle supposait de la part de ces premiers chrétiens un détachement et un désintéressement inconnus à la plus grande partie des hommes et spécialement aux socialistes contemporains ?

Economie politique. 5

que les limites atteintes par l'extension du christianisme,sont celles qu'atteint la civilisation. (G. Kurth. Les oris[ines de la civilisation moderne. — Wallon. Histoire de l'Esclavage.) C'est le mérite de l'Eglise d'avoir aboli, avec une prudente mais nécessaire lenteur, l'esclavage ; (Champagny. de la Charité chrét. 2^ part. ch. XX. — M'ôhler. Christianisme et Esclavage ; — de l'Abolition de l'Esclavage par le Christianisme) d'avoir remis en honneur par sa doctrine, par les exemples de son divin Fondateur, des Apôtres et des Ordres monastiques, le travail manuel, source première des richesses, alors que dans toute la société païenne, il était méprisé (Alban de Villeneuve.//zs/ozV^ de l'économie politique; Dutillevl. Histoire des corporations religieuses en France; Michelet. Histoire de France, t. I. p. 112).

Ce que le christianisme a opéré dans le passé, il le fait dans le présent par ses missionnaires, parmi les peuples non encore civilisés. N'en prenons pour exemple que l'Etat indépendant du Congo. Les calomnies, répandues naguère contre les missionnaires catholiques, ont fourni l'occasion de mettre dans tout leur jour l'énorme et indispensable influence exercée sur la civilisation et le progrès économique par les ministres de la véritable religion. Les noncatholiques loyaux, qui ont vu à l'œuvre les missionnaires, ont proclamé hautement la même vérité (cfr. Vermeersch. La question Congolaise).

h. Preuve tirée de la nature de l'homme. C'est un principe inébranlable, que le Créateur établit toujours une proportion parfaite entre la fin qu'il nous propose et les moyens qu'il remet en nos mains.

Dans le cas présent, la fin à atteindre est la richesse, pour autant qu'elle sert à obtenir la fin suprême de l'homme.

Celui qui doit atteindre la fin, c'est l'homme, non pas abstrait, mais concret, l'homme tout entier, placé dans l'ordre naturel et surnaturel en même temps.

Ces préliminaires étant posés, il est facile d'en déduire la preuve.

Puisqu'il y a nécessairement proportion entre la fin à obtenir, c.-à-d. le bien-être matériel, et le moyen, c.-à-d. l'activité économique de la nature humaine considérée concrètement, l'étude de cette nature humaine nous fera connaître les facteurs qui doivent concourir à atteindre cette fin. Or, la nature humaine cherche naturellement l'association et la protection de l'Etat (i' élément) ;

la nature humaine ne cherche dans l'Etat qu'un aide, un protecteur de ses droits {2" élément) ;

cette nature humaine, qui poursuit son bien-être matériel, considérée au concret, c'est une nature à la fois viciée et destinée à une fin surnaturelle (3'' élément).

Donc dans la recherche du bien-être matériel il faut tenir compte i" de l'intervention de l'Etat et des associations, 2" de la libre initiative personnelle, 3° de l'influence de l'Eglise Catholique.

Développons et prouvons la mineure.

i" La nature porte l'homme à s'associer et à se mettre sous la protection de l'Etat, dans l'intérêt de son bien matériel. La raison en est que l'homme est porté par sa nature à ce qui l'aide à atteindre la fin conforme à cette nature. Or, l'intelligence montre avec

évidence à l'homme que l'association, ou l'effort combiné de plusieurs, est plus apte à procurer la fin que l'action isolée, individuelle; parce qu'elle fournit, fait valoir et protège plus sûrement les moyens appropriés à l'obtention de cette fin.

Si cette vérité est incontestable pour la simple association, elle l'est bien davantage pour la société civile, puisque celle-ci dispose de plus de puissance pour protéger et défendre les droits des particuliers.

Que l'homme soit naturellement porté à former des associations et surtout à constituer la société civile, c'est une vérité qu'aucun philosophe chrétien ne met en doute. J.-J. Rousseau auquel les libéraux ont emprunté les principes de leur économie politique, n'a pu le nier, qu'au prix des suppositions les plus invraisemblables, p. e. que l'état naturel de l'homme est la sauvagerie ; qu'en sortant de cet état, il a été victime d'une illusion ; que cette illusion a enveloppé jusqu'ici toute l'humanité, (cfr. Rousseau. Le contrat social.)

2° La nature, avons-nous dit, pousse l'homme à se constituer en société, mais uniquement dans le but d'obtenir de l'Etat aide et protection.

Il reste par conséquent prouvé que toute intervention de l'Etat qui consisterait à abolir les droits individuels, à s'emparer de tous les moyens de production, à organiser, sans le concours des particuliers, le travail et la distribution des richesses, est contraire aux indications de la nature et, par suite, condamnée à échouer sur le terrain économique.

3° Enfin, la nature de l'homme, considérée concrètement, manifeste clairement que le troisième facteur, c.-à.-d. la vraie religion, l'Eglise, doit jouer

un rôle important dans la question économique.

i) Et d'abord : l'homme, considéré concrètement est destiné à atteindre sa fin surnaturelle^ par le moyen de la vraie Eglise du Christ. Toutes ses actions — la poursuite de la fin matérielle aussi bien que les autres — il doit les subordonner à cette fin suprême.

Il doit donc tenir compte dans l'ordre économique, de la vraie religion de Jésus-Christ.

Il) De plus : par suite de sa nature viciée l'homme est enclin à différents vices, p. e. à l'égoïsme, à la paresse. Ce fait, encore une fois, est incontestable.

Or, si l'homme suit ces penchants pervers, l'ordre économique tout entier en souffre. Nous en avons la preuve frappante dans les faits rapportés plus haut, au sujet des ruines accumulées par le libéralisme économique. D'ailleurs, le bon sens ne nous dit-il pas qu'un vice de la nature ne saurait contribuer au bien de cette nature ?

Il faut donc, de toute nécessité, un remède pour contenir les penchants désordonnés de l'homme. Or, l'expérience le prouve, (V. Ch. Périn. De la richesse dans les sociétés chrétiennes ; Alfred Young. Catholic and Protestant countries conipared. New-York, 1903) les principes de la véritable religion, les préceptes moraux qu'elle impose, et les moyens surnaturels, dont elle est le canal, constituent ce remède indispensable. Il est donc nécessaire de tenir compte de l'influence de l'Eglise, dans la recherche du bienêtre matériel.

§ 2. Les deux groupes de cette école.

Conservateurs catholiques.

Réformateurs catholiques ou Démocrates chrétiens.

Préliminaires.

I. Les libéraux excluent l'autorité ; les socialistes, la liberté. Les catholiques invoquent l'une et l'autre. Les uns cependant donnent plus de latitude à la liberté, les autres ont des préférences pour l'intervention de l'autorité. De là deux tendances opposées.

Le premier groupe est appelé : groupe des coiiservateiirs, parce qu'il affirme que l'ordre économique actuel doit être conservé.

L'autre, par opposition, est appelé : groupe des réformateurs, parce que, d'après lui, notre régime économique est vicieux et doit être réformé (i).

Le premier groupe est encore dit : École d'' Angers, parce que dans cette ville fut réuni, par Mgr Freppel, le congrès destiné à faire triompher la tendance conservatrice. Le second groupe est désigné aussi sous le nom d^École de Liège. Dans cette ville en effet, Mgr Doutreloux présida deux congrès à tendances réformatrices.

Le premier groupe se nomme encore : Ecole de liberté, parce qu'il revendique une part plus large pour la libre initiative. — L'autre est ï École d'autorité, parce qu'il réclame une intervention plus marquée de l'autorité sociale. Le groupe des réformateurs catholiques est encore appelé parti social chrétien, et ses représentants sont des chrétiens sociaux. Cette appellation prévaut surtout en France. Elle est usitée aussi en Autriche {die Christlich-Socialen) et sert à distinguer les réformateurs catholiques des « Conservateurs féodaux ». Enfin, en Belgique, ce groupe

(i)Les réformateurs catholiques soutiennent que le régime économique actuel est vicieux, parce qu'il repose sur un libéralisme exagéré. Les socialistes,au contraire, disent que notre régime est mauvais, parce qu'il est basé sur la propriété. La distance qui sépare les deux systèmes est immense.

est désigné sous le nom de « dcmocratique » et la ligue qui l'incarne s'appelle Ligue dcmocratiqve catholique (i).

2. Dans chacun de ces deux groupes, on le comprend sans peine, les nuances sont très nombreuses. Nous tenons à faire remarquer ici, que notre intention est de marquer dans les pages suivantes la tendance du groupe conservateur ou réformateur, et non pas de préciser Vopinion de tel ou tel représentant de ces groupes. De plus, notre rôle n'est pas de discuter ou d'apprécier ces deux tendances, mais simplement de les exposer.

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