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I. Divergences théoriques

Marquons d'abord la divergence capitale, ensuite les divergences secondaires qui en découlent.

a. Divergence capitale. C'est une conception différente de la mission de TEtat, qui fait la distinction fondamentale entre les théories sociales d'Angers et de Liège.

D'après les conservateurs, le rôle de l'Etat est de protéger les droits et de réprimer les abus. « Liberté individuelle, liberté d'association avec toutes ses conséquences légitimes, intervention de l'Etat limitée à la protection des droits et à la répression des abus : voilà, Messieurs, ma formule dans la question du travail ; laissez-moi espérer que ce sera aussi la vôtre. » (Mgr Freppel au Congrès d'Angers. Revue cath. des Instit. i8go, t. II, p. 426).

Tous les conservateurs se sont ralliés à cette déclaration.

Pour les démocrates, le rôle de l'Etat ne se borne

(i) Il est inutile de faire observer que les démocrates chrétiens n'ont rien de commun avec i» les Daensistes, 2" les partisans de l'abbé Stojalowski (en Galicie), 30 les « démocratie! autonomi » d'Italie, dirigés par Murri. Tous ceux-ci n'appartiennent pas à l'école catholique puisqu'ils repoussent l'autorité dirigeante des Evêques et du Pape.

pas à la protection des droits et à la répression des abus, il consiste encore à promouvoir positivement le bien général : l'Etat doit donc, dans la question présente, intervenir par une sage et prudente législation, a Pour résoudre le problème social, il faut l'accord entre le patron et les ouvriers, mais, outre cette bonne intelligence,il faut une législation sociale, qui règle d'une manière juste et équitable les rapports entre patrons et ouvriers. (Déclaration de Mgr Fischer au Congrès de Liège, i''' sect. p. 8i — cfr. aussi Lehmkuhl. Stiumicn ans Maria-Laach^ i8go

b. Divergences secondaires.

I'' Les conservateurs, en conséquence de leur principe de liberté, soutiennent que l'ordre actuel fondé sur la liberté économique, est bon en soi. Le mal que nous déplorons tous, disent-ils, ne provient pas de la liberté économique, mais des conditions dans lesquelles elle s'exerce. Nous vivons dans un siècle où la charité chrétienne a diminué, parfois même a disparu chez les patrons, où la foi s'est affaiblie, où l'ouvrier est trop souvent livré à toutes sortes de vices. Voilà pourquoi on abuse de la liberté économique qui est un don de Dieu.

Les démocrates, au contraire, trouvent que l'ordre social et économique actuel, basé sur la liberté absolue et l'individualisme, est un produit de la Révolution, foncièrement vicieux : il est la source empoisonnée des maux innombrables qui inondent la société.

2" Puisque les maux de la société, disent les conservateurs, ne tiennent pas à un vice radical, mais à des causes extrinsèques, accidentelles, et presque

toujours morales, les remèdes à y appliquer consisteront à réveiller la foi ; à moraliser les foules en leur inspirant des habitudes d'épargne, de sobriété, de respect de l'autorité ; à réchaufter dans le cœur des patrons l'amour de leurs ouvriers afin qu'ils exercent spontanément à leur égard, une sorte de paternité, au point de vue moral et matériel ; à grouper les ouvriers dans des corporations chrétiennes et libres, etc.. Ces remèdes et d'autres sont indiqués par le Congrès d'Angers. On voit qu'ils sont particuliers, à longue échéance et presque tous indirects. (Rev. cath. des Instit. p. 461, etc.)

L'ordre économique actuel, disent les démocrates, étant fondamentalement vicié, il faut un remède radical.

Les « trois mesures spéciales dont l'école démocratique demande l'immédiate et urgente adoption sont : — la réforme juridique des contrats de travail, sous toutes les formes — une législation sociale ouvrière spéciale — les unions professionnelles, même composées de seuls ouvriers, éventuellement obligatoires et représentant les intérêts moraux et matériels de la classe autonome des travailleurs » (ToxioLO. La parole du Pape à cette heure solennelle.)

D'autres mesures plus générales seraient à prendre. (V. Discours de M. le Comte de ]\Iun à l'assemblée générale des cathol. 1883 ; Discours de M. de la GuiLLONNiÈRE, au Cougrcs dc Liégc . p. 76).

Les remèdes préconisés sont donc directs, immédiats, et atteignent le fond même de l'ordre économique.

3° Le groupe des conservateurs aime à recourir surtout à la charité chrétienne et à l'aumône.

h'autre groupe, au contraire, affirme que, l'état économique actuel étant injuste, le premier remède à appliquer est la justice sociale.

4" Les conservateurs sont surtout effrayés du danger que pourrait offrir l'intervention exagérée de l'Etat ; à leurs yeux, c'est un commencement de socialisme.

Les démocrates, Qux, ont été davantage impressionnés par de nombreux maux non mérités, qui pèsent sur la classe ouvrière, et par l'imminence du danger socialiste. Un programme de réformes urgentes, en faveur de l'ouvrier, leur semble le remède indispensable pour le tirer de cette situation injuste, et en même temps pour l'arracher au socialisme. La tendance démocrate est donc la seule, disent-ils, qui reconnaisse le véritable rôle naturel du pouvoir civil, la seule aussi qui puisse faire face à la gravité exceptionnelle du péril socialiste.

Des deux côtés donc, on rencontre la même sincérité,le même désirde sauver la société, de résoudreen particulier le problème économique; la même crainte, ici de tomber dans le socialisme, là de rester attaché au libéralisme. Faut-il s'étonner que des dissentiments se soient produits, que, dans l'affirmation de leurs convictions, certains représentants des deux groupes aient pu excéder dans la forme ?

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