‹ Manuel d'économie politiqueChapitre 44 sur 167 · II. La question des machines · texte numérisé non relu

II. La question des machines

En économie politique, il ne suffit pas de constater l'introduction des machines et leur prodigieuse extension, il faut examiner leur bonne ou mauvaise influence.

C'est un fait unanimement relevé par les économistes, que toutes les machines ont été, au moment de leur invention, l'objet de l'antipathie populaire. Lors de la grève qui a éclaté, il y a quelques années, dans les verreries belges, les ouvriers ont brisé les « fours à bassin » qui rendaient l'ouvrage plus rapide et moins coûteux. En 1848, les ouvriers français brisèrent ce qu'ils appelaient les mécaniques; en i83o,les ouvriers anglais détruisirent les charrues nouvelles et les instruments agricoles plus perfectionnés. Jacquart, inventeur du métier qui porte son nom, fut poursuivi et risqua trois fois d'être tué.

L'imprimerie, les soufflets en bois, les métiers à bas, les bateaux à vapeur, les locomotives ont suscité, à leurs débuts.l'animadversion populaire. De nos jours, il ne manque pas d'hommes sincèrement convaincus que le machinisme est une plaie de la société.

Examinons donc le pour et le contre dans ce qu'on a appelé la question des machines.

a. Avantages.

i.Les machines multiplient, parfois au centuple, les résultats du travail. Les exemples à l'appui de cette assertion ne manquent pas. (i)

2. Elles diminuent la fatigue pour une foule de travaux écrasants, p. e. ramer, tourner la meule pour moudre le gain, charger et décharger les navires.

3. Elles communiquent au travail une précision, une régularité, et souvent une délicatesse, qui dépassent prodigieusement celles du travail manuel.

4. Elles permettent d'utiliser les déchets de matières premières, et diminuent considérablement ces déchets; amènent le bon marché des produits industriels (2) et coûtent peu d'entretien.

(i) En voici quelques-uns : les marteaux-pilons de certaines usines métallurgiques, lesquels pèsent 8.000 à 10.000 kilogr. peuvent Irapper 200 à 300 coups par minute. Les chaudières à vapeur de certains navires ont une force ae 8.000 à 10. 000 chevaux, c.-à-d. de 20.000 à 30.000 hommes sans cesse occupés au labeur. Les machines employées dans les chemins de fer pour imprimer les billets parviennent à en taire journellement 70,000. Un ouvrier d'une usine métallurgique produisait, avant l'introduction des machines, 5 à 8 kilos de ter par jour ; actuellement, dans les hauts-foarneaux, la production par ouvrier est 30 lois plus considérable Un train peut transporter aujourd'hui ce que porteraient ditBcilement 20.000 portefaix. Le métier circulaire dans la bonnetterie tait jusqu'à 480.000 mailles par minute. Le New-York- Herald livre en une nuit 60.000 à 70.000 leuiiles que ne pourraient fournir dans le même temps plus de 600.000 copistes.

(2) Il y a 4 siècles, une Bible manuscrite se payait plus d'un millier de francs ; une bibliothèque d'une trentaine de livres était une fortune.

b. Désavantages.

1. Une machine, faisant l'ouvrage de dix ouvriers, en force neuf à chômer, les prive donc de leur gagnepain. Or, le but de la production dans une société n'est pas de produire, mais d'assurer les moyens d'existence à ses membres.

2. Le véritable progrès économique doit se mesurer d'après le bien-être matériel, procuré aux hommes, particulièrement à la classe des travailleurs. Or, les machines et le mouvement industriel qu'elles ont provoqué ri ont pas amélioré la situation de la classe ouvrière. On y rencontre les mêmes misères, un travail parfois plus dur, à coup sûr moins ennoblissant, et un salaire réel généralement insuffisant à l'entretien de la famille.

3. Les machines produisent davantage et meilleur marché, c'est vrai ; mais, les produits sont moins bons, moins solides, moins durables. Il y a dans le bon marché beaucoup de fraudes et d'illusions.

4. La machine a introduit V agglomération ouvrière avec tous ses inconvénients : disparition de la vie de famille, influence délétère du mauvais exemple, surexcitations malsaines, atmosphère désastreuse pour l'âme et pour le corps.

CoN'CLUSiox. Tels sonl les principaux griefs qu'on fait valoir contre les machines. On ne peut nier qu'ils ne contiennent une bonne part de vérité : néanmoins, présentés sous cette forme, ils sont certainement exagérés.

I. D'abord, ils est inexact de dire que les machines diminuent la demande de travail, et, par conséquent, enlèvent à l'ouvrier son gagne-pain. Les machines eiles-mêmes,créent une demande nouvelle de travail ; il faut une légion d'ouvriers pour construire, installer, entretenir, réparer, diriger les machines. Qu'on compte tous les travalleurs

qu'occupent les chemins de fer, les imprimeries, les filatures et tissages, les usines de toutes sortes.

2. Les misères physiques et morales, signalées dans la 2^ et la 4^ objection, persistant malgré les machines, ne constituent pas contre le machinisme un argument solide.

«Lesmachines,dit-on,n'ont pas amélioré la condition delà classe ouvrière ». C'est là une assertion fort contestée par bon nombre d'économistes, et contredite par les avantages énumérés plus haut. Mais, concédons la proposition ; la raison de cette stérilité n'est pas la machine, mais l'abus qu'on a fait de son application. La machine a été l'occasion et non la cause d'une activité industrielle exagérée, d'une fièvre de production qui a porté les plus forts à exploiter les prolétaires.

De même, l'introduction des machines a été l'occasion et non la cause des inconvénients qu'entraînent souvent les agglomérations ouvrières. Ces inconvénients sont réels ; « nous oserions dire, écrit M. V. Brants, qu'au point de vue social, l'usine a pu opérer un recul de l'humanité, là où elle a été organisée » {Grandes lignes p. 174 ; t. L) ; mais ce sont des abus, ne dérivant pas nécessairement de l'emploi des machines.

La conclusion qui s'impose, c'est que les inventions de la science ne suffisent pas pour assurer le bonheur social. Il faut y ajouter les influences supérieures du patronat chrétien,la protection de l'Etatchrétien, enfin la force des doctrines religieuses et des préceptes moraux,prêchés par l'Église.

3. Il est encore exagéré de dire que les machines aient banni les travaux forts, les produits durables, et que le bon marché qui a résulté des machines soit au fond, une duperie. Quelle tromperie peut-il y avoir, par exemple, à se servir d'un livre bien inprimé, ne coûtant que 2 ou 3 fr., plutôt que d'un manuscrit contenant la même matière, et se payant 100 fr. ? Les allumettes faites à la machine nous sont-elles moms utiles que celles qu'on ferait à la main, et qu'on payerait 20 fois plus cher ? Est-il préférable de traverser la Belgique en diligence ou à pied, et d'y consacrer plusieurs jours, que de faire ce même voyage en quelques heures de train ? Les marchan-

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dises seront-elles plus fructueusement, moins chèrement, et surtout plus rapidement portées par 20,000 portefaix que par la vapeur ; nos épingles, nos aiguilles, sont-elles moins tïnes, moins durables, moins appropriées à nos besoins que celles qu'on ferait à la main ?

Sans doute, la machine produit plusieurs effets qui paraissent plus qu'ils ne sont ; mais il serait illogique de faire de ce cas une règle générale, et d'en tirer un argument contre les machines.

4. Entin, l'introduction et l'emploi des machines est un fait ; il s'impose au monde industriel comme une nécessité ; il s'agit donc de songer à en tirer le meilleur parti possible et à en diminuer les inconvénients. II est urgent de rendre aux machines leur véritable rôle social. Ce rôle consiste à être un instrument qui facilite la tâche de Voitvrier, ei profite en même temps et aux patrons et aux travailleurs. Dans ce but, quelques réformes immédiates s'imposent : protéger la santé, la force, la moralité de l'ouvrier, par des mesures convenables ; ménager les transitions dans la transformation des moyens de production ; régler sagement la durée et le genre du travail des femmes et des enfants ; faire profiter la classe ouvrière des facilités de production, du perfectionnement des machines, en haussant son salaire.

Plus d'une réforme de ce genre est déjà réalisée dans différents pays, soit par l'initiative des associations entre patrons et ouvriers, soit par la législation civile. Ainsi, en Belgique, nous possédons les lois de i88g, sur le travail des femmes et des enfants ; de i8g6, 15 juin, sur les règlements d'atelier ; de 1899, ^ septembre, sur le contrat du travail, et bien d'autres encore.

ART. III

Le Capital.

V. Leroy-Beaulieu. Précis d'ccon. politique. P^ {partie. jos.Rambaud. Élénwds d' ce. pol.

Antoine. Cours d'éc. soc, chap. XIII .

Brants. Grandes lignes Liv. III, tit. 3.

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