‹ Manuel d'economie politique [microform]Chapitre 2 sur 55 · PRÉFACE DE L’AUTEUR · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE L’AUTEUR

Dans les pages suivantes , l’auteur a essayé d’esquisser une économie politique fondée sur' des lois purement physiques, et d’arriver ainsi, dans ses conclusions, à cette certitude absolue qui appartient aux sciences positives. C’est à l'association fortuite de la doctrine économique avec la philosophie morale qu’il faut attribuer cette tendance métaphysique de presque tous les économistes, dans leur méthode d’investigation, qui les a conduits à des résultats si vagues, si hypothétiques et si peu satisfaisants. En effet, 011 a, de propos délibéré, borné l’examen des lois qui régissent la production de la richesse à « celles qui sont en meme temps des lois de l’esprit humain ; » coriime il est facile de s’en convaincre en consultant l’essai de M. J.-S. Mill, Sur la définition de T économie politique, et sur la méthode ét investigation qui lui est propre. — C’est pourtant ainsi qu’on est arrivé à cette appréciation si grossièrement matérielle de l’homme, qui rejette tout ce qu’il y a de véritablement humain dans sa nature, et qui a fait

PHKFACK.

(loiiiicr à récoiioiiiie i)olitiquü, traitée de celte manière, le nom de « science triste. »

M. llenri-C. Carey nous a ouvert la voie d’une meilleure méthode, par sa réfutation décisive de la théorie de llicardo sur roccupation du sol, théorie qui, pendant plus de quarante ans , avait servi de règle aux économistes anglais. L’erreur était vcnui; de ce qu’on avait voulu faire intervenir, dans la détermination d’un fait purement physique, les « lois de l’esprit humain. » Elle fut pendant longtemps reçue comme un fait, sans qu’un seul économiste, avant 31. Carey, crût nécessaire d’en soumetLi'e l’exactitude à la pierre de touche d'une observation directe. 31. Carey, en prouvant que le fait est directement contraire a 1 hypothèse de Ricardo, et en formulant les conséquences de cette preuve, rétablit l'harmonie là où il n’existait auparavant qu’une masse de faits' discordants, et donna le moyen de construire pour la première fois une science de ce qui n’était, tout au plus, qu’une collection de règles empiriques. Indépendamment des mentions faites de 31. Carey dans le corps de cet ouvrage, l’auteur, profondément convaincu que les écrits de (;et ami lui ont frayé le chemin, en fait ici la déclaration expresse. Les développements qui lui appartiennent ne lui suggèrent aucune prétention au titre d’inventeur : prétention qu’en tout cas, et si autorisé qu’il fût à la soutenir contre d’autres, il ne soutiendrait pas contre son guide. Au surplus, ce point le touche peu. L'objet qu'il a eu en vue , dans ce Manuel , a été de présenter à ses concitoyens, sous une forme brève, les principes de ce qu’on peut justement appeler , à son avis , l’économie politique américaine, tant à cause de son origine que parce qu'elle s’adapte parfaitement à l’organisation sociale et politi-

PUKKACK.

que de son pays. Il était bon de montrer ce que ce système a de [»articulier, et ce qu'il a de commun avec les doctrines générales sur lesquelles les économistes des deux cotés de l’Atlantique sont d'accord, de manière a mettre une esquisse complète de la science à la portée de la jeunesse studieuse. Cette condition imposait à l'écrivain toute la concision qui est compatible avec une démonstration claire des premiers principes. Il pense les avoir assez élucidés pour aider à la solution de beaucoup de problèmes, dont il a dû exclure la discussion de son plan, — ce qu il a fait aussi a l'égard de plusieurs sujets intéressants qui on eussent dérangé les limites ; il se plaît à croire que si son livre peut fournir à un professeur les germes de nombreux iléveloppeinents, d’un autre côté, les gens d un Age mûr, qui le liront sans ce secours, pourront en suivre les idées, moyennant ce léger effort d'attention qu exige toujours un vaste sujet d'étude, condensé sous une forme qui le mette à la portée d’un très-grand nombre de lecteurs.

Avril 1853.

î î ccmçevdr-pélude, de la nature comme des-

‘ tihêe*à louriiir lu v’é;i tablai base rationnelle de Taelion de l’homme sur la nature, puisque la connaissance des lois des phénomènes, dont le résultat constant est de nous les faire prévoir, peut seule évidemment nous conduire, dans la vie active, à les modifier à notre avantage, les uns par les autres... En résumé, science, d'oà prévoyance ; prévoyance, d'où action : telle est la formule très-simple qui exprime, d'une manière exacte, la relation générale de la science et de l'art...

(Auguste Comte, Cours de Philosophie positive, édition, pages 53 et 54.)

Partant des plateaux de TAsie centrale, — région habitable la plus élevée du monde, où prennent naissance les grands fleuves qui vont se jeter dans la mer Glaciale, le golfe du Bengale, la Méditerranée et TOcéan chinois, — la race humaine est descendue comme un torrent toujours grossissant, pour se répandre sur la terre et la subjuguer. L'Histoire sainte et la tradition des Indous s'accordent pour placer dans cette région le berceau du genre humain , et sont confirmées par la réflexion. Cette contrée doit, en effet, avoir été la première à émerger du sein des eaux diluviennes, et c'est là, nous dit-on, que croissent, sur leur terre natale, le blé et l'orge i, et que vivent dans l'état sau-

^ « La limite de la neige perpétuelle est extraordinairement élevée sut* le versant septentrional de l’IIimalaya; peut-être atteint-elle une hauteur de 2,600 toises, ou 16,625 pieds anglais, au-dessus du niveau de la mer. On trouve, dans le Kunavvur, des champs d’ orge [hordeum hexastichon) à une hauteur de 2,500 toises, ou 14,707 pieds anglais ; et une autre variété d’orge croît dans une latitude encore plus élevée. Le blé réussit tr'es-bien dans les montagnes du Thibet, à une hauteur de 1,800 toises, ou 12,022 pieds anglais. » { Aspects de la nature, de Jlumboldt.)

INTRODUCTION

vage les animaux que riiomme s’est asservis, qui l’ont suivi clans ses migrations sc-is tous les flilnats ; — le cheval, l’àne la chèvre, le mouton, le cochôn,* le chat, cjui s’attache au foyer, et le chien, doni; la fichUité ènyers son maître semble une émanatioii J’une naiure shpériêure. A mesure cjue les différentes braiiclies de la race^ ;lnij4aiiie descendaient vers des contrées plus basses, livrées à la culture par récoulement des eaux , et cjue chacpe petite tribu croissait en iiomlire, elle marchait vers une organisation sociale plus élevée. Le pouvoir de chacun de ses membres sur les éléments du bienêtre physicjue grandissait, étendait la propriété déjà réalisée et la faculté de mettre en œuvre, de plus en plus, les matériaux et les forces que la nature accorde d’une main libérale à ceux qui savent les lui demander. Affranchi d’une partie du travail recjuis pour la satisfaction des besoins matériels les plus pressants, et de la crainte de n’y pouvoir suffire, l’homme entre en possession du loisir pour cultiver son intelligence et se livrer avec plus de liberté aux affections sociales, qui l’arrachent à l’empire de l’égoïsme, adoucissent et polissent sa nature, et mettent tous les progrès à sa portée. Les progrès physiques, intellectuels et moraux, rattachés les uns aux autres par un lien indestructible, sont l'apanage de notre espèce, et, d’après le témoignage de Thistoire, c’est de leur développement harmonieux que dépinid l’un ion des sociétés.

Kechercher les lois qui expliquent comment riiomme acquiert, au moyen de l’association, un pouvoir de jilus en plus étendu sur la matière, sous toutes ses furincs, et développe ses facultés morales et intellectuelles, tel est l’objet de l’économie politique.

On appelle sujets d’une loi les choses et les événements entre lesquels il existe uii mode de succession régulier et uniforme, qui peut s’exprimer par une ou plusieurs propositions générales; de telle sorte qu’en ju'ésence de certains faits, considérés comme antécédents, nous sovons à même

INTRODUCTION

rt

de prédire ceux qui en seront la conséquence. La collection et le classement méthodique de lois se rapjiortant à un même objet forment la science.

Dans l’enfance de l’humanité, comme dans celle de l’individu, on regarde chaque fait ou succession de faits comme accidentelle, ou un l’attribue à l’intervention de pouvoirs mythologiques, dont les qualités sont si vaguement conçues, qu’attribuer un événement à leur action est une idée à peine supérieure à celle de lui donner pour cause l’aveugle et incompréhensible hasard. Chaque progrès de nos lumières diminue la liste des choses placées hors de la sphère de notre prévoyance, qui attend avec confiance certains effets de certaines causes données, et reconnaît entre eux des rapports non plus flottants et fortuits, mais constants et invariables. Le savoir donne le pouvoir. Quand l’homme aperçoit et comprend une loi naturelle, il peut s’y conformer, c’est-à-dire donner aux causes connues l’arrangement indiqué x>ar la loi elle-même pour produire l’effet cju’il désire , au lieu d employer en vain son énergie et de manquer son but ,

. c e 1 iXttemdre d’une autre manière que celle marquée jjar l’auteur de la nature. Que d’exjjériences infructueuses, jjar exemx)le, nous a cq)argnées cette découverte de la science cliimique, la loi des proportions définies, qui a démontré aux hommes que, l’oxygène se combinant avec les autres éléments en quantités mesurées jjar 8 et ses multi- X>les fO, 24, etc., toute tentative jjuur effectuer une combinaison dans d’autres proportions doit être vaine ! « L’humme,

« dit un grand philosophe, ne commande à la nature qu’en « obéissant à ses luis ' ; » lois qui ne subissent aucune révision, et ne contiennent aucune clause exceptionnelle dont

l’ignorance puisse se faire une excuse, ou le favoritisme un privilège.

Lst-il possible d’édifier sur des bases solides la science de

* <t halurip non imperalur nisi parendo. » F*AroN.

IN'TROnuCTIOX.

l (Toiiomio politique? Kii d’autres termes, y a-t-il des lois fondées sur la roiistitution des choses et sur celle de riiomme, des successions fixes et invariables d’(iffets déterminés parles causes qui les précèdent, qui règlent les progrès de riiorame social dans la poursuite de la domination sur la matière et du développement do son intelligence et sa moralité? Et peut-on découvrir ces lois? Combien de ces lois ont été découvertes, et lesquelles, est une question tout à tait différente. Ce qui est hors de doute, c’est qir’il v a des professeurs de ce qu’on appelle une science d’économie politi-

que, qui enseignent, dans les écoles et dans les livres, un corps de préceptes tendant plus ou moins à l’objet que nous avons indiqué comme étant celui de ses recherches. D’un autre coté, quelques-unes des personnes mêmes qui avouent que cette science existera un jour nient c[u’elle existe à présent. Un écrivain • qui a employé toute sa finesse d’homme de loi, aussi bien que son grand talent et son jugement sain, a démontrer la fausseté du système actuel des économistes anglais, tout en espérant fermement qu’il apparaîtra un jour « une science d’économie politique qui agira au lieu de promettre, une science qui fera pleuvoir les richesses de la nature sur les pauvres mourant de faim », — parle, en ces termes, de 1 état actuel de son propre pays :

« 11 n’est que trop évident, pour tout observateur, cjuo « nous axons besoin d un système d’économie politique bicir « différent du système inerte et stérile qui estairjonrd’hui à « la mode. La société moderne présente à ses yeux, comme « conséquence des systèmes présents et passés d’économie « politique, des résultats qui ne sont rren moins que flat- « teurs. Les immenses progrès de la science physique ont « multiplié mille fois les moyens de produire la richesse.

« Il y a , dans la libéralité inépuisable de la nature , non- « seulement suffisance , mais encore surabondance pour

’ M S»rj>ant P.ylcs: Sophims of Free Trade, page 5, édithn,

jmkudlc'hox.

« chacnn des enfants des hommes. Cependant une harrièro « mystf-riemse, invisible , infranchissalde quant à la distri- « bution des biens, exclut les masses de la terre promise « Des maux sociaux, immenses et terribles, présents et me- « iiaçants, se jouent de la science dos sages ’

«Economistes, regardez la richesse infinie et la pauvreté « désespérante de l'Angleterre ! Contemplez les milliers « de ma heureux affamés en Irlande ! Vovez ses enfants les « plus cbers^ la fuir pour sauver leur vie', comme autrefois « Lot i abaiidoinia les villes de la plaine 1 Observez les né- « riodes alternatives do prospérité, de stagnation et de misèro .< parmi les iiiaiiufacturiers ! la vaste étendue de terres i„- « cultes disséminées au milieu d'une population affamée « oisive et agglomérée ! vos disputes et vos discordes sur li « rente la population, le numéraire, le salaire et le profit '

« les théories, opposées aux vôtres, qui sont non-seulement « en faveur et pratiquées en France, eu Allemagne, en Russie « et en Amérique, mais encore qui sont soutenues par les « penseurs les plus profonds et les plus grands écrivains.

“ do ces derniers ont été injustes envers vous.

•< s affirment qu'au heu d'étre les auteurs d'une science « solide et pratique , vous ii'avez donné au monde qn'uiio « littérature obscure et présomptueuse , qui serait daiige- « reuse si elle ii’était souverainement ennuyeuse. »

Le principal objet de la critique précitée est l’insuffisance e la fausseté du système des économistes anglais, considéré plutôt comme un art qui donne des règles pour la conduite pratique des honimes et des Etats, que comme une science.

11 est vrai que ce qui tend à inculquer une erreur dans la pratique ne peut être considéré comme vrai dans la théorie • mais ce qui est nécessaire et inévitable n'est pas une er-’ reur. C est la mission do la science de nous apprendre quelle est 1 action des lois naturelles sur les choses de son ressortson dev.ur est dimléconvrir, et non d'inventer. Un Aniéri:

, scip c 1 os modenies écoiiomisles anglais, dit : Il est

tt

6 INTRODUCTIOX.

naturel, et par conséquent convenable, — quoique nous n’en puissions pas voir la raison, — que la pauvreté et le besoin, la maladie et la misère, soient les proches voisines de la richesse et d’une prospérité sans bornes. Si ce fait est vrai, il est sans réplique. Si un tel état de choses est naturel, c’està-dire, s’il est le résultat des lois immuables de la nature , alors les économistes , qui ont établi le fait , ont raison , et peuvent prétendre que leur système , quelque incomplet qu’il soit, est une science telle quelle. Personne ne pourrait nier le caractère scientifique d’un système de mécanique basé sur la loi de la gravitation, quand même cette loi ferait tomber tous ceux qui monteraient à une échelle et leur ferait se casser le cou. Chaque nouvel exemple servirait a confirmer la loi. lien est de même du système que M. Byles rejette de la liste des sciences; s’il rend raison des faits que ce dernier déplore, et s’il les unit par une chaîne de causalité avec des vérités indubitables sur la nature morale de riiomme, sur la nature physique de son corps et du monde qui l’entoure, il a prouvé son droit au titre que cet écrivain lui refuse. Ce ne serait peut-être pas une économie politique telle que nous l’avons décrite. Ce serait, comme on 1 a déjà appelée, « the cUsmal science (la science triste) », au lieu do la science du progrès et de l’espérance ; — mais ce n en serait jms moins une science.

M. Byles croit, sans aucun doute, que l’inégalité choquante dans la distribution de la propriété, dont l’Angleterre nous offre les exemples les plus frappants, n’est pas le résultat des lois naturelles, mais que leur tendance est do rectitier ces inégalités, si elles pouvaient agir sans obstacle. Le svstème dont il parle pst, avec raison, le sujet de ses critiques, parce qu’il présente comme lois naturelles, qu’il prétend avoir découvertes, certaines hyiiothèses qui conduisent nécessairement à l’état de choses actuel. Il substitue, aux luis naturelles, des fictions plus ou moins plausibles de sa propre invention. En nous unissant d opinion avec M. Byles, nous

rraa

IMKODCCTIOX.

serions obligé d’avouer que le peu de succès do tant d’écrivains éminents qui se sont occujiés de ce sujet, — créer une science d’économie politique,— donne lieu de croire que le temps de cette création 71 est pas encore ai'rivé , si leurs principales erreurs n’étaient des corrections mal fondées de

ce qii ils ont cru erroné dans les principes enseignés par Adam Smith.

Ce grand écrivain , que les économistes modernes, malgré leurs déviations des doctrines qu’il réputait fondamentales et fermement établies, regardent encore comme leur chef, et auquel ils accordent une adhésion générale, avait des vues plus justes au fond que les leurs, bien qu’elles fussent moins scientifiques dans la forme. S’il n’était pas toujours aussi fin dans l’analyse, ni si soigneux do trouver une formule générale pour 1 expression d’un certain nombre de ventés découlant d’un môme principe , il avait une claire perception des faits, et il n était pas tellement entiché de l’esprit de système que cela l’empêchât d’être sincère dans 1 éiioiiciation de ces faits. Ce n’est pas ici le lieu de critiquer, ni d’énoncer d’avance des résultats ; mais il apparaîtra fréquemment, dans la suite de cet ouvrage , que les lois dont nous avons à signaler l’existence, et à l’égard desquelles nous différons des économistes modernes d’Angleterre et des écrivains du continent qui les ont suivis , concordent avec les conclusions d Adam Sniitli, et que, quoique déduites par un différent procédé, elles conduisent au même but.

Il est très-vrai qu’on doit s’attendre à rencontrer une plus grande difficulté à former une science d’économi(* politique, qu’à traiter des sujets d’un caractère moins complexe. Elle embrasse les relations entre les hommes doués de raison et de volonté,— réunis en associations, où la raison et la volonté des uns luttent contre celles des autres,— et le monde physique, où ce qui existe d’instinct et de volonté est subordonné à l’empire do l’homme. Les objets dont nous ü.’sons à examiner les relations sont hétérogènes, et dans

IMKUULCT1U>,

Tun d^eux se trouve une source apparente d’incertitude, en ce que la volonté, par sa nature même , tend à rejeter la notion d’une succession d’événements. Ces objets, — l’hommo et le monde naturel, — ont chacun leur svstèmo do lois séparé, tous deux agissant en même temps, coopérant de tout leur pouvoir, ne s’invalidant pas l’un l’autre, car ceci serait opposé à l’idée distinctive d’une loi, mois produisant des résultats par leur action combinée. Cette considération peut suggérer le mode de recherche lo plus propre à réussir. C’est un axiome de la science physique bien connu, qu’afin de déterminer l’action combinée de deux forces, il faut d’abord découvrir quelle serait l’action indépendante de chacune, considérée séparément. Il est évidemment de la prudence de commencer par celle qui est la plus simple , et à l’égard de laquelle on s’est procuré le plus de connaissances certaines, en s’assurant que les succ(issions de changement dans sa condition ont une uniformité absolue relativement aux conditions précédentes ; en d’autres termes , qu’elle est soumise à des lois invariables. Ceci nous conduirait à étudier d’abord les lois générales du monde matériel, sous les différents aspects qui concernent le pouvoir d’acquisition do rhoinmc. Telles sont les lois de la croissance et du dépérissement des animaux et des végétaux, de la formation des couches du sol et de leur adaptation à l’habitation et à la culture. Nous marchons ici, du moins, sur un terrain ferme, et nous pouvons poursuivre notre chemin à l’aide d’une lumière claire et certaine. Si nous voyons que les lois de la matière ne créent pas d’obstacle nécessaire à la libre action de toutes les facultés dont la nature humaine est douée , notre chemin se trouvera débarrassé d’une énorme pierre d’achoppement.

L’instinct lo plus puissant de l’homme est celui qui tend à l’accroissement do la population. Les économistes euiajpéeiis, depuis Adam Smith, ont cru généralement que les luis de la matière sont telles qu’elles rendent la répression

IMKODLCTIUX.

de cet instinct essentielle à la prospérité des sociétés. Leur système impose à l’humanité une loi qui est une lutte ouverte avec les lois immuables de la matière brute. Il leur est impossible d’asseoir sur cette base une science qui envisage les facultés humaines comme agissant librement en conformité de leurs propres lois t ; et les considérer comme agissant sous l’empire de restrictions partielles et incertaines, c’est ajouter au problème une insurinontable difficulté. Si la difficulté résulté d’une supposition gratuite, muis pouvons continuer, avec un sentiment d’espoir, d’observer 1 luunnie tel qu’il est, dans la persuasion que nous pouvons, en toute confiance, inférer l’iiniformité de Taveiiir de l’uniformité du passé. Nous pouvons étudier et compreiidn?

1 homme tel que Dieu l’a fait, tandis que nous détournerions la vue, avec désespoir, d’un être composé de riioimne et du moine, en proportions indéfinies.

Voyons en l’homme le maître, et non l’esclave de la nature; le maître non absolu,— mais tenu d’agir en conformité des lois fixes de son être, dont chacune a sa fonction propre , et dont aucune n’est suspendue, pas plus que la loi de gravitation; tenu de conquérir cet harmoriicux exercice de ses facultés, dans lequel consiste le bonheur, par l’effort de son intelligence, cjui comprend l’inévitable empire des lois naturelles et se soumet avec docilité à leur force irrésistible, pour parvenir à s en faire un iiistruinent.

« Ile is the freeman vvhom the truth raakes freo

And all are slaves besides. »

« Celui-là seul est libre que la vérité rend libre; sans elle, tous sont esclaves. » Si nous entreprenions de déduire les lois de la nature humaine de leur manifestatioii dans les actes d’un seul individu, lo résultat serait

' « hn lisant certains économistes, on serait iiorté à penser que les !'io( uiIn de 1 industrie n ont pas été faits pour riiomme , mais que J ‘•«Hunc a élc fait pour les produits. . Duoz.

1NTRODUCTIO>.

entaché d’erreur, parce qu’il ii’existe pas deux individus qui soient entourés des mêmes circonstances, sans parler des diversités originelles d’aptitude. Ce qui est du domaine de l’économie politique, c’est la conduite des hommes réunis en société, conduite qui prend sa source, non dans la volonté ou les particularités d’un individu, mais dans celles qui caractérisent la majorité de ses concitoyens. On a trouvé par expérience que des irrégularités, prises en quantité suffisante, tendent à se régulariser, à se soumettre à une règle fixe et au calcul. Rien, par exemple, n’est plus incertain que le temps qu’un individu d’un âge donné peut avoir à vivre. Peu de choses, cependant, sont plus certaines que, sur cent mille enfants nouveau-nés pris indifféremment en Angleterre et dans le pays de Galles, environ quinze mille meurent la première année, à peu près cinq mille la seconde ; qu’un ptai plus du quart du nombre total a cessé d’exister avant l’expiration de la cinquième année, et qu’environ la moitié seulement passe sa quarantième année. D’après des documents obtenus par l’enregistrement des naissances et des morts, sur une grande échelle, les mathématiciens sont parvenus à construire des tables de mortalité, qui donnent avec une telle précision le nombre probable d’années que vivra, en moyenne, un nombre considérable de personnes d’un âge donné, cpi’elles offrent une base certaine aux opérations des compagnies d’assurance. Et cette régularité n’est pas bornée aux phénomènes, qui, comme la mort, sont si indépendants de la volonté humaine qu’il est certain qu’ils arriveront un jour. Quetelet, l’éminent statisticien belge, affirme que dans son pays, comme il s’en est assuré par l’examen de statistiques enregistrées pendant vingt ans, il y a moins de variation dans les phénomènes qui dépendent directement delà volonté humaine, — que nous sommes portés à regarder comme le plus capricieux de tous les é‘léments perturbateurs, —cpie dans ceux de la mortalité. Le peuple belge, observe-t-il, paye au mariage son tribut annuel avec plus de régularité

INTRODUCTION

qu’il ne le paye à la mort ; quoique, clans le premier cas, il consulte ses inclinations plus, et dans le second moins, que dans presque tout autre. Non-seulement le nombre des mariages, tant dans les villes que dans les campagnes, suit une loi mathématique constante, mais la même régularité s’obser\e dans les nombres qui indicjuent les mariages entre les célibataires et les filles, entre les célibataires et les veuves, entre les veufs et les filles et entre les veufs et les veuves L De même, à 1 égard de l’àge auquel le mariage est contracté, il existe dans les rapports annuels une étonnante uniformité! A 1 égard des suicides, les statistiques de France, pendant une période de douze ans, montrent une semblable uniformité. Leur nombre varie peu d’une année à l’autre, mais il est régulièrement moindre en décembre que dans tout autre mois ; il augmente régulièrement dans chaque mois (excepté en février, qui a trois jours de moins que les autres) jusqu’en juin, où il atteint son maximum, et alors il diminue répiliôrement jusqu’à ce qu’il arrive, en décembre, à son minimum. On a observé que le nombre des suicides, dans sa cioissaiice et dans sa diminution, correspond exactement a la croissance et à la diminution des jours, et qu’il se commet très-peu de suicides la nuit'^. Il y a aussi une triste régularité dans les statistiques du crime, dans les années ordinaires, alors qu on ne peut découvrir aucune cause spéciale qui détermine sa fréquence. Une augmentation régulière du nombre des crimes accompagne toute difficulté inusitée à se procurer des subsistances, — telle qu’une hausse dans le prix

des provisions, occasionnée par un manque dans la récolte,

tandis qu’une diminution constante est la conséquence du progrès général de la prospérité.

En observant de tels faits, nous sommes portés à conclure que des causes indéterminées, telles que la volition arbitraire

‘ Du Système social, page G7.

4nnuaire de l’Ecü?iomie politique, 18jJ , page ‘2U0.

IMKODl‘CriO>.

de rindividu, ne produisent presque point d’eifet sur les phénomènes sociaux. — Elles occasionnent des oscillations individuelles en deçà et au delà dhm centre commun, mais celles-ci se neutralisent entre elles, et laissent l'action combinée de la société au même point que si ces perturbations partielles n'existaient pas. — Les progrès de l'intelligence, en subordonnant les passions à la raison, tendent évidemment à substituer la certitude au doute à l'égard de la conduite des communautés, à faire coïncider la volonté privée et la volonté sociale, et à concilier le plus haut dogre de liberté pour l'individu avec le plus haut degré de dépendance et d'assistance mutuelles pour les citoyens, — assistance obtenue, en même temps que celle de la nature , par une obéissance consciencieuse aux lois qui régissent l’humanité et notre monde matériel.

Les considérations que nous venons de présenter indiquent suffisamment pourquoi nous donnons à réconomio politique un objet plus vaste que celui qu on lui assigne généralement. « L'économie politique, dit M. Mill ', « no (( s'occupe que des phénomènes de 1 état social, auxquels « donne naissance la poursuite de la richesse. Elle fait ab- (( s traction entière des passions et des mobiles humains, si ce « n'est de ceux qu’on peut regarder comme engagés dans un « conflit perpétuel avec cette poursuite : savoir , l'aversion « pour le travail, et le désir d’une jouissance immédiate de « plaisirs coûteux. L'économie politique considère le genre « humain comme tendant seulement à créer et consommer « la richesse, et se propose de montrer quelle voie suivrait « l’activité humaine, si cette tendance, seule règle de nos « actions, ne rencontrait d'autre obstacle que les deux pen- « chants qui viennent d'être mentionnés. »

’ Millÿ Lo(jk, pageûj'j, ('•(lilioii d»; llai'iier, dans huiuellc il cite un arlide qu’il a pufdicdaus la L<jnd(jn and Weÿimhmlcr lievieic, Ocloin-g 18:.0.

IMUOULCriOX.

M. Mill avoue que, par cette manière do procéder, nous n'arrivons qu'à une approximation, qu'il faut « corriger en faisant la part d’impulsions d'une nature différente, dont on peut démontrer l'intervention et les effets dans un cas particulier quelconque » ; et il signale le principe de la population comme une correction importante « qu’on a introduite dans « l'exposition même de la science, parce que cette déviation « à l'arrangement purement scientifique avait un but prati- « que d'utilité. »

L'idée que M. Mill a clairement exprimée dans le passage précédent est celle qui a guidé, qu'ils en aient eu conscience ou non, presque tous les économistes, depuis Adam Smith. M. Carey, notre compatriote, est le premier écrivain qui l'ait systématiquement combattue ', et qui ait réclamé pour la science un plus vaste domaine. Une objection importante contre la méthode indiquée par M. Mill, c'est qu'elle procède d'une hypothèse reconnue fausse. Elle ne tient aucun compte de quelques-unes ck>s qualités connues de l'homme, et, par conséquent, l’expérience dont elle déduit des lois est l'expérience d'êtres différant de l'espèce humaine, c'est-à-dire de celle-là seule dont elle doit s'occuper. Si, négligeant l'expérience, elle déduit les lois naturelles qui gouvernent son homme idéal d'un raisonnement à yriori^ toutes ses conclusions sont entachées plus ou moins d'erreur, et il faut qu’une nouvelle science vienne fournir les rectifications nécessaires.

D’un autre côté, la tendance pratique d'investigations dirigées dans cet esprit est de faire perdre de vue la nécessité des rectifications, ou bien de persuader qu'il faut en tenir compte, non pas en rajustant les conclusions hypothétiques à la nature réelle de l'iiomme, mais en tâchant d'amener l’homme à conformer sa nature au modèle créé par les économistes. C’est là ce qui est arrivé à l’égard du principe de la population, dont l’action salutaire et naturelle, renfermée

' Principles of poliUcal Economy^by Carey ^ vol. 1, Introduction.

INTRODUCTION

(kiis les limites de la morale, est représentée comme la plus

grande des calamités sociales. On conseille aux hommes d"y remédier en renonçant au mariage^ et en exhortant les autres à en faire autant. D’autres exemples de la même espèce se présenteront dans la suite de cet ouvrage.

La définition proposée par Mac Cnlloch, « la science des valeurs », et celle offerte par l’archevêque Whattley, «la catallactique , ou la science de l’échange », sont également étroites. En outre, la première semble méconnaître que la prospérité matérielle des nations dépend, non de la valeur, mais de la quantité des denrées produites et distribuées parmi les citoyens. Adam Smith, en intitulant son grand ouvrage Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, et en traitant son sujet comme il l’a compris, a fait preuve d’une conception bien plus juste de l’objet de la science dont il jetait les fondements. Si nous attribuons au mot richesse la signification qu’il avait autrefois, celle de bien^ bien-être ce titre différera peu de ce que nous regardons comme l’objet de l’économie politique. Si 1 esquisse que nous allons donner de ses principes les plus importants est exacte, il sera démontré qu’un degré élevé de richesse pour les nations ne peut coexister qu’avec une répartition

telle, que tous les hommes de toutes les classes soient mis en état de cultiver leurs talents et de se livrer aux plus nobles penchants de rimmanité ; répartition qui s’effectue par l’action régulière des lois natureires, et n’est entravée, arrêtée, que par les efforts de l’ignorance et de l’injustice.

‘ Il est impossible de reproduire dans notre langue l’analogie qui e.xiste dans l’anglais entre aweallh,y) richesse, et ^nceal,-!) qui signiiie « bien, bonheur. » Quoique nous employions souvent le mot « biens» pour richesse, il n’a i>as dans ce sens une signification aussi étendue que le « iceallh » des Anglais. {Note du traducteur.)

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