‹ Manuel d'economie politique [microform]Chapitre 24 sur 55 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

l^e Profit.

Nous avons parlé du profit et du salaire comme étant les parts afférentes au capitaliste et au travailleur, dans le produit, résultat de leur association. Chacun, de fait, apporte un capital. Les aliments du jour précédent, transformés en fibres musculaire et nerveuse dans le corps du travailleur, peuvent constituer toute sa part. Ce fonds est peu de chose, et il est dépensé en peu d’heures ; c’est-à-dire il est transformé, au moyen du mécanisme vital, en force exercée sur les matériaux (fournis par le plus grand capitaliste) pour changer leur forme ou leur place. Il faut qu’il lui soit restitué immédiatement, — sans quoi la source de sa force est épuisée, — et qu’il lui soit rendu avec un excédant ayant, avec son petit capital, le même rapport que les profits ont avec celui du plus grand capitaliste ; autrement le désir de travailler cessera chez lui, quoique le pouvoir physique subsiste. Rarement cette restitution se fait en nature. Il est vrai que le maître d’un esclave lui fournit la nourriture, les vêtements et un abri ; mais le travailleur libre est ordinairement payé en argent, qu’il transforme, suivant son désir, en moyens de renouveler ses forces. De plus, l’argent qui fournit à son salaire du mois ou de la semaine n’est pas amassé longtemps d’avance ; il provient, chaque jour, de la vente des denrées ou des services qui sont les objets du trafic de celui qui l’emploie. Les matériaux eux-mêmes subissent des transformations qui empêchent une comparaison directe de leur quantité avec celle de leur produit. Le minerai, la pierre à chaux, la houille, — le grain, la viande, etc., dont

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le laboureur se nourrit, sont virtuellement fondus ensemble, et coulent de la fournaise sous la forme d’une masse de fer, dont le volume et le poids sont de beaucoup moindres que ceux des éléments dont les vertus se sont réunies en elle. C est à cause de cela que l’on établit la comparaison entre les avances du capitaliste et le produit non sur leur quantité, mais sur leur valeur relative. Dans la pratique, c est la différence entre le jirix des avances et les rentrées qui constitue le profit. Comme la période qui intervient entre le commencement et la fin d’une entreprise industrielle est généralement courte , on peut regarder la \aleur et le prix comme identiques, ou au moins comme différant entre eux dans la même proportion aux deux dates. Dans l’un et l’autre cas, la proportion entre le prix des avances et celui des rentrées correspondra à celle de leurs valeurs, et permettra au capitaliste d’exprimer son profit ou sa perte par le rapport de l’excédant ou du déficit au chiffre de son capital primitif. Il suppute qu’il a gagné ou perdu, sui- \ant les cas, 3, 6 ou 10 pour 100. Comme ses besoins, ainsi que ceux du travailleur, varient avec les saisons, mais reviennent chaque année, et comme l’élément de temps entre dans tous les calculs de profit, — parce que la fréquence avec laquelle ces opérations peuvent être répétées détermine le montant brut du gain que l’on peut réaliser,— il est d’habitude de marquer la croissance du capital par l’intérêt qui y est ajouté dans l’année.

Ce qui importe souverainement au producteur, c’est l’augmentation de son capital en valeur et non en quantité.

S il produisait pour sa propre consommation et celle de sa famille, l’addition annuelle qu’il ferait aux denrées qu’il produit déterminerait ses moyens de jouissance. Mais cette hypothèse n’est vraie qu’à l’égard du sauvage. Les hommes, dans les pays civilisés, produisent pour échanger les produits de leur industrie mutuelle. L’homme qui a fait des charrues ne s en sert pas pour préparer la terre et produire

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ses propres aliments ; il se peut qu’il ne creuse jamais un sillon dans sa vie. Ceux qui produisent du grain ne mangent qu’une faible portion de leur récolte et échangent le reste contre des instruments d’agriculture, contre des habits, des livres, etc. Chacun mesure donc ses progrès dans l’année par le pouvoir que l’accroissement de son capital — son profit — lui donne sur le travail des autres, soit en services futurs, soit en services incorporés aux produits, — réduits déjà à la forme sous laquelle il les désire; en d’autres termes, par la valeur de ses profits.

Le capital d’une société est le même que celui de tous les individus qui la composent. Le montant des additions que chacun a faites à son capital est l’augmentation du capital de la nation. Il est donc assez naturel de conclure que le progrès d’une communauté vers la richesse est mesuré par le taux du profit ; que quand ses membres trouvent, par leur

bilan annuel, qu’ils gagnent 6 pour 100 sur leur capital, la nation augmente son capital deux fois plus vite que lorsqu’ils ne gagnent que 3 pour 100, et produit deux fois autant des matériaux dont dépend le comfort physique du peuple. Il y a quelque chose de fallacieux dans cette conclusion, qui se cache sous le raisiinnement de beaucoup d’écrivains économistes, quoiqu’il ne soit pas distinctement exprimé dans leur langage, et qui a infecté la politique des nations. « Une source d’erreurs innombrables en économie politique, dit M. Mill, a été de transporter à la hâte et inconsidérément, au point de vue général, des propositions qui sont vraies au point de vue particulier. » Il écrit dans un autre endroit : « M. Mac Gulloch ne donne pas au mot prospérité la signification de grande production et de bonne distribution de la richesse; avec lui, il signifie augmentation rapide de la richesse ; la mesure qu’il donne de la prospérité est un grand profit. » Nous citons ce passage, non pas sim-

plement parce qu’il est un exemple, dans M. Mac Gulloch, de l’erreur que nous signalons ; mais parce qu’il montre qu’il

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est au moins douteux que M. Mill lui-même ne regarde pas le grand profit comme une marque évidente d’une augmentation rapide du capital national.

Un lait, que l’on néglige quand on conclut avec trop de précipitation que l’accroissement du capital national se mesure par le taux du profit, comme les individus le supputent, c’est que, tandis que l’individu ne consomme pas personnellement tout son produit, la nation consume les produits de l’industrie et du capital du peuple. Il est vrai, sans doute, que quelque partie des produits de son industrie s’exporte pour la consommation étrangère, cependant cette partie, au lieu d’être une grande proportion des denrées annuellement apportées au marché, n’en est qu’une très-faible.

La grande masse des échanges d’une nation se fait sur son propre territoire, et ses exportations montent à très-peu de chose en comparaison de la consommation intérieure. Les exportations des Etats-Unis ne forment à peu près que 5 pour 1 00 en valeur de leur production annuelle ; celles de l’Angleterre, la nation qui exporte le plus dans le monde, sont ordinairement moins d’un dixième des produits de son industrie. La prospérité de son peuple se mesure, non par la valeur, mais par la quantité de l’augmentation annuelle de son capital. Dans l’année qui a précédé le recensement de 1850, les Etats-Unis produisirent 592,141,230 boisseaux de maïs et 100,479,150 boisseaux de blé. Dans la même année, on exporta 7,632,860 boisseaux de maïs et de farine de maïs, et 7,535,901 boisseaux de blé et de farine. Peu importe à celui qui produit du blé, si sa récolte, après qu’il en a prélevé sa semence et ce qui est consommé par sa famille, lui fournit 400 boisseaux qu’il vendra 75 cents le boisseau, ou 300 boisseaux à un dollar. Mais, pour les 25,000,000 d’habitants des Etats-Unis, la différence entre une récolte de 75,000,000 de boisseaux et une de 100,000,000 est que, dans le premier cas, il y a trois boisseaux pour chaque individu, et, dans le second, il y en a quatre. Si la récolte de

i.K riiui-ri-.

raiiiiée suivante s^élevait à t‘2o, 000,000 de boisseaux, ce serait une addition positive à la prospérité et au capital de la nation, quoique sa valeur, ou les profits des producteurs de blé, estimés par la valeur, fussent moindres que dans Tannée où la récolte ne montait qiTà 75,000,000 de boisseaux, au lieu d'être plus grands . Ce qui est vrai du blé Test également de toute autre denrée, venue et manufacturée dans le pays. C'est de l'augmentation de la quantité, et non de la valeur, que dépend la prospérité nationale, — et elle n'est pas marquée par le taux du profit. En effet, nous avons vu que, à mesure que le travail devient plus productif et que l'augmentation du capital est plus rapide, le taux du profit diminue, quoique la quantité absolue de denrées que le capitaliste peut obtenir pour l'intérêt de son capital soit augmentée, parce que leur valeur diminue plus que le taux du profit. La coopération gratuite des forces de la nature ajoute immensément au capital d'une nation, sans ajouter à sa valeur. La tenue de livres en partie double ne tient aucun compte de cela sur le grand-livre d'un marchand, et l'homme d Etat doit, en conséquence, aller à d'autres sources pour se rendre compte du progrès de la richesse dans son pays.

M. Mac Culloch tient le langage suivant :

« Comme le capital n'est que le produit accumulé de l'industrie antérieure, il est évident que l'augmentation en sera plus rapide quand l’industrie sera plus productive ; ou, en d'autres termes, quand les pj'ofits du capital seront plus élevés * . L'homme qui peut produire un boisseau de blé en é/ws jours peut accumuler deux fois autant que celui qui,

• M. Mac Culloch ajoute la note suivante à ce passage :

« Pour éviter toute possibilité d’être mal compris, il est nécessaire que j’ajoute que ceci s’applique au profit nel, ou à la somme qui reste au capitaliste après que tous ses déboursés sont compensés, en y comprenant une somme suffisante pour assurer son capital contre tout risque, et pour compenser ce que ses affaires peuvent avoir de particulièrement désagréable. »

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faute de talent, uu parce qu'il est obligé de cultiver un mauvais sol, est forcé de travailler six jours pour produire la même quantité ; et le capitaliste qui peut placer son capital de manière à ce qu'il lui donne un profit de dix pourcent peut également accumuler deux fois aussi vite que celui qui ne peut obtenir que cinq pour cent sur le sien. En conséquence, on trouve que le taux du profit, ou, ce qui revient au même, le pouvoir d'accumuler un ‘capital, est toujours le plus élevé dans les pays qui croissent le plus rapidement en

population et en richesse

« Nous n'hésitons aucunement à poser comme un principe qui est vrai dans tous les cas, et auquel il n’y a pas d'exception,'que si les gouvernements de deux pays sont également honnêtes, et si la propriété y est également garantie, leur prospérité dépendra du taux du profit. Partout où les profits sont forts , il y a une grande demande de travail, et la société augmente rapidement en population et en richesse. D'un autre côté, partout où ils sont faibles, le besoin de travailleurs est réduit en proportion, et les progrès de la société deviennent bien plus lents. » Principlcs of political Econ., part. 1, chap. ii, sect. 3.

Si nous comprenons bien ce pa.ssage de M. Mac Culloch, il emploie « taux du profit » dans le sens mercantile, et croit qu'il est la mesure de Taccroksement du capital d’une nation. Nous avons assez expliqué Terreur sur laquelle cette croyance est basée. Nous ne pouvons, cependant, quitter ce passage

sans revenir sur une des conséquences de cette erreur, qu'il indique brièvement. Le capital, est-il dit, est le fonds avec lequel on paye et on emploie le travail. L'augmentation des travailleurs et de l’industrie dépend de l'augmentation dans la quantité du capital, qui lui sert de limite. Il ne peut y avoir plus d industrie qu'il n'y a de matériaux à travailler et de nourriture à consommer. On peut admettre sans danger ces propositions, sans concéder que la demande de travail soit proportionnée au taux du profit, dans le sens mer-

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cantile. Un baril de farine ne tiendra pas plus longtemps un travailleur en vigueur et en bonne santé, quand il lui coûte dix jours de travail, que lorsqu'il ne lui en coûte que cinq. Il le mettra en état de déployer la môme quantité de force mécanique pour convertir un tonneau de fer en socs de charrue, soit que ces socs valent cinquante jours de travail ou vingt-cinq seulement ; et il est plus probable que les fermiers demanderont plus de socs à un bas prix qu'à un prix élevé. C'est par la masse des productions d'un pays qu'on mesure son pouvoir d'alimenter et d'employer le travail, et si la, valeur d'une même quantité de produits est plus petite à une époque qu'à une autre, cela prouve que le travail est efiicace et a accru la facilité de se procurer les nécessités ou les agréments de la vie. C'est quand le taux du profit est bas, que le travailleur, de même que le capitaliste , peuvent se procurer ces choses en plus grande abondance.

Nous avons dit plus haut que le sophisme cjui fait maintenant l'objet de nos remarques a infecté le raisonnement de bien des économistes. Il est la base de l'un des arguments contre les droits protecteurs. Un tarif, nous dit-on, ne peut jamais augmenter l'industrie d'un pays, à moins qu'il n'aug- • mente le taux du profit; et ceci ne peut s'effectuer qu'en transportant le capital, des emplois où il rapportait le taux ordinaire, à d'autres qui ont besoin de protection, parce que, sans elle, ils ne donneraient qu'un taux inférieur. Si l'on élève les branches d'industrie protégées au taux courant du profit, en donnant à ceux qui s'y livrent le pouvoir de demander, pour leurs produits, des prix plus élevés que ceux pour lesquels on peut se les procurer à l'étranger, ce surplus de valeur sort de la poche des consommateurs, et n'est qu'un transfert de capital d'une classe de consommateurs à une autre, sans aucune addition au capital général ; il y a, au contraire, une perte positive, par la substitution d'un emploi moins profitable à celui cpii l'est davantage. Ce n'est pas . ici le lieu de parler de la validité de l’argument à d’autres

ETCi

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égards ; ihais les considérations que nous venons de présenter montrent qu il est loin de réfuter l'avantage qu’on attribue au système de la protection, de fournir un accroissement de travail à l'industrie du pays. En outre, il appartient au sujet que nous discutons à présent de remarquer qu'une confusion du chiffre des profits avec leur taux peut vicier 1 argument sur un autre point. L'éditeur de ce livre aimera mieux obtenir un profit de cinq sous sur chacun des trois mille exemplaires, que d'en gagner dix sur chaque exemplaire d une édition de mille. Une grande partie de ses déboursés de composition, de stéréotypage, etc. , seront les mêmes dans 1 un et 1 autre cas ; son capital, en presses, en bâtiments, est le même dans tous les cas. Le faible montant de profit sur chaque exemplaire donnera, j’imagine, un taux plus éle\e sur son capital, aussi bien qu'une somme totale plus grande ; et la vente du plus grand nombre d’exemplaires en rendra l'acquisition moins coûteuse pour l'acheteur. De même, les producteurs d’une denrée protégée peuvent obtenir [le taux de profit ordinairement réalisé sur les articles non protégés, par la vente plus étendue qui leur est assurée, au lieu d’être partagée par des étrangers, nonseulement sans aucune augmentation de prix pour le consommateur, mais en vertu de sa diminution.

On ne doit pas en inférer qu’il existe aucune différence réelle entre l'intérêt collectif d'un peuple et celui d'un individu. 11 est de l'intérêt de celui qui est employé à la production d’une denrée quelconque qu'elle lui coûte peu de travail, et, par conséquent, qu'elle ne puisse obtenir que peu de travail eu retour. Ce n'est que lorsqu'elle est finie, et qu'il prend le caractère^ d'un trafiquant, qu’une opposition apparente vient à se montrer entre son intérêt et celui de la classe des consommateurs. Cependant, tandis qu'il ne produit qu'une seule espèce de denrées, ou, tout au plus, qu une quantité très-limitée d'espèces de denrées, il en consomme une grande variété d’espèces. Un grand profit sur

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la vente de celle-là est trompeur et infructueux, s’il ne lui procure, quand il vient à le dépenser, que peu d'objets de consommation. Le fermier désire que le travail qu'il applique à la culture d’un champ lui donne une forte récolte de blé.

Il a besoin d'étoffe de coton pour son habillement , il désire donc que la récolte de coton soit bonne ; car, quand il en est ainsi, on obtient plus de coton en échange d'une quantité donnée de blé que quand la récolte du coton est faible et que celle du blé est grande. Son intérêt demande qu’une grande quantité des denrées dont il a besoin arrive au marché, et, pour cela, que le travail soit partout efficace et en constante activité. Dans ce cas, la part de la masse des produits revenant à chaque membre de la société augmentera chaque année, à moins que la population n'augmente plus rapidement que le capital.

Nous avons montré que, suivant le cours naturel des choses, le capital d’une nation augmente dans une proportion plus rapide que sa valeur, et, par conséquent, que l'augmentation réelle est plus grande c|ue ne l’indique le taux du profit. Si i ce dernier est de 6 pour 100, nous pouvons en inférer que plus de 6 pour 100 en quantité a été ajouté, en une année, j

à la masse des objets nécessaires ou commodes. Il est d'une j telle importance que cette proposition soit parfaitement comprise et établie , qu'on nous pardonnera , si , au risque de nous répéter inutilement, nous en donnons une autre application. M. Ericsson fait maintenant l'essai de sa machine | calorique. Si elle réussit, selon ses espérances, elle économi- j sera les quatre cinquièmes du charbon employé à produire le même effet dans une machine à vapeur. Supposons que sa puissance s'élève jusqu’au calcul de son inventeur, et qu’elle remplace toutes les machines à vapeur maintenant en activité aux États-Unis : dans ce cas, la même quantité de travail qui actuellement extrait le charbon, le transporte aux machines, à vapeur, entretient leurs fourneaux , et dirige les forces tpi’elles mettent en action . accomplira le même effet , s'il

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