‹ Manuel d'economie politique [microform]Chapitre 8 sur 55 · LEIK ADAPTATION A L OCCUPATION ET A LA CULTURE. OÔ · texte numérisé non relu

LEIK ADAPTATION A L OCCUPATION ET A LA CULTURE. OÔ

Môme dans les prairies de l’Ouest, où les collines sont inconnues, et qui, loin d’être chargées d’arbres, forment une classe tout à fait à part, — la division ordinaire, dans les Etats où elles sont situées, étant terre boisée et prairie , — on voit dans toute sa force la même loi de la nature, qui assigne aux premiers cultivateurs les terres les plus arides. Dans ViNortli American pomological Convention:, tenue à Syracuse, Etat de Nev\-York, en septembre 1849, les commissaires de l’Etat de l’Illinois disent dans leur rapport ^ :

« Plusieurs petits lots de terre, connus, il y a c[uinze ans,

traie de Philadelphie à Pittsburg, à environ quinze milles à l’est de celte derniere ville. Depuis un temps immémorial, elle a été le principal obstacle de cette grande voie ; car toutes les crêtes de la cbaine Alleghany sont d’un accès plus facile. La route, en s’élevant de la rivière, grimpe le long des flancs de la colline , en zigzags qui adoucissent la montée, mais qui ne diminuent en rien les fatigues du voyage. Cependant il n’y avait pas de remède, car c’était la route directe qui passait à côté ou au travers des établissements du voisinage. L’année dernière, le central- Pennsylvania -railroad fut construit à travers cette région ; mais, s’éloignant des fermes et des auberges de la roule, avec lesquelles il n’avait rien de commun, et évitant la bauteur escarpée qui s’opposait à sa marche, il a passé à travers le marais, sur les bords de la crique, en suivant son cours jusqu’à la rivière Monon-gabela, et arrive ainsi, à travers un pays plat, à Pittsburg, en abrégeant d’un mille la distance totale, et évitant entièrement la montée. L’e.xplication de ce fait rentre tout à fait dans notre tbèse ; le public avait eu, pendant cinquante ans, cette horrible colline à gravir, parce que les premiers cultivateurs de la contrée avaient choisi les coteaux et les sources des courants d’eau, ainsi que leurs terres maigres et légères, laissant, par nécessité, le sol profond et fertile des bords de la crique et la vallée étroite à travers laquelle elle passe, dans l’état de nature, sauvage et solitaire, et, par conséquent, hors de la route du voyageur. Les frais de dessèchement ont arrêté jusqu’ici le défrichement de cette terre inutile, quoiqu’elle soit située directement sur la route la meilleure et la plus proche, et assez près d’une ville pour y porter les produits qu’elle demande.— DocL William Elder, in Sartain’s magazine for June 1852.

1 Les actes de cette réunion sont publiés dans une brochure ; mais le rapport, dont l’extrait ci-dessus a été tiré, se trouve dans le rapport du bureau des patentes [Agriculture], pour 1849-50, page 450.

0<i KURMATION 1»KS TEKHAINS,

SOUS le nom de prahHe mouillée, et laissés par les premiers colons, ont été desséchés par un labourage continu, par le pacage des animaux domestiques, sans aucun autre moyen que le dessèchement naturel, Texposition au soleil et à Tair, et la destruction de la croûte imperméable des liantes herbes.

« Les « prairies sèches » ont le même caractère général, du moins en ce qui concerne la surface. On trouve partout do petites portions do « prairie plate » ; mais, pour quhino prairie soit nommée sèche, il faut qu’elle soit ondulée. Entre les vagues de ce grand océan de beau gazon, om rage du Créateur, se trouvent les « fondrières», terreur du premier colon, et la possession la plus estimée de son successeur, car souvent elles lui fournissent de l’eau, et sont toujours des prairies naturelles sûres et abondantes. Ces fondrières sont les égouts des prairies sèches. Elles sont, en général, presque parallèles, et le plus souvent à angle droit avec le cours des rivières ; elles sont éloignées les unes des autres de 140 à 160 perches, et ont cpielquefois plusieurs milles de longueur. Le sol de la prairie sèche a de 1 2 à 1 8 pouces de profondeur dans cette région ; la prairie mouillée est généralement bien plus profonde ; et le sol d’alluvion (des lits de rivière) est, comme dans tous les pays, d’une profondeur irrégulière et souvent étonnante. »

M. Carey étend son examen historique à la Grande-Bretagne et aux Etats du continent. En Angleterre, dont nous connaissons le mieux l’histoire agricole, l’existence et les effets de la loi qu’il a découverte sont démontrés avec beaucoup de force. Les forêts et les marais du temps de Richard t](rur-de-Lion sont maintenant des champs cultivés et de la plus grande fertilité. Les marais qui avaient presque englouti l’armée de Guillaume le Conquérant, û son retour de Sun expédition dévastatrice dans le Nord, sont à présent les terres à blé et les prairies du Lancashire méridional, et eomptent parmi les plus fertiles du royaume. Les terrains le ]dus récemment soumis à la culture sont les marécages de

leur adaptation a l’occupation et a la culture.

Lincoln; et les comtes situes sur la frontieie, qui, il y a deux siècles, étaient habités par des maraudeurs, sont maintenant renommés par leur fertilité. Dans la description que donne César de cette île, telle qu’il la trouva, il représente les habitants de la côte méridionale comme les seuls qui eussent fait quelques progrès dansl art du labourage, et dit que les naturels étaient plus grossiers dans leur manière de vivre, à mesure qu’on s éloignait de la cote. Les plus enfoncés dans l’intérieur n’ensemençaieiit jamais leurs terres, mais formaient encore des tribus de chasseurs et de patres, vêtus de peaux et vivant du lait et de la chair de leuis troupeaux, ou du produit de la chasse. Les teires des comtes méridionaux sont de nature à pouvoir etre cultiiees par des populations possédant peu de capital et de moyens de cultiiie; elles ne produisent comparativement que des lecoltes inferieures ; celles qui ont été défrichées depuis peu demandent une grande mise de fonds préparatoire, et ont été, par conséquent, inabordables , tant qu’on n’a pas pu y employer de grands capitaux et des moyens d action très-puissants. Les meilleures n’ont eu aucune valeur jusqu’à l’invention de la machine à vapeur '.

Il n’est pas nécessaire de suivre M. Carey dans son esquisse

» Le Bedford Leveî, ainsi noranié, parce que le comte de Bediord en commença le dessèchement en 1050, en creusant des tranchées, est une plaine basse et marécageuse, qui commence à Ély, dans le Cambridgeshire,et court nord-est dans la vallée du AVilham, dans le Lincolnshire, Cette région a soixante-dix ou quatre-vingts milles de longueur et de vingt à quarante de largeur, et contient près de sept cent mille arpents. Cromwell prit un grand intérêt à ce dessèchement. Il envoya un grand nombre d’Écossais, faits prisonniers à Dunbar, pour lesemplojer à cet ouvrage,—travail malsain. — 11 y envoya ensuite cinq cents Hollandais, laits prisonniers dans un combat naval entre Blake et A an Tromp, en 1052, ils furent employés dix ans, et la paix leur permit de retourner dans leurs foyers. 11 fut guidé dans son choix par leur expérience dans ces sortes d’ouvrages, acquise en Hollande, qui a été tout entière conquise sur les flots. Dans le Progrès of ihe nation de Porter, vol. l"", page 100, il est «lit : « Les marais dans le Cambridgesliire. le Lincolnshire et

FORMATION DES TERRAINS

de rinstoire de la colonisation de TEcosse, de la France, de 1 Allemagne, de l’Italie, de la Grèce, etc. Ce serait gâter l’a- Lrégè très-intéressant qu’il nous en a j.résenté que de tâcher de le condenser encore, et nous préférons recommander à ceux qui ont le goût de la science de le lire dans « Iq Présent, le Passé et le Futur. » Une circonstance d’une date plus récente que la publication de cet ouvrage nous autorise à regarder le fait comme admis. M. Bastiat, le plus Lrillant et le plus ingénieux des économistes français, ayant émis sur la dentela môme opinion que M. Carey, une discussion s’engagea, sur les théories opposées, dans les séances de la Société d’économie politique de Paris, dont les comptes-rendus sont juihliés dans le Journal des Economistes (publication qui est 1 organe des principaux écrivains de la nation française sui cette matière, et que lisent, dans toute l’Europe, ceux

ü auties comtés orientaux, dans lesquels sont enclavées les terres basses connues sous le nom de Bedford-Level, étaient autrefois imparfaitement dégagés du surplus de leurs eaux par le moyen de moulins à vent, et il en est encore ainsi dans beaucoup de localités. Partout où cette méthode est employée, le fermier voit quelquefois toutes ses espérances de l’année perdues , presqu’au moment de leur réalisation. Il arrive fré- (luemment que, quand il tombe de fortes pluies, vers le temps de la moisson, il n’y a pas un souffle de vent pour mouvoir les ailes de sou moulin, et le champ où se balançaient les épis dorés est bientôt changé en lac. Quelques-unes des terres situées ainsi sont des plus fertiles du royaume, hiles sont lormées de matière végétale décomposée et ont trente pieds de pnd'ondeur; elles rendent de quatre à cinq quarters par arpent. Par la substitution de la vapeur à 1 action peu sûre du vent, on préserve maintenant les moissons du désastre que nous venons de mentionner. » Il dit (pie, trois ou quatre ans avant la publication de son ouvrage (1836), on avait élevé des machines à vapeur de la force de 60 à 70 chevau.x, et que chacune est employée à dessécher 6,000 ou 7,000 arpents. Les frais iW premier établissement des machines sont estimés à 1 1. par arpent, la dépense pour les faire marcher à t>5schellings 6 pence par arpent. Depuis l’ouvrage de 51. Porter, la science di's ingénieurs a e.xécuté des ouvrages qui, pour les grands districts, rendent inutiles les machines à vapeur et

les moulins à vent. — Voir V Edimhurg-lieview, du mois d’octobre 1847, article sur la Hollande. ’

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{(iii so livrent â celte science). Bien pins, les savants de plusieurs pays du continent prirent part au débat, oralement dans les séances de la Société, et par des communications dans les pages du Journal. M. Carey lui-même intervint, et dans plusieurs articles signés do lui, et publiés dans le Jour~ nal, il a porté un défi à qui que ce fût de citer un pays dans lequel le fait ne se fût pas passé comme il l’a représenté, ou un seul pays dans lequel, quand la population et la ricliesse ont diminué, les hommes n’aient pas abandonné les terrains les plus fertiles pour se retirer sur ceux d’une qualité inférieure : comme dans l’Inde, où des districts de plaines autrefois liien peuplés sont revenus à l’état de jongles, repaires des liâtes fauves, tandis que les anciens habitants se rassemblent sur les pentes des collines ; comme en Italie, où chaque e.xcavat ion dans les marais, maintenant stériles et désolés par la malaria, met à découvert les traces d’anciens travaux de dessèchement, qui autrefois les avaient rendus salubres et fertiles.

La controverse a continué sur des points collatéraux et sur la validité des déductions tirées de ce fait ou de la fiction opposée J mais personne n’a accepté ce défi qui tranche la question de fait, et 51. Carey ne rencontre aucun contradicteur parmi des adversaires habiles et éclairés, qui, eu égard au cours des choses, en France spécialement, ont de bien plus amples moyens pour trouver une exception spécieuse, qu’il n’en a pour la réfuter ou l’expliquer.

On peut démontrer tout aussi bien la fausseté de l’hypothèse de Ricardo d’une manière plus indirecte. L’expérience contredit,- en effet, les conséquences qu’il en faudrait tirer, si elle était réelle. Nous en examinerons plus tard quehpiesunes. En voici pourtant une dont l’évidence est palpalde. Si la doctrine de Ricardo était exacte, nous devrions voir chaque génération moins abondamment pourvue d’aliments que la précédente, et, cependant, employant plus de travail pour sc les procurer. Idiis les périodes comparées seraient éloignées

FORMATION DES TERRAINS

les unes dos autres, plus la disparité serait marquée. Si nous supposons que la population augmente avec rextréme rapidité que Maltlms a supposée, et que les terrains soumis à la culture diminuent de fertilité suivant Téchelle que Ricardo donne comme exemple, il en résultera Tétât de choses suivant. Prenons, comme échantillon de tout un pays et de ses habitants, un territoire produisant 100 quarters (900 boisseaux), à 60 livres par boisseau de blé, et suffisant à Talimentation de 1 00 personnes. A Texpiration de vingt-cinq ans, la population aura doublé, et les 100 nouvelles recrues demanderont un territoire égal à celui occupé par les 100 premiers colons. Ce territoire, selon Téchelle de progression donnée comme exemple par Ricardo, ne produira que 90 quarters de blé ou 810 boisseaux. Le total à diviser entre 200 personnes ne sera donc que 190 quarters ou 1710 boisseaux. A Texpiration de cinquante années, la population aura encore doublé de nouveau, et il y aura 200 recrues qui demanderont de nouvelles terres. Elles devront se contenter de celles de troisième qualité, qui ne produisent que 80 quarters sur le même espace qui en rendait autrefois 100 ; c'està-dire qiTelles n auront que 160 au lieu de 200 quarters, que leurs 200 ancêtres avaient obtenus. En soixante-quinze ans, la population aura doublé de nouveau, montant en tout a 800 personnes; et les 400 dernières sont obligées d'occuper un terrain de la quatrième qualité, ne produisant que 70 quarters, au lieu de 100 sur un espace égal, c'est-à-dire que sur 1 espace qui nourrissait autrefois 400 personnes, elles n'auront plus que 280 quarters, ou 2,520 boisseaux au lieu de 3,600. On pourrait arranger cela en forme de table, de cette manière :

Périodes. Personnes qui partagent. «oisseaux de ülè. JJoisseaux par tête.

LEUR ADAPTATION A l'oCGUPATION ET A LA CULTURE.

Telle serait, dans Thypotbèse, la marche des choses en dtmx cents ans. Le chiffre de la population serait deux cent cinquante-six fois plus considérable , celui des aliments quatre-vingts fois seulement; de sorte qu'une égale répartition ne donnerait à chaque personne qu'un peu moins d'uii tiers de la subsistance dont ses ancêtres jouissaient deux cents ans auparavant. La communauté, pour se procurer la même quantité de nourriture que ses pères, aurait besoin de trois fois autant de terrain, en proportion de son nombre, et serait ainsi dispersée sur un territoire trois fois plus étendu, à lies distances trois fois plus grandes les unes des autres.

Nous ne sommes pas assez exigeant pour demander, comme preuve de l'hypothèse de Ricardo et de Maltlms, cju'on nous montre quelque part une progression de décadence aussi marquée ou aussi rapide que celle que nous venons de tracer. Mais on devrait produire quelque chose d'analogue, on devrait rencontrer, dans l'histoire de quelque nation, un exemple de cette décroissance progressive des moyens d'alimentation, peut-être moins rapide dans sa marche, et s'étendant sur une période plus longue, mais où Ton piit cependant reconnaitre d'une manière précise la loi d'appauvrissement graduel. Or, le fait est précisément l'inverse de ceci; et ce tait, les économistes qui acceptent et enseignent la doctrine de Ricardo ne le contestent pas. M. M'Gulloch dit, en parlant de l'Angleterre : « Qu'on compare l'état de ce pays-ci ou de tout autre, en Europe, à ce q^l était il y a cinq cents ans, ou même cent ans, et Ton sera persuadé que nous avons fait de prodigieux progrès, que les moyens de subsistance ont augmenté bien plus rapidement que la population, et que les classes laborieuses, en général, jouissent maintenant de plus de bienêtre et de luxe que n'en avaient, autrefois, même les seigneurs les plus riches. » M. Senior, qui écrivait en 1836, dit ; « Depuis le commencement du dix-huitième siècle, la population a probablement doublé en Angleterre. Les produits de la terre ont certainement triplé, et peut-être qua-

FORMATION DES TERRAINS

dniplé. w II serait aisé de multiplier les citations; mais celles-ci suffiront pour établir, à Tavantage des temps mo- ». déniés, un fait que personne ne conteste, et que nous aurons occasion, dans la suite, de démontrer par des appréciations statistiques. Plus nous rétrogradons, plus la période que nous embrassons est longue, et plus le parallèle devrait être en faveur de Tliypothèse de Ricardo; et, au contraire, nous voyons que les faits lui donnent un démenti de plus en plus marqué. Le retour si fréquent des famines, dans les premiers temps de Thistoire d’Angleterre, alors que presque toute la population s adonnait aux traA’aux de l’agriculture, prouve péremptoirement que les récoltes étaient faibles. Dans la Saæon Chronicle^ qui donne, sous la forme d’annales, les événements de chaque année, on les voit reparaître à des intervalles épouvantablement rapprochés h

A 1 égard de la France, on trouA’e l’exposé suivant à l’article Agriculture , dans le Dictionnaire dC économie 'politigue i il est dû à la plume de M. Passy.

« La statistique officielle fait ressortir des contrastes singulièrement saillants. Si l’on met en regard les chiffres afférents aux dix départements les plus peuplés et les plus riches, et les chiffres afférents aux dix départeunents qui le sont le moins, on trouve que l’hectare rend mi moyenne de 1 3 à 20 hectolitres de froment dans les premiers, et seulement de 7 1 /2 à 1 1 dans les derniers, et qu’il y a pareille disproportion entre tous les aufj|^;. produits. Quant aux consommations, elles offrent également des différences fort marquées. La nourriture n’est pas seulement supérieure en qualité dans les départements avancés, elle l’est en quantité, et, tète par tète, on y consomme 30 pour iOO en poids de plus que dans les départements arriérés. »

> Cette différence est attribuée, par M. Passy, au stimulant

> Voir la Pictorial ÎHslory of England, vol. pr, page 2GG; aussi page r>7t>. ’

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que reçoit l’agriculture du voisinage des grands marchés dans les départements populeux. Nous pouvons inférer do là qu’il ri’y a pas d’inégalités bien marquées dans la qualité des terres des départements comparés, tandis qu’il est certain que dans ceux dont la population est la plus dense , si l’hypothèse de Ricardo est vraie, il devrait y avoir une plus grande proportion de terres inférieures livrées à la culture.

Nous pouvons soumettre la question à une autre épreuve, en comparant deux pays depuis longtemps habités. Celui dans lequel la plus grande proportion du territoire est encore couverte de forêts devrait, selon l’hypothèse, être celui dont la population a eu le moins besoin de recourir à des terrains de qualité inférieure. Si nous appliquons cette règle à l’Angleterre et à la France, nous voyons que cette dernière possède, en proportion de son étendue, quatre fois autant de terres boisées; en Angleterre, elles ne constituent que la vingt-quatrième partie du territoire, tandis c|u’en France, un sixième de la surface est couvert de forêts L

La France a certainement sur l’Angleterre l’avantage général du sol et du climat, et si elle cultive comparativement une moindre proportion de mauvaises terres, le produit brut devrait y être, en moyenne, le plus considérable. Or, il est notoire que c’est tout le contraire. Le tiers seulement de la population de l’Angleterre s’adonnait à l’agriculture, avant le rappel de la loi sur les céréales ; et quand l’importation des denrées alimentaires était de si peu d’importance, qu’elle n avait pas d’influence sensible sur le résultat, ce tiers produisait des aliments pour la nation entière. En France, au contraire, les deux tiers de la population étaient laboureurs. Dans 1 un des deux pays il fallait deux hoimnes , et dans 1 autre quatre, pour en nourrir six. Le régime alimentaire du peuple français est, en outre, bien inférieur à celui des Anglais, tant en quantité qu’en qualité, assez inférieur au

Dictionnaire de l’Économie politique, article Forêts.

FURMATION DES TERKAhNS,

moins pour contrebalancer Texcédant de son exportation do céréales sur celle de b Angleterre.

On tâche de pallier le mancpie absolu de faits pour confirmer l’hypothèse, en disant qu’un plus grand travail, et l’emploi d’un capital plus grand et d’instruments perfectionnés, senties sources du grand rendement d’un côté, et que leur absence est la cause de la faiblesse des récoltes do l’autre. Ainsi, J.-S. Mill {Polit. Econ.., l«''vol., page2l!>), se trouvant forcé d’avouer que l’expérience est contraire à la. théorie, et que, sans aucun doute, une plus petite portion de la population s’occupe maintenant à produire des aliments que dans les premiers temps de notre histoire, raisonne ainsi : «Ceci, cependant, ne prouve pas que la loi dont nous venons de parler n’existe pas ; mais indique seulement l’action d’un principe opposé, , pendant quel-

que temps, de résister à la loi. Cette force, qui contrebalance ordinairement la loi de la diminution constante des produits du sol, existe en effet, et nous allons passer maintenant à son examen. C’est le progrès de la civilisation. .le me sers de cette expression générale, un peu vague, parce que les phénomènes que nous allons considérer sont si complexes, qu’un terme d’une signification plus précise ne saurait les embrasser tous. » Il passe alors à l’énumération des améliorations dans les procédés de l’agriculture, des routes et autres moyens perfectionnés de communication, des découvertes mécaniques, de l’instruction, etc., qu’il regarde comme autant do causes réelles qui contrarient la loi de décroissance des

puissances productives du sol. Il les considère, ainsi que quelques autres de la mémo nature, comme des forces qui peuvent retarder pendant quelque temps l’action de la loi naturelle ; mais, pour arriver à la conclusion nécessaire , ((u’une loi qui agit constamment doit sûrement finir par produire son effet, ou, comme le dit âl. Cnllocli, que, « par l’artion continue des causes fixes et [)erinanentes, la stérilité* croissante du soi est sûre, à la longue, de rendre inutiles

LEUR ARAPTATION A l'oCCUPATION ET A LA CULTl UE.

/• •• ho

les améliorations apportées à la mécanique et à l’agricul-

ture. »

Quand M. Mill, dans son System of logic, recherchait les méthodes applicables à la science sociale, il déclarait que : « Pour prouver que notre science et nos connaissances du cas particulier nous mettent à même de prédire l’avenir, il faut prouver qu’elles nous auraient donné le pouvoir de, prédire le présent et le passé. S’il y a quelque chose que nous n’aurions pas pu prédire, cela constitue un phénomène à part, dont l’explication demande une plus longue étude ; et il nous faut étudier les circonstances du cas particulier, jusqu’à ce que nous en trouvions une qui, d'après les principes de notre théorie actuelle, rende raison du phénomène inexpliqué , ou bien il nous faut rétrograder et en chercher la solution dans une extension et une amélioration de la théorie elle-même. »

Ce cjiie M. Mill appelle « le progrès de la civilisation » est un de ces phénomènes. Quand on affirme cpi’il se produit parallèlement à une loi de la nature, — comme la fertilité décroissante des terres successivement mises en culture, — ou il faut en rendre raison par la théorie qui prétend que la loi existe et agit constamment, ou il faut modifier la théorie

elle-même.

Or, est-il possible d’expliquer comment des hommes qui, eu commençant avec une très-petite quantité de très-mauvais instruments, sont continuellement obligés de consacrer plus de temps et de travail à se procurer les aliments strictement nécessaires à leur existence, pourraient se procurer un outillage plus puissant et plus parfait? Et remarquez qu’il ne suffirait pas qu’ils eussent des instruments perfectionnés, il faudrait encore que le nombre de ces instruments s’accrût dans une progression bien plus rapide que le nombre de ceux qui les fabriqueraient. Le tableau donné, page 00 , va nous prouver que cette condition est nécessaire. A la pre*nnere période, en effet, nous voyons chaque centaine d’in-

FORMATION DES TERRAINS

dividiis de la commimauté obtenir, en moyenne, neuf Ijoisseaux de blé, quantité qu'on considère comme la consommation moyenne des Anglais. En fait, nous savons que cette quantité est bien supérieure à la ration individuelle des premières époques de Thistoire de ce pays ou de tout autre. 1/insuffisance habituelle de l'aliment, et souvent la famine, telles ont été les conditions générales des premiers temps où une contrée a été mise en culture. Nous ne prenons le chiffre porté au tableau que comme indiquant la quantité strictement nécessaire à la vie : il ne s'agit ici que de proportion, et non de quantité absolue ; par conséquent, un chiffre peut servir d'exemple tout aussi bien qu'un autre. A la troisième période, après une période de cinquante années, la population a quadruplé, et, en môme temps, la quantité moyenne d'aliments que les terres inférieures soumises à la culture auront produits est tombée à 7,875, diminution de 12 et demi pour 100, ou un huitième. Si nous supposons que quatre-vingts sur cent ont pu, pendant la première période, produire des aliments pour tous, afin de laisser aux vingt autres la liberté de construire et de raccommoder les instruments, les habits, etc., pendant la troisième période il faudra le travail d’un huitième de plus, ou de quatre-vingt-dix personnes sur cent, pour produire les aliments, et il ne restera que dix habitants à employer aux traA aux d'une autre espèce. Il en faudrait même plus de quatre-vingt-dix, car, selon l'hypothèse, les dix laboureurs de supplément doivent appliquer leur travail à des terres plus maux'aises que celles que leurs quatre-vingts compagnons cultivent. Mais, en admettant que chacun de ces quatre-vingt-dix laboureurs

puisse produire, en moyenne, autant (pie chacun de leurs prédécesseurs, est-il possible de supposer que les dix artisans pourront entretenir quatre-vingt-dix laboureurs d'outils, de vêtements, de maisons, etc., aussi bien, que vingt artisans eu entretenaient (piatrc-vingfs, deux générations auparavant? Cliaque artisan, dans la première période, faisait uiu!

LEUR ADAPTATION A l'oCCUPATION ET A LA CULTURE.

quantité d'ouvrage représentée par 4 son successeur, dans la troisième période, devra en faire une équivalente à 9 (~). S'il remplit cette tâche, il ne parviendra qu'à maintenir la société dans un état purement stationnaire, ou, p(Uir mieux dire, il y parviendrait, si la loi de «la stérilité croissante du sol » n'exigeait pas de lui plus d efforts, à mesure (pie la communauté est poussée, par le progrès du temps, vers la (quatrième période, avec une nouvelle diminution des produits de l'agriculture . iMais sa tâche ne se borne pas même là. Comme il est constant cpi'en fait les aliments ont augmenté dans une proportion bien plus grande (pie la ])opulation, pour explkjuer cette augmentation il faut supposer (jue l'artisan des temps passés y ait contribué, soit directement, en traxaillant lui-même à la terre, dans les moments de loisir que lui laissait 1 ouvrage énorme (|ui lui était imposé, comme nous venons de le voir, soit indirectement, par une amélioration et une multiplication extraordinaire des instruments de labour.

Rien ne nous autorise à regarder comme impossible (pie le simple trax'ail des champs (car c’est une question de subsistance où l'industrie mécanique ne figure (pie comme auxiliaire de la production des aliments) ait fait tout ce que cette théorie demande de lui. Mais s'il était établi, comme fait

indépendant, que le pouvoir mécanique, dans le cours des progrès de la société, a augmenté dans la progression que nous venons d’indiquer, ou dans toute autre progression analogue, ce fait seul serait par lui-même un argument contre riiypothèse d’une loi naturelle qui, au lieu de rendre raison de cette progression, créerait précisément la difficulté d’en rendre raison. Il est évidemment contre tous les principes du raisonnement de soutenir une théorie malgré l'évidence des faits (pii la contredisent, en prétendant (pi'ils sont la consé- (pience d'un autre ordre de faits qui ne s'accorde pas mieux

avec elle. La loi doit être assez large pour comprendre tous les faits et pour les expliquer tous, ou il faut la rejeter comme une

<•8 FORMATION OES TERRAINS

fausse supposition que la nature désavoue ; car toutes ses lois sont invariables, irrésistibles et harmonieuses.

La théorie de M. Carey concilie tous les faits et les explique tous. On comprend que les aliments augmentent plus rapidement que la population, quand les liommes commencent sur des terres d\me qualité inférieure, et passent, à mesure que leur nombre s’accroît, sur celles d’une plus grande fertilité. Une proportion de travailleurs toujours plus grande dans la communauté se voit ainsi déchargée de l’obligation directe de produire des aliments, et peut appliquer son énergie à la confection des instruments et à l’amélioration des procédés. Ceux-ci donnent au laboureur la faculté de recueillir une plus riche moisson sur son ancien champ, et de vaincre plus aisément et plus efficacement les difficultés qu’il rencontre à défricher les terres nouvelles et plus fertiles. Le résultat est nécessairement une plus grande récolte en retour de la même quantité de trav ail, une nouvelle augmentation du surplus d’aliments; tandis qu’il permet à un pins grand nombre de laboureurs de quitter les travaux do la ferme, pour aller peupler les ateliers, et créer de nouvelles branches d’industrie. Cette théorie nous fait comprendre les progrès de la civilisation ; c’est le résultat prévu et certain d’une loi permanente. L’autre nous les donne comme des faits accidentels et embarrassants, auxquels nous ne pouvons découvrir aucune cause dans le passé, aucune garantie pour l’avenir.

M. John-Stuart Mill expose, en ces termes, la doctrine que nous venons d’examiner :

« Après que l’agriculture a fait quelque peu de progrès, aussitôt qu’en effet les hommes se sont adonnés avec quelque énergie à l’agriculture, et y ont appliqué des instruments passables : dès lors, c’est une loi de la production du sol, que, quelques progrès qu’aient faits le talent et les connaissances en agriculture, on ne puisse, en augmentant le travail, augmenter le produit à un égal degré ; en doublant le

LECR ADAPTATION A l’oCCCPATION ET A LA CULTURE.

♦Ut

travail, on ne double pas le produit ; ou, pour exprimer la même idée en d’autres mots, chaque augmentation de produit s’obtient par une augmentation plus que proportionnelle de l’application du travail à la terre. » Polit. Ecoji.,

book I, chap. XII, § 2.

Les prudentes réserves contenues dans ce paragraphe sembleraient indiquer que quelques-unes des difficultés que nous venons de mentionner s’étaient présentées a 1 esprit de l’anteur de ce passage. Autrement comment se fait-il qu il annonce que la loi ne commence a agir qu après que 1 agriculture a fait quehjue peu de progrès, qu après que les hommes se sont appliqués avec énergie à l’agriculture, et qu aprhs qu’ils y ont employé des instruments passables ? N est-ce pas parce qu’il a vu l’impossibilité de rendre raison, au moyen de la loi, de la création de ces instruments passables, et que, par conséquent, il s’est trouvé forcé de différer 1 époque de son action, jusqu’à ce que cette difficulté fût surmontée, et que la première infraction indispensable de la

loi fût arrivée?

Cette réserve peut être commode, je dirai même nécessaire, pour faire entrer la loi supposée dans un système d économie politique ; mais nous craignons fort qu’elle n’aboutisse qu’à rayer la loi du code de la nature. Ses décrets sont éternels, et n’ont jamais été suspendus pendant un instant, excepté par l’intervention miraculeuse de leur divin auteur. L’idée de les faire suspendre, à certaines époques, cliez les différentes races humaines, pour leur donner le temps de confectionner quelques instruments tolérables, ne nous surprendrait pas dans un adorateur de Mumbo-Jumbo, sur la cote de Guinée ; mais on ne conçoit guère qu’elle se se suit présentée, dans toute son absurdité, à 1 espiit d un [tliilosophe et d’un chrétien.

M. Mill (•ontinue : «Cette lui générale de l’industrie agricole est la proposition la plus iinpnrtaiile en économie Jielitique. Si la loi était différente, [tresque tous les pheno-

FOKMATIÜN ET ADAPTATION DES TERUAINS.

mènes de la production et de la distribution de la richesse

seraient autres qu'ils ne sont. »

Quant à l'importance de la proposition, nous sommes parfaitement de son avis. L'opposition des opinions à l'égard de sa vérité et des conséquences qui en découlent fait toute la différence — et elle est assez grande — entre le système américain, dont le dernier mot, transformé en axiome par le bon sens naturel du peuple, est résumé par l'aphorisme national, « la population, c'est la richesse», et le système économique de l'ancien monde. Nous avons, ce nous semble, suffisamment prouvé que la proposition de lUcardt) et de son école ne trouve aucun fondement dans les propriétés inhérentes au sol. S’appuie-t-elle sur les lois qui régissent le travail de riiomme ? C'est ce que nous allons examiner maintenant. Si cette dernière base lui fait défaut, elle se réduira à un rêve.

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