CHAPITRE III
€»ratuUé du concours que les agents naturels prêtent au travail
de riiomiiie.
On a défini l’homme un animal faiseur d’instruments ^ . Nous ne le voyons nulle part travailler sans aide artificielle. Les sauvages, môme les plus grossiers, possèdent quelques instruments simples qu’ils emploient à la pêche et à la chasse, à fabriquer leurs vêtements et à construire leurs
habitations. Il est difficile, en effet, de concevoir l’homme privé de toute espèce d’instruments.
IVIais, pour arriver aux lois qui règlent le travail de l’homme — contraction de la fibre musculaire — comme instrument de production, il est évidemment nécessaire de rechercher son pouvoir et son action, abstraction faite de tous les autres instruments et de toutes les inventions qui concourent aAUC lui à l’exécution du travail. Nous ne pouvons arriver aux lois de l’action combinée de deux forces qu’en étudiant d’abord celles qui régissent leur action séparée.
Nous voyons, en fait, que les hommes, dans toute société civilisée, ne font que peu ou point d’ouvrage sans avoir le secours d’agents naturels, tels que le bois, le mouvement de l’eau, la force expansive de la clialeur dans la vapeur, et sans mettre en usage, pour créer les circonstances nécessaires au développement de ces agents naturels, un grand nombre des propriétés mécaniques et chimiques de la matière, telles que la dureté de l’acier, la polarité de l’aimant , la qualité mordante de l’acide chlorhydique, la vélocité du fluide électrique. La plupart de ces qualités, quoique existant, sans le
‘ « Un animal façonnier. »
72 * UlUTllTÉ DU CONCOUliy
sfic»»iirs de l’homme, dans les réservoirs de la nature, demandent des combinaisons artificielles, (|iii les mettent en relief et les fassent servir à des usages économiques, comme associées des muscles humains dans un mécanisme qui épargne du travail. Le nombre et la variété; des agents et des qualités que l’intelligence d’un peuple a découverts, et le degré d’utilité auquel il les a portés en étudiant leurs lois et en préparant les conditions nécessaires à leur action, sont la preuve la plus décisive de la civilisation.
Il doit y avoir eu une courte période, dans laquelle notre premier père ne se servit que de ses sens et de ses muscles pour se procurer des aliments. Nous pouvons, maintenant, nous représenter un marin, qui, plus malheureux que Robinson Crusoé, aurait été jete sur une île deserte, sans habits et sans outils. Pour nous faire une idée du procédé par lequel notre race est arrivée à sa puissance actuelle, nous devons nous le figurer comme un sauvage ignorant, privé de toutes les connaissances dont le membre le plus grossier d’une coinniunauté civilisée est partiellement pourvu. U cueillerait d’abord sa nourriture sur les plantes grimpantes et les arbres fruitiers , et trouverait un abri dans une caverne ou dans le creux d’un arbre. On le vturait fatiguer quelques animaux par la seule vitesse de sa course, les étrangler et les tuer avec ses mains, déchirer leur chair iivec ses dents et la dévorer crue. L’idée lui viendrait que la peau, qui a conservé la chaleur de l’animal, pourrait le protéger contre les rosées de la nuit, ou tout au moins lui faire un oreiller plus doux qu’une pierre ou un morceau de bois. Il casserait une branche d’arbre, et s’en servirait comme d une massue contre un animal dont les grilfes ou h;s dents rendraient dangereuse toute tentative de le soumettre avec les mains seules ; ou, en la jetant, il pourrait tuer de loin, ou arrêter avec cette arme tout animal dont la vitesse surpasse la sienne. Son ])oiivoir étant ainsi grandement augmenté, il pourrait terrasser trois animaux en aussi peu de tomps et avec aussi peu
Des agents naturels.
d’effort musculaire que lui en coûtait un seul «lUparavant. I.es agents naturels ont ainsi commencé à lui servir, le ])oids et la dureté du bois l’ont misa même de tuer ime bête qu’il n’aurait pu étouffer. Le phénomène par lequel il peut donner plus de vélocité à ce qu’il lanci* qu’à son propre corps lui donne la faculté d’arrêter la fuite d’une autre, que ses jambes n’auraient pu atteindre. Avec le bord tranchant d’une coquille, ramassée sur le rivage, ou d’un caillou, il peut couper et façonner son bâton, et, en attachant le caillou à l’extrémité avec une lanière, il obtient une lance. Après qu’il a trouvé dans le caillou un instrument tranchant, l’arc et les flèches sont pour lui d’une acquisition facile. En les possédant, il s’est fait un allié d’un nouvel agent naturel, l’élasticité dubois, et, avec son aide, il maîtrise la vitesse de l’animal le plus léger et la force du plus formidable. Sa faculté d’obtenir des aliments est considérablement augmentée. Sa prov ision de peaux s’est accrue dans la même proportion , et il a le loisir de se faire des habits et une tente. Dès qu’il se les est procurés, il n’a plus besoin de retourner chacune nuit dans sa caverne ou dans le creux de son arbre; mais il peut étendre ses voyages pour trouver les endroits les plus giboyeux ou les régions les plus productives en fruits , les mieux protégées contre les tempêtes et les plus inaccessibles aux dangereux animaux de proie, — où, à l’aide do son couteau de pierre, il puisse bâtir de branches d’arbres une maison plus grande que celle c[u’il pouvait transporter avec lui, et qui lui donne de la place pour serrer son gibier et ses fruits, afin que le surplus d’un jour lui permette de consacrer le sui^•ant à préparer de nouveaux ustensiles pour cuire et conserver sa viande. Le point important et nouveau de sa condition , c’est qu’un agent naturel, l’élasticité du
bois, fait une grande partie de l’ouvrage qui autrefois fati-
guait ses muscles. Les neuf dixièmes de son travail retoml)ent sur la nature, qui le fait gratuitement, et lui permet d employer la force et le temps, ainsi économisés, à ajouter à