SECTION III
Intérêt vignicole.
Nous avons vu comment il arrive que les gouvernemens agissent dans un sens contraire à la raison , et par conséquent opposé à leurs intérêts et à ceux des particuliers, tout en désirant souvent marcher dans une voie plus rationnelle. L'erreur des gouvernement , ou leur mauvais vouloir, ne portent pas seuls préjudice aux in-
térêts généraux. Souvent l'obstination et l'entêtement de certains producteurs, plus jaloux de leur intérêt propre que de celui de leur pays, maintiennent des tarifs qu'ils appellent protecteurs et qui sont préjudiciables au-x consommateurs. Et quand on regarde bien au fond des choses, on voit que les privilégiés eux-mêmes sont contre leur jour. En effet, l'abaissement des tarifs restrictifs du commerce des fers , diminuerai! le prix de cet importantproduit,dont la consommation alors recevrait un accroissement incalculable, car l'emploi en serait multiplié à l'infini, et il acquerrait, par réaction , une telle valeur , que les forges nationales , un instant moins actives, se ranimeraient et deviendraient même insuffisantes.
De l'abaissement du tarif des fers, naîtrait nécessairement à l'étranger l'abaissement du tarif de représailles qui frappe nos vins ; ce qui vivifierait , comme on le voit , plusieurs brandies d'industrie, et ferait prendre à la prospérité nationale un rapide développement.
Dans l'état actuel des choses, au contraire, l'intérêt vi^nicole est profondément lésé. Comme cet intérêt est l'un des plus importans de notre France, puisque l'industrie vignicole fait vivre plus de 4,ooo,ooo de Français, nous, allons présenter quelques considérations économiques sur les causes de cette lésion.
Deux conditions d'anéantissement minent l'intérêt vignicole , et s'opposent à sa prospérité. C'est à l'extérieur le système restrictif et prohibitif des douanes; et l'impôt sur les boissons à l'intérieur. Nous n'examinerons d'abord que la question dei douanes , nous réservant de nous arrêter plus tard sur celle de l'impôt.
Le tarif actuel des douanes sur les fers , la
sucres et tes laines de l'étranger, équivaut presque à nue prohibition. Les peuples avec les-
3uels nous étions eu relations avant ce tarif ont ù rester leurs rapports avec nous , ils nous ont, par représailles, ternie' leurs débouches, et nos produits naturels agricoles ort perdu une grande partie de lei.r valeur.
Voyous quel a e'Ie' le but de ta Restauration en élevant d'uue manière démesurée les droits d'entrée en France des produits étrangers. Il y avait au fond de te système nue pensée politique. D'abord en voulait , a l'ombre de ce titre pompeux de protêt leur de l'industrie nationale, favoriser l'industrie manufacturière qui dispose de grands capitaux el "e nombreuses agglomérations d'hommes ; on lui sacrifia en partie les deux antres industries. En effet , pour taire prospérer nos forges françaises et nos sucreries, et pour donner plus de valeur à la laine indigène, le pouvenu nu ni a frappé ces produits, quand ils viennent de l'étranger . de taxes énormes.
Les peuples qui échangeaient avec nous leurs
{iroduils. nous ont fermé leurs marchés, et l'a- >ais?ement des. tarifs ne réparerait pas entièrement le mat que leur élévation nous a fait; car ils ne nous demanderaient plus comme autrefois les moyens de >atisfaire à leurs besoins, puisqu'ils se sont accoutumés à se passer de nous; ceux dont le sol était assez convenablement exposé pour la vigne, se sont adonnés à sa culture; et par esprit national ils préfèrent leurs produits aux nôtres.
Nos vins ont perdu les nombreux débouchés qui leur étaient ouverts, leur valeur a baissé considérablement . et la valeur de nos fers indigènes n'a pu faiie compensation , n'a pu établir l'équilibre.
On a cm peut-être accroître la richesse nationale en élevant l'industrie manufacturière du fer, et en définitive on a appauvri le pays; car l'industrie agricole naturelle (pi on lésait était bien autrement importante que l'industrie artificielle que l'on cre'ait. Il faut signaler encore d'autres conséquences , el assigner d'autres motifs à l'élévation presque prohibitive des tarifs.
La désastreuse protection accordée aui fers nationaux par la prohibition des fera étrangers , a en pour effet immédiat l'an «mental ion de la Videur des forêts par l'Hiiunn'ut.ilioti énorme de l'itsa^e des inaltérés combustibles. Kl qui donc a le phis souffert de cette an^ou-n talion de valeur? Le peuple, le pauvre le prolétaire et le petit bourgeo.s; le riche n vu >a fortune s'.iccroître dï plus d'un quart.
Sous la Restauration d y avait an fond de ce système protecteur d'une indu: trie ruineuse pour le pavs, une idée gouvernementale. Il est certain qu'il entrait dans les calculs de* ho. unies de l'ancien ordre de choses . qui voulaient pour appui a la dynastie restaurée une aristocratie à l'anglaise, forte , puissanle, indépendante, il entrait dans les calculs de ces hommes de refaire la vieille aristocrate privilégiée . dunt le dernier sonpîr s'était exhale dans la nuit du 4 août ; pour cela il fallu. I lui rendre l'influence de la richesse. Augmenter la valeur des forêts qui se trouvaient presque toutes entre ses mains , c'était arriver à ce but désiré. L'aristocratie reconnaissante pava ce bon office par son aveugle dévouaient qui coûta la vie à la monaichie de i4 sièles.
Du reste, peu importe la cause, l'effet a été' produit, la fortune nationale a été compromise; que des pensées gouvernementales, ou de simple
( iU)
Intérêt pécuniaire , se soient mêlées à toul cela , peu importe. Toujours est-il que le pauvre a paye' plus cher pour être moins bien , et que te riche a vu s'accroître son opulence abusive.
Une combinaison gouvernementale populaire devrait s'occuper plus activement du bien-être des masses travailleuses et pauvres, et s'inquiéter un peu moins des minorités pourvues. Plaçons-nous haut pour mieux voir, sans laisser échapper les détails.
Won- seulement ce n'est qu'un petit nombre de privilégiés qui profitent de l'avantage des prohibitions ; mais encore le bénéfice illicile que ces privilégiés industriels réalisent n'est-il que temporaire , tandis que le malaise de tons se perpétue. En effet , à l'ombre des prohibitions , la concurrence s'élève puissante, empressée, avide, elle amène dans l'arène industrielle une foule de combaltans également protégés , il ar-
bientôt ils s abaissent au taux où ifs étaient au commencement du privilège , ou plutôt du monopole , car c'en est un. Si les créatures de ce monopole avaient eu pour but d'augmenter la richesse nationale, ils se seraient bien trompés ; car ils arrivent exactement au résultat contraire, ils font payer le produit national plus cher que l'on ne paierait le même produit venant de fétranger; en d'autres termes, il faut plus de travail en échange d'une quantité de fer donnée si elle est produite chez nous, que si elle vient d'ailleurs. Il } a donc plus de dépense et moins de chances d'économie d'un côté que de l'autre.
Oui, c'est à l'intérêt momentané de quelques familles de producteurs que l'on sacrifie l'industrie tignicole. Tant de provinces si fécondes et si belles , qui seraient si heureuses , si leur in-
duslrie naturelle trouvait des débouchés suffi sans, languissent découragées sons l'influence délétère <lc taxes de représailles.
Il faudrait bien ne pas perdre de vue que plus de la moitié' du territoire français est consacrée a la culture de la vigne , que sacrifier l'industrie vignicole à l'industrie manufacturière proprement dite , c'est favoriser le petit nombre au détriment des masses, c'est pousser au privilège, c'est reconstituer une aristocratie d'argent sans le prestige des grands souvenirs du passé.
L'industrie vignicole devrait d'autant plus fixer l'attention du gouvernement en France, qu'elle y estnaturelle , et pourrait iHre la source la plus féconde de la prospérité publique. L'industrie manufacturière, au contraire , ne produit qu'à force de protection, et crée certains objets , moins facilement, à plus de frais et de qualité moins bonne que ne le fait l'étranger. Si 1 industrie vignicole, selon l'opinion des gouvernans, ne doit pas prétendre , quoique naturelle, à plus de protection que les autres industries, il serait juste qu'elle en oblint autant. Eh bien '. cette industrie importante semble destinée à supporter les plus lourds fardeaux , et ce qu'elle réclame , elle, c'est la liberté commerciale ; car elle se sent de force à lutter avec avantage à l'intérieur et à l'extérieur.
Un jour viendra où l'on comprendra enfin que tontes les protections, quelle que soit l'équité de leur répartition, ne valent pas la liberté du commerce, l'abaissement des barrières de peuple à peuple. On sentira que pour le commerce toutes les délimitations géographiques doivent disparaître, cpie chaque contrée doit fournir ait monde consommateur Jes produits que sa position la met à même de créer avec le plus d'a-
vantage, par la puissance Je son industrie et ta destination de son sol Tel peuple alors fournira de fer les marches du inonde, tel autre y apportera ses vins, celui -ri ses denrées coloniales, celui-là ses produits manufactures; les choses se passeront enfin dans le monde, de nation à nation , comme elles ont lieu maintenant en France de département a département.
Certes, nous ne prétendons pas qu'il faut, èn conséquence de ces principes de liberté générale , ouvrir nos portes tontes grandes aux produits étrangers , il faut que lo mouvement d'affranchissement soit simultané entre les peuples ; sans cela des milliers d'existences seraient compromises , nos forces productives s'amoindriraient, et la libevté.au lieu de vivifier l'industrie, la détruirait. C'est avec une sage lenteur que les abus doivent disparaître, sans elle on ne fait qu'aggraver le mal nue i on >eut détruire. Il est donc urgent dans 1 intérêt de to:is d'améliorer profondément le désespérant système de douanes qui pèse sur le commerce, de modifier les tarifs qui frappent les fers, les sucres, les laines du dehors.
Si nous abaissions nos tarifs, les étrangers ouvriraient leurs bai rières et leurs ports à "exportation de nos vins. Dans ce cas 1 Angleterre , la Suède, l'Amérique, l'Allemagne en feraient une immense consommation; mais il faudrait consentir a rcrc.'oir les fers des deux premières , les houilles d'Angleterre, les sucres de l'Amérique , les bestiaux (le l'Allemagne. Loin de là, nous frappons ces produits de droits énormes pour enrichir quelques familles de maîtres de forges , quelques propriétaires de houillières, quelques nourrisseurs de bestiaux, et nous consentons à miner un grand nombre de Français ! Cela
fait le bonheur des monopoleurs , et le malheur des masses.
Le gouvernement se laisse trop préoccuper par l'idée de l'importance de l'industrie manufacturière , ce qui vient des grandes agglomérations d'hommes qu'elle Corme presque toujours. Il croit plus sûr pour lui de favoriser cette industrie qui occupe des fabriques considérables et nombreuses , et des villes entières , de préférence aux autres. Il lui sacrifie une industrie moins tumultueuse, plus calme, une industrie dont les plaintes sont moins impérieuses , moins hautes ; maïs dont l'importance, en de'finilive, est de beaucoup supérieure. Comment les économistes du gouvernement n'ont-ils pas com-
E ris qu'en favorisant une industrie naturelle, ils i vivifieraient, et donneraient de l'occupation, en les disséminant , à une foule de travailleurs qu'il entrelient aux Irais des consommateurs et à leur de'lrimeut , par des prohibitions ruineuses ?
L'une des sources les plus fécondes des erreurs c'concmiques est la fausse idée que l'on se fait des phénomènes de l'échange. On a cm long-temps "t tous les économistes du 18 e siècle, à leur tête Voltaire, qu'un peuple ne pouvait gagner sans qu'un autre perdît. Cela ne se passe
fas ainsi. « On ne nuit pas ù la production et à industrie dej indigènes ou nationaux, dit Say, quand on achète et qu'on importe les marchandises de l'étranger : car on n'a pu acheter qu'avec des produits indigènes auxquels ce commerce a par conséquent procuré un débouché. »
lit nous considérons quelques produits manufacturés , les étoffes , par exemple , nous voyons que leur prix encore trop élevé pour des mil-
licrs de citoyens , serait c onsîtl érable m etii abaisse , et à la portée du pauvre sans les tarifs prohibitifs.
Nous n'hésitons pas ;i avouer que l'industrie nationale naissante doit être protégée à chaque origine de ses diverses brandies ; mais nous nous hâtons de dire que la protection doit cesser aussitôt que chaque branche a grandi , et peut se soutenir d'elle-même. Bien entendu qu'il est un temps donné au bout duquel une industrie doit être abandonnée si elle ne prospère pas. Son insuccès prouve qu'il aurait mieux valu ne pas l'entreprendre, qu'on avait compté légèrement sur une prospérité irréalisable, et qu'il serait déloyal de ruiner le pays pour la plus grande gloire de quelques industriels mauvais calculateurs. Il faut abandonner bien vile les entreprises ruineuses, et dans le cas de réussite ou d'insuccès , il faut lever les prohibons ou abolir les taxes.
Noire déplorable Systems de prohibitions et de tarifs prolecteurs fait naître des représailles qui rendent nos exportations si peu considérâmes qu'on n'ose en comparer le chiffre à celui de la Grande-Bretagne, Livrons quelques données aux méditations des hommes prévenus contre l'affranchissement du commerce.
En i8a5, nos exportations s'élevèrent à 5^5 millions de francs, et celles des Anglais, sans y comprendre l'Irlande, montèrent a 1,1(12,100,000 francs ! Cet le comparaison parle haut. Mais continuons à opposer la sévère raison des chiffres aux spécieux ruisonnemens de l'intérêt : en 1780. Bayouue exportait 2^,000 barriques de vins , et en 1828,50(13 l'empire des tarifs actuels, Bayoune en exporta a5i barriques.
Les Etats-Unis, en 1825, recevaient encore
4,5i9,i28 litres de nos vins ; en 1828, ils n'eu reçurent que 1,601, îaa litres.
En 1826 les Pays-Bas nous demandèrent 5io, mille 55j litres; en 1828 ils n'eu recurent <jite 118,194.
La période de décroisse ment date de l'époque de l'élévation de nos tarife, elle commence à l'adoption de notre système restrictif et prohibitif qui tend à ruiner l'industrie vignicole cl la masse des com-oininrileurs; il compromet la fortune publique en lésant la richesse privée.
D'après te tarif de 182a, le droit par quintal métrique sur les fers étrangers est de ?.5 francs; c'est-à-dire que nous payons 2j francs de plus
Îue nous ne les paierions sans ce droit, les 100 ilogrammes de fer. Ainsi, comme il se consomme en France i5o millions de kilogrammes de fer, c'est une taxe, un impôt annuel de 5j millions 5oo,ooo francs que nous supportons pour la plus grande prospérité d'un seul genre d'industrie , au détriment de tous ; car dans tous on emploie le fer, et son usage serait bien plus étendu sans les droits qui le frappent. Voila comment il se fait que par un coupable calcul, ou par une impardonnable ignorance , on écrase les consommateurs pour favoriser quelques familles.
Combien ne devons-nous pas désirer le renversement d'un système ruineux et injuste dont l'a bolilion graduelle amènerait une grande amélioration dans le sort des masses laborieuses, sans compromettre les existences faites à l'abri des abus ! Tant que ce système sera debout il ne faudra pas s'étonner du peu de débouchés qui lions seront ouverts; et nous ne pourrons pas rions en plaindre. En effet il serait étrange que HOUS voulussions voir s'ouvrir pour nous les mur-
chés de l'étranger, lorsque nous lui fermons let nôtres, a On ne donne rien pour rien, disait M. Ternoux à la tribune des députés, cet adage est vulgaire; il est donc évident que quand on ne veut rien recevoir de l'étranger, on s'interdit les moyens de lui vendre, et qu'on anéantit le commerce extérieur, n
Avec le système de prohibition trop prolonge' dans le but de favoriser une branche d'industrie , on pousse à la production d'objets de qualité minime, et à haut prix ; car ce prix est plus élevé qu'il ne devrait être, de toute la taxe qui frappe ces objets aux douanes.
« Ce qui nous convient le plus , dit Say , c'est d'employer nos producteurs, non aux productions oit l'on réussit mieux que nous; mais à celles où nous réussissons mieux que lui, et avec cellesci d'acheter les autres. »
Ces mots seuls sont un blâme suffisant du système désastieux qui consiste à favoriser des industries artificielles, ou créées à force de prohibitions , au détriment de l'industrie naturelle de notre sol , l'industrie vignicole. Un jour viendra où cette vérité reconnue de tous , conduira à des lois économiques meilleures que celles qui nous régisseut , et dont V agriculture , la manufacture et le commerce sentiront l'heureuse influence,