SECTION IV
L'un des préjugés les plus généra Iemeat répandus c'est celui qui consiste à croire que les colonies sont des sources fécondes de prospérité publique. Et il fort encore une sarle de bar-
( iSi )
(liesse pour affirmer que pour la France, par exemple, les colonies qu'elle conserve, lui sont beaucoup plus à charge qu'à profit.
Les anciens avaient deux sortes tle colonies: celles qui se formaient de la surabondance de population de la métropole , et servaient à verser le trop plein de la mère patrie sur une terre vierge ou conquise, et croissaient indépendantes ; la coiouies grecques étaient de ce nombre: et celles qui avaient pour but de centraliser le pouvoir conquérant dans une contrée due à la puissance guerrière, et de le rattacher à In grande unité dominatrice. Les colonies romaines toutes envahissantes et tendant à l'extension de la domination de la ville éternelle, appartenaient à la seconde catégorie.
Les colonies modernes doivent leur origine à d'autres causes. Et la plupart d'entre elles ont donné naissance à des peuples recommandables par la plus haute civilisation, et destinés à offrir des modèles de gouveruemens à la vieille et décrépite Europe.
Les vertus qui naissent au sein des rassemble* meus d'hommes quelque ennemis des sociétés qu'on les suppose pris individuellement, changent peu à peu leur nature. L'ordre, l'économie, la patience, le courage, la moralité, qui sur des plages lointaines deviennent des qualités indispensables au bien-être, ont transformé souvent des colonies entières , dans des contrées pour ainsi dire pénitentiaires, en agglomérations industrielles qui ont augmenté les richesses du monde, en donnant plus de force à ses facultés productives, et eu multipliant ses valeurs échangeables.
Protégées d'abord par la mère patrie , les colonies ont absorbé, de fortes sommes ■ nuis lors-
qu'elles se sont vu de l'avenir, lorsqu'elles ont senti qu'elles pouvaient vivre de leur propre vie , elles ont secoue h: joug, et l'indépendance a double leurs forces iiidnsi rie II es. ; parce que les peuples comme les individus travaillent mieux pour eux-mêmes que pour les autres.
Si'est-il résulté de cet affranchissement de ; upart des colonies ? Un état de prospérité
3ui a rejailli sur la mère patrie. Débarrassées du espotisme des envoyés de la métropole, affranchies des exigences de la patrie primitive, qui par des droits élevés imposés à leurs produits voulait recouvrer les sommes qu'elle avait consacrées aux premières entreprises coloniales , elles ont pu donner plus d'extension à leurs industries , agricole, manufacturière et commerciale; libres de toute influence despotique, elles se sont soumises à des lois sages régulièrement votées et non pas imposées par la force ; alors leur prospérité s'est accrue, et, phénomène digne de remarque , leur indépendance et leur bien-être on! fini par être profitables à la mère patrie elle-même , qui a trouvé au milieu d'elles 3e nombrenux débouchés pour ses produils; des peuples de consommateurs ont créé des marchés , les échanges ont été vivifiés et des nations entières oui été improvisées par l'indépendance, la liberté et les prodiges de l'industrie. Tout cela n'aurait pas eu lieu si les colonies n'eussent pas rompu les liens qui les attachaient à leur métropole.
L'Angleterre, dans les commencemens de la guerre de l'indépendance américaine, comprenait bien mal son avenir. Voici quelques lignes
S ni le prouveront , elles retracent les alarmes do ristol.
« Bristol était le principal entrepôt du com-
merce avec l'Amérique du Nord. Les négocians et tes principaux habitans se réunirent pour déclarer au parlement, de la manière la plus énergique , que leur cité était ruinée à jamais si l'indépendance des Etats-Unis était reconnue, ajoutant qu'il Centrerait plus dans leur port assez de vaisseaux pour qu'il valût la peine de l'entretenir. Malgré ces représentations, la nécessité força île conclure la paix et do consentir à cette sép'aration si redoutée.
« Dix ans n'étaient point écoulés que les mêmes ne'gocians de Bristol s'adressaient au parlement pour demander un bill qui les autorisât à creuset et à agrandir ce port, qui, loin d'être devenu désert, comme ils le craignaient , ne se trouvait plus assez grand pour contenir tous les navires que l'extension du commerce avec l'Amérique indépendante y amenait (i). »
L'Angleterre entra dans une ère nouvelle de
firospérilé lors de l'affranchissement de ses coonies d'Amérique. Elle n'eut plus à s'occuper de leur administration , et cessa d'entretenir à grands frais ses relations avec elles. Et elle profita , tout naturellement et par les combinaisons ordinaires du commerce , de tous les avantages attachés aux nombreux rapports qui existent entre les peuples industriels, [sans avoir les inconvéniens d'une surveillance gouvernementale lointaine.
Cet affranchissement qui fut considéré connue «ne catastrophe, était ce qui pouvait arriver de jlus heureux pour l'Angleterre. Cet événement aravivé ce malheureux pays pour quelque temps ;
( 0 De Lins. Lettres chinoises.
il a retardé la péripétie effrayante qui doit détruire avec violence son organisation sociale spoliatrice qui donne tout à l'aristocratie et ne laisse au peuple que la misère.
Il serait Lien à désirer que la France aussi fût débarrassée des lambeaux de colonies qui lui restent. Quoique bien moins importantes que ne l'étaient celles de l'Angleterre , les possessions intertropicalcs qui restent à la France lui sont on ne peut plus onéreuses, comme nous allons le voir.
De toutes nos possessions coloniales ïl ne nous reste à peu prés que trois points peu importans, véritables chaudières à sucre, entretenues a grands frais par lu mère patrie. La Martinique, Bourbon et la Guadeloupe , fout peser sur nous un impôt énorme en surcroît de prix , parce que ces trois îles sont inhabiles à lutter avec leurs voisines dans la fabrication du sucre. Comme elles opèrent moins bien, il faut leur assurer le placement de leur produit dans la mère patrie , et à cet effet on a frappé de taxes énormes, que nous appelons prohibitives , les sucres provenant de contrées étrangères; il en est résulté que ces contrées ont été fermées a nos produits , et que pour faire les affaires de colons français de la Martinique , de la Guadeloupe et de "Bourbon dont le nombre est de 323,902 , il a fallu compromettre celles de 3a millions de Français de la métropole.
La surtaxe qui frappe le* sucres étrangers au
f>rofit de nos colonies , est de a5 francs par 5o Itiogrammes. On comprend que les sucres étrangers ne pouvant lutter avec les sucres coloniaux sur nos marchés, ne s'y sont plus montrés. Nos colons ont augmenté leur pi oduction pour satisfaire aux besoins de 1» mère patrie, et «pus
avons payé le sacre fabriqué an mîlîen de conditions désavantageuses, le double de ce quel'éfranger nous l'aurait fait payer sans les taxes. Nous avons eu le plaisir de voir fleurir quelque temps nos colonies; mais ce plaisir nous a coûte' cher , car il a été acheté' aux dépens de la mère patrie, aux dépens du pauvre surtout; carie sucre ne doit pas être regardé pour lui comme un objet de luxe.
ba France paie, par les surtaxes qui frappent les sticres étrangers, plus de a5 millions de francs par année de plus qu'elle ne devrait payer. Elle n'obtient, grâces à ses colonies, qu'a un prix moyen de i franc à i franc 20 centimes le demikilogramme de sucre ; tandis que les nattons ses voisines sont servies de 5o h 60 centimes , de la Biéme quantité. Puissent nos gouvernans se dégoûter un jour de colonies dont l'entretien est â coûteux !
Le gouvernement a Voulu remédier à un abus, tt dans ses calculs maladroits, il a corroboré cet abus d'un second. Il a areordé une prime à l'exportation du sucre raffiné, et cette prime rayée par les contribuables n'a servi qu'à enridiir quelques raffineitrs. Le système des primes n'a engendré que des abus dont le moins grave a Aé de faire passer pour sucres français des su- O-cs de l'Inde, et en définitive, il a créé un nouvel impôt qui s'est élevé en i833 à la somme (norme de 20,000,000 de francs. Il 1 contribué jmssi pour sa pan à restreindre le nombre des débouchés, et il giflera le commerce et la production tant qu'il ne sera point tombé devant le hon sens et la bonne toi.
Il faut espérer qu'un jour la France sera gouvernée par des hommes qui sentiront enfin qu'il sst trop onéreux pour elle d'entretenir a si hauts
frais île malheureux débris coloniaux qui sont pour beaucoup dans le malaise matériel qui travaille la société française. Ces hommes comprendront que la liberté du commerce, dans cette matière comme dans toute autre, doit être la suprême loi ; que cette liberté seule peut améliorer le sort des masses en augmentant les richesses nationales , en adoptant en outre une répartition plus rationnelle. Et puis un jour on ira au meilleur marché dans la grande administration des peuples comme dans la petite gestion des familles.
Et. les colonies ?.,. Les colonies chercheront j produire à meilleur marché si elles Je peuvent, elles s'adonneront à d'autres cultures plus appropriées ù leur position. Et d'ailleurs il serait vraiment plus avantageux pour la France , d'indemniser les colons qui ont des existences de familles eugagées sous l'empire de l'ordre actuel, et de s'affranchir de ses relations avec eux, que de continuer à gêner les trois industries en leur enlevant les nombreux débouchés qui se ferment sur notre refus des sucres étrangers. L'indemnité serait lourde ; mais elle frapperait momentanément, taudis que la gêne industrielle qui résulte de notre système prohibitif, est permanente.
La question est bien claire et bien comprise, maïs pour arriver à une bonne solution, il faudra du temps encore. Les abus naissent vite et s'en vont lentement. Les intérêts particuliers qui vivent de ces abus sont représentés par des hommes puissaus qui s'échelonnent jusqu'aux sommités au pouvoir exécutif, envahissant la législature et l'administration ; on conçoit qu'ils sont en position de perpétuer le désordre qui les fa.it vivre. Les masses lésées, au
contraire , ne savent pas toujours d'où leur vient le -malaise dont elles se plaignent , elles ne précisent jamais assez ce qu'elles veulent, parce qu'elles n'étudient point les causes de leurs souffrances industrielles.
Cependant il ne faut pas désespérer d'arriver enfin à un système meilleur, car les gouvernemens eux-méines sentiront tôt ou tard trae leur puissance ne peut que gagner à l'accroissement de la richesse publique; ils reconnaîtront la uécessilé de détruire pen-à-pen des abus qui mettent la société en perd, en jetant partout des germes de perturbation, La partie inquiète et turbulente de la nation n'a ses tendances au de'sordre que parce que les lois économiques actuelles la rendent malheureuse. Si de meilleurs systèmes réalisaient une distribution plus équitable, les masses remuantes se moraliseraient et se calmeraient. Les causes disparaissant, les effets ne se reproduiraient plus.
Il y va du repos des pouvoirs sociaux euxmêmes : i! faut pousser ans améliorations, favoriser la diffusion des lumières et celle des richesses, alors les gouvernés seront contons, et fiers de leur patrie qui les rendra heureux, ils lui seront dévoue's. Vanvenargue a dit : « Les désordres des malheureux sont le crime des riches. » C'îtte pensée est profonde, tout un système y est renfermé. Otcz la misère et le malheur, et vous perpétuerez le calme et la paix.
Mais on se cramponne à un passé dont l'injustice fait la base , on laisse dans le malaise et les privations des populations immenses auxquelles on demande du calme et de la résignation. Vouloir que cela dure, c'est leur supposer
us que de la vertu. Avant que de rien exiger ,
faut être juste envers elles; alors on a le droit
d'être sévère, elles ne peuvent plus rien alléguer pour excuse à leurs desordres. Jusque là , vraiment, on doit s'étonner que des perturbations plus violentes encore que celles que nous déplorons ne sillonnent les sociétés et ne les déracinent.
•Nous avons vu à quelles entraves le commerce se trouvait soumis ; nous avons vu jusqu'à quel point toutes les conditions de gêne semblent avoir clé réunies pour restreindre la production en fermant ces débouchés ; nous avons entrevu tout ce qu'il y aurait de bien-être possible pour la nation, par la liberté industrielle; maintenant nous devons insister sur l'une des causes les plus fécondes de la prospérité publique, les voies de communication.