‹ Manuel d'économie politiqueChapitre 14 sur 44 · SECTION V · texte numérisé non relu

SECTION V

foies de communication.

Les voies de communication sont les élémens les plus sûrs du succès de la production , car produire sans trouver d'écoulement pour les denrées créées, c'est un plus grand malheur que de ne pas produire du tout. Pour donner à ses produits toute leur valeur possible, il faut des voies nombreuses de communication ; sans elles le producteur en est réduit à la mince ressource des marchés locaux.

Les chemins , les ponts , les canaux , les rivières, tels sont les moyens de communication qui répandent les produits dans les contrées qui les créent , ou hors de ces contrées ; puis la navigation maritime qui les transporte dans les pays lointains, où leur valeur s'accroît au profit delà.

d'ouvrage que l'homme abandonné à lui-même, et à meilleur marche', mettent à la portée du plus grand nombre les objets de consommation industrielle, et amènent l'abaissement de leur prix, en les mettant en concurrence entre eux, par la facilité du transport. Les voies de communication rapprochent les distances, et favorisent la production. Elles ajoutent de la valeur à des denrées qui en auraient peu sans elles; elles en donnent à des objets qui en e'iaient privés. Il y a des contrées couvertes de forêts immenses , qui restent sans valeur parce que les moyens de communication , routes , canaux , lacs, rivières, manquent. On n'y peut transporter du lieu où ils se détériorent sans profit, là ou l'industrie humaine leur donnerait de ta valeur en les employant, les nombreux débris végétaux que la nature entasse depuis des siècles. En Suisse et même dans quelques parties de la.

France, de grandes quantités de pins et de sapins restent sans emploi et sont perdues pour l'homme, faute de moyens de communication.

Les gouveruemens jaloux de faire prospérer l'industrie, doivent s'appliquer à multiplier les moyens d'échange, par la rapidité des communications. Ils ne doivent point s'occuper de produire, car en général ils produisent mal; maïs ils doivent faire tous leurs efforts pour donner aux valeurs créées par les gouvernés toute leur importance. Plusieurs moyens leur sont offerts polir arriver à ce but : faire des traités avanta-

douanes , assurer protection à tous et a chacun, construire de bonnes routes, creuser de nombreux canaux, voilà ce qui amène la prospérité

industrielle, le calme et l'ordre, par le bienêtre.

Tel objet de consommation qui ne peut atteindre que tel rayon de communication, n'a qu'une valeur inférieure de moitié à celle qu'il offrirait s'il pouvait franchir l'enceinte trop circonscrite qui limite sa propriété échangeable. Tel autre est suns aucune valeur locale, qui acquiert une valeur considérable s'il est transporté à peu de Trais hors du rayon où il dort sans emploi possible.

On peut avancer hardunent que là où. les communications sont réduites à ce que peut l'homme seul , il y a misère , ignorance, dégradation et barbarie ; ce qui trahit notre sociabilité, quoi qu'en ait dit l'illustre auteur d'Emile, J. J. Rousseau. Dans nu pareil pays, la cousommation est presque nulle, et la consommation limitée limite la production ; la production, limitée limite à son tour la population ; l'homme s'isole, dépérit et est bientôt réduit aux tristes ressources du sauvage.

Lorsqu'une contrée est privée de moyens de communication nombreux, la sûreté «es personnes v est compromise, cl le colportage, ce premier" moyeu de transport des marchandises, y est impraticable. Mais si ce même pays commence à se civiliser, il ouvre des routes qui se Couvrent de voyageurs, les voitures remplacent l'homme et la bête de somme, dans lo transport des marchandises dont le prix s'abaisse et se popularise; il marche de progrès en progrès. Les idées circulent avec les hommes;, l'industrie est vivifiée, et la civilisation tait des pas immenses.

Avec des routes ordinaires, les produits acquièrent beaucoup de valeur, ils vont au loin et

facilement chercher des consommateurs qui donnent en échange d'autres valeurs. Mais lorsque les moyens de transport offerts par les routes ordinaires sont augmentes de ceux que présentent dos canaux, des fleuves navigables et des rivières, c'est alors que la prospérité industrielle grandit par l'échange rapide des idées, des découvertes, des procédés divers d'agriculture, et par la propagation des sciences, des arls et des lettres. La puissance productive augmente par la puissance d'échange, une immense activité met les hommes en contact, ils jouissent tous des découvertes de tous. En un mot le bonheur des hommes est en raison directe du grand nombre do leurs moyens de communication. t

On conçoit facilement, d'après ce qui précède, jusqu'où peut aller la prospérité d'un peuple bien gouverné , s'il parvient à établir plusieurs lignes ramifiées de chemins de fer, parcourus avec la rapidité de l'éclair par d'innombrables machines de transport mises en mouvement par la puissance de la vapeur. Cette force disciplinée, appliquée aux biteaux qui sillonnent les rivières, les fleuves, les lacs et les mers, donnera à l'industrie une puissance jusqu'alors inconnue. Par les chemins de fer et les voitures a vapeur, les distances seront comme effacées, la France deviendra une grande manufacture, où les besoins industriels à peine révélés seront à l'instant même satisfaits. Avec eux la disette deviendra presque impossible; si elle se montrait dans une partie de la Franco , à l'une de ses extrémités, par exemple, les blés de l'extrémité opposée où la disette ne s'est point fait sentir, transportés avec rapidité, feraient disparaître le fléau là où il était menaçant,

Les chemins de fer sont appelés à changer la face du monde industriel; maïs une invention peut-être plus féconde encore en résultats utiles, tend à se perfectionner ; c'est l'application de là vapeur comme force motrice, à des voitures destinées à parcourir nos chemins ordinaires. Des essais ont été déjà tentés en Angleterre , et quelques entreprises de messageries françaises s occupent aussi de cet important objet. Mais les voies de communication multipliées autant que possible, ne sauraient amener une grande prospérité, il ne faut pas perdre de vue cette vérité, si les entraves nombreuses qui gênent l'industrie n'e'laient point abolies. C'est en vain que l'établissement des chemins de fer diminuerait le prix du transport des produits : si ces produits sont frappés de droits énormes aux frontières et aux octrois, leur consommation ne s'étendra pas. Le premier besoin de l'industriel elfe plus impérieux, c'est l'abolition de certains impôts vexatoires et démoralisateurs , c r est la proscription du système prohibitif. Nous nous hâterons d'ajouter, néanmoins, que même dams l'état actuel des choses les chemins de fer abaisseraient infailliblement le prix des denrées; car ils diminueraient le prix de leur transport.

L'Angleterre , plus sage que nous dans ses tarifs et dans ses réglemens intérieurs , obtient encore sur nous un immense avantage par la construction de nombreuses routes de fer, et la supériorité lui était de longue inaïn assurée par ses nombreux canaux.

M. Blanqui aîné, que nous avons eu occasion t!e citer dans le cours de cet ouvrage, s'exprime ainsi sur l'état de l'Angleterre à cet

9 û seul abaissement des tarifs ne saurait Cfl-

médier au malaise de l'industrie, ni combler les vastes lacunes de la production nationale. l'Angleterre ne doit pas exclusivement l'immense accroissement de sa richesse à ses mines de fer et de houille, ni à ses colonies en présence desquelles les nôtres sont des atomes ; elle le doit surtout à fart admirable qui a dirige" tout son système de communications intérieures. Là tout produit termine' trouve un de'bouche' prompt et facile : la matière première arrive au foyer de fiih ri cation presque exempte de droits, et circule aisément sur des roules excellentes ou des ca- Banx parfaitement entretenus. En parcourant, il y a peu de jours (septembre i833), les grands districts manufacturiers de l'Angleterre , )'ai visite' une fonderie situe'e entre deux canaux, dont le premier amenait sur les quais de l'usine les fontes et les houilles , tandis que le second était consacre" à l'expédition du fer fabrique'. La matière entrait en bateau par une porte, la marchandise façonnée sortait par une autre, à couvert, sans plus de frais de chargement qu'il n'en aurait fallu pour le ranger en magasin. Si l'on veut avoir une ide'e exacte de ce que peuvent les communications sur les progrès de l'industrie , on n'a qu'à comparer le prix du charbon à Anzin et à Newcaslle, et calculer ce qu'y ajouLent les frais de transport dans les deux payai

(( La grande question de l'industrie française de'pend donc autant aujourd'hui de l'amélioration au de la création des roules , que de la révision des tarifs. Un de nos grands proprie' ta ires de forges dans l'Aveyron me disait , il y a quelque temps : Qu'on nous donne des routes , et nous ce'dons les tarifs. Cet honorable industriel avait raisc-ai dès que les extrémités do laFraaca, pourront se réunir \w des routes rapides en

traversant la capitale, naîtront une foule de débouchés qu'à celte heure ou ignore, et plusieurs encore qu'on ne saurait prévoir. Nos lois céréales actuelles, par exemple, n'auront plus de but lorsque les blés de France arriveront avec promptitude et célérité sur le marché de Marseille - les vins de Bordeaux qu'on voit aux grandes Indes , et qui sont inconnus dans plus d'un arrondissement français, y feront leur entrée , grâce aux chemins Île fer ou canaux que nous devrons ouvrir. N'y a-l-il pas, dans les montagnes du Jura , des arbres magnifiques que personne n'achète faute de transport et n'est-il pas plus facile de tirer les pins du Canada que de ia forêt des Ardennes? Tout me porte à croire qu'une ère nouvelle s'ouvre pour l'industrie , et je veux espérer que le gouvernement fera marcher de front la révision des tarifs et la création des chemins qui rendront celte révision peu nuisible aux industriels privilégiés. »

Avec les grandes voies de communication, la consommation augmente, et la production est vivifiée; le prix des marchandises baisse avec leur prix de transport; l'industrie prospère ; le malaise disparaît pour faireplace à l'aisance. La famine et la peste qui la suit sont impossibles , à moins qu'elles ne soient produites par les calamités qui résultent du choc des nations les unes contre les autres, et de l'envahissement d'un peuple par un autre qui dévore les ressources de la contrée conquise, et néglige ia culture de son propre sol ; hors ce cas exceptionnel , la disette serait impossible, car elle ne vient désoler un pays qn» par le défaut de communications, et non paspar absence des denrées de prtmière nécessité. Quand les produits pourront à peu de frais et avec une incroyable célérité parcoiu/jr

un espace immense , ils iront trouver des consommateurs dans les contrées mat fournies : ce mouvement rétablira l'équilibre. Quand le inarcbe' local sera fourni des produits dont il a besoin, l'excédant trouvera de nouveaux consommateurs à de grandes distances. Dans l'état actuel des communications, ces consommateurs ne pourraient pas payer le pris des objets joint au prix de transport. On peut dire, en un mot,

3 je le marche" local s'agrandira de tout le marié national ; et si un jour les barrières do nations à nations s'abaissent, le résultat sera incalculable; alors la production, la distribution et la consommation des richesses auront reçu une immense extension.

On senl que l'impulsion donnée en France à l'industrie par les grandes voies de communication rapide qui aboutiront à deux mers sillounées de bateaux à vapeur sera incalculable ; les produits de l'intérieur des terres seront transportés avec célérité et à peu de frais dans tous nos port?, et s'ouvriront, par la navigation, de nombreux débouchés. Avec des lois économiques plus rationnelles et de pareils étémens de succès, il pourra y avoir du bonheur pour toutes les classes de la société, et l'on pourra proclamer hautement, sans craindre d'être contredit par les esprits chagrins , ce principe adopté par nos pères , mais d'uue application bien difficile , quand il y a désordre dans la production, la distribution et la consommation, ce principe qui veut que chaque homme ait droit a la subsistance.

Dans l'état d'activité , de sève , de force où se trouvera l'industrie alors , non-seulement tes chefs d'industrie que protègent maintenant les tarifs , et qui craignent tant de se voir ruiner si

le système prohibitif e'tait aboli , ne seront point lèses; mais l'immense accroissement des deDOU> clie's donnera un si grand nombre de nouveaux consommateurs, que d'autres industriels devront se hâter de produire concurremment, pour satisfaire aux besoins nouveau*.

Mais, nous le répétons , c'est en affranchissant l'industrie des mille entraves qui l'élreignent , que la société pourra jouir des bienfaits promis par les chemins de fer ; car si l'industrie a les mains liées par les tarifs des douanes , les impôts exorbitaus , les monopoles et les droits d'oc* trois , elle ne produira pas plus qu'elle ne produit; alors à quoi bon les voies de transport, s'il n'y a rien à transporter ? Au contraire , si l'affranchissement a lieu concurremment avec la création des chemins de fer et des canaux , l'industrie pourra faire des prodiges.

Il est aussi un autre point de vue sous lequel doit être envisagé l'établissement des chemins de fer et des canaux ; c'est celui de la civilisation. La où les communications sont rapides et nombreuses , l'erreur est bientôt détrônée pour faire place à la vérité. L'absolutisme et l'arbitraire sont bien difficiles ;i établir ou à maintenir, la où les masses, toujours en communication entre elles , s'instruisent mutuellement de leurs droits. Plus les hommes ont entre eux des rapports multipliés , plus ils acquièrent facilement ce sentiment de leur dignité qui les rend redoutables au despotisme. Ils ont la conscience de leur force, et ceux qui les gouvernent sont moins disposés à abuser de leur pouvoir , parce que à défaut de ce sentiment qui devrait faire respecter les hommes , lors même qu'ils sont faibles, ils' prennent l'habitude de respecter ce qui est puissant. C'est donc un double but que

Von se propose d'atteindre par l'établissement des grandes voies de communication ; leur in- ÔWnce est économique et civilisatrice , elles peuvent contribuer au triompe de la liberté comme à celui de l'industrie.

Page 1