‹ Manuel d'économie politiqueChapitre 7 sur 44 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Industrie manufacturière.

On entend, par industrie manufacturière, tout travail qui tend à transformer les matières premières en produits de valeur variable, mais toujours supérieure à celle qu'elles avaient dans leur état primitif.

Elle comprend, dans une immense échelle graduée , tous les arts qui se trouvent entre cça

deux extrémités : le travail d'une personne qui se confectionne un vêtement ou qui s'apprête un mets, et les immenses entreprises industrielles des villes manufacturières. Un tailleur est un manufacturier aussi bien qu'un chef d'industrie qui emploie plusieurs centaines d'ouvriers pour les travaux de sa manufacture. L'un et l'autre trau s forment les matières premières (et il faut entendre ce mot dans le sens relatif , c'est-à-dire que les mal» i es jiremîiVes , pour un industriel, sont celles qu'il modifie quelles que soient les transformations qu'elles aient de'ja subies) et leur donnent une valeur qu'elles n'avaient pas ; tous deux augmentent la richesse nationale dans des proportions fort différentes, il est vrai, mais ils 1 augmentent.

Prenons quelques produits agricoles, et suivons-les dans leurs transformations manufacturières. Le Lie' est livré au meunier, qui le transforme en farine; le boulanger, avec cette dernière, confectionne du pain qui est un produit manufacturé livré aussitôt à la consommation.

L'agriculteur qui se livre à l'éducation des bêtes à laine, remet son produit au fabricant, d'étoffes; les étoffes passent eutre les mains du marchand, et de là elles arrivent dans celles du tailleur, qui les façonne en vêlemens.

Un mineur lire du sein de la terre du minerai de fer. Le maître de forges le transforme eu fer; le coutelier, le taillandier, le serrurier approprient te fer aux usages de différens me'tiers, ou le transforment eu objets d'utilité. La division du travail préside à toutes les opérations , dont la nature est toujours mixte; les t> - ois industries s'y manifestent toujours.

Si l'entrepreneur d'industrie manufacturière

reçoit ses matières premières de l'industrie agri cole, il les reçoit aussi de l'industrie commerciale, dont nous nous occuperons plus tard. Quand il a reçu des cotons d'Amérique, il les transforme en fils , puis en tissus , et il a recours encore à l'industrie commerciale, pour livrer ses produits aux consommateurs.

C'est en constatant ainsi les rapports des trois industries entr'elles, que la nécessité de leur parfaite harmonie ressort avec plus d'évidenee. On voit nettement, alors, que si l'une des branches souffre, l'autre dépérit, et que si, par exemple, des récoltes abondantes surviennent dans un pays agricole , sa prospérité n'est point pour cela assurée, il lui faut encore le concours des deux industries qui ont pour but, l'une de transformer les produits en matières second a ires, l'autre de leur trouver des débouchés , c'est-*àdire de la valeur ; ou bien encore il est clair que l'abaissement du tarif des douanes , de nombreuses voies de communication, et. la liberté du commerce, seraient parfaitement inutiles, s'il n'y avait pas de produits agricoles ou manufacturés à distribuer pour la consommation.

La prospérité de l'industrie en général, amenée par l'application de lois économiques plus sages

3 ue celles qui régissaient nos pères, a élevé, ans la société, une puissance redoutable, toutà-fait indépendante de celle des privilégiés qu'elle balança , et qu'elle finit par renverser. Cette puissance , née des industries manufacturière et commerciale, qui donnent aux capitaux un emploi lucratif, confère à la bourgeoisie une influence immense qui précipita la révolution de 8g. Le pouvoir perdit peu-a-pen de sa force morale, qui passa à cett« classe intermédiaire

qui disposait de la force matérielle, et le pouvoir fut déplacé.

Arrivée a la liberté par la puissance de l'industrïe qui lui avait donne l'indépendance, cette classe voulut recueillir l'héritage de la caste écrasée, et fit un sort dur et cruel à tout ce qu'elle crut au-dessous d'elle même ; la classe laborieuse ne fut considérée par elle que comme un instrument.

Des pouvoirs nouveaux surgirent qui la cajolèrent, et se rapprochèrent d'elle en lui garantissant la jouissance de ses avantages. De celte alliance naquit le système d'entraves industrielles qui paralyse les efforts de la classe laborieuse , et la retient bon gré malgré dans l'ilotisme, par les protections sans nombre qu'il consacre à l'avantage de certains privilégiés de nouvelle espèce , au détriment des consommateurs.

L'industrie manufacturière , ou de transformation de valeurs , grandit à l'abri de ce sys^ tême , et rendit de grands services à la France ; mais bientôt amenant des représailles de prohibition, elle fut cause de bien des perturbations. Tenons-lui compte de ses services : elle créa des valeurs nouvelles avec lesquelles les agriculteurs, entrepreneurs et ouvriers, purent échanger l'excédant de leurs produits. Elle vivifia des I contrées désertes , et donna à la nation des puissances d'échange jusqu'alors inconnues. Elle augmenta sa richesse nationale dans une proportion considérable, et par conséquent elle favorisa le dérelopf ement des arts, des sciences et des lettres; car lorsque la richesse nationale vient à s'accroître, l'activité des échanges donne une noui elle vie au corps social , tout s'anime , des valeurs matérielles et immatérielles sont créées de tontes parts, des débouchés nombreux

sont ouverts à la production . le bonheur, la richesse et la moralité se répandent avec une merveilleuse rapidité.

L'exigence des industriels ne's de la protection s'accroît malheureusement toujours en raisou directe de l'importance de leurs productions; les gouvernails, presque toujours intéressés à maintenir le peuple dans la médiocrité , cèdent à leurs instances, et l'intérêt général est sacrifié à l'intérêt des grands producteurs. Les germes de malaise social se développent , et les hommes qui veulent voir leur patrie florissante , non pas superficiellement, mais à Tond, demandent à la science économique un plus juste emploi des forces industrielles. Ils demandent les moyens de rendre réelle une prospérité factice plus ou moins corticale, selon que les entraves apportées ans échanges nationaux et étrangers sont plus ou moins multipliés.

Lorsque nous aborderons l'industrie commerciale, nous rappellerons les différentes causes qui s'opposent à ce que les débouchés se multiplient; dans ce chapitre, nous ne parlerons que des privilèges qui sont assurés aux chefs d'industrie, et qui font payer aux consommateurs des prix plus élevés pour des produits moins bons.

Avec le système sous lequel nous vivons, telles et telles industries peuvent prospérer sans que cela soit l'indice de la prospérité publique. En effet, tels producteurs réalisent d'énormes bénéfices ; mais la masse des consommateurs souffre du haut prix des objets et de l'absence de concurrence avec les produits étr angers.

Nos raffineries de sucre, par exemple, prospèrent à l'abri des prohibitions, et le sucre que

nos voisins les Suisses paient oo centimes le demi-kilogramme, nous le payons plus ilu double généralement; sans la prolect-on accordée aux raffineurs et les privilèges dont jouissent nos trois iles, dont le commerce ne se soutiendrait pas sans eux , nous paierions celle denrée aussi bon marché que les autres peuples la paient, et sa consommation qui s'étendrait alors , apporterait quelque soulagement à la position du pauvre; un léger droit produirait bu fisc des sommes d'autant plus grandes que la consommation serait plus active, plus étendue.

Nos forges, protégées aussi par des tarifs excessifs sur les fers étrangers . ue nous livrent ce précieux métal, d'un usaje si général et si varié, qu'à un prix presque double ue celui auquel on 1 obtiendrait, si la protection n'existait plus. Dn jour les peuples, plus éilairés sur leurs intérêts, pourront éclianger leurs produits entre eux, comme nous échangeons en France de déparlement à département, sans barrières et sans entraves , si ce n'est les octrois, que le hou sens municipal commence à frapper dans plusieius localités.

Notre quincaillerie arriérée a besoin aussi de protection contre celle de l'Angleterre, et celle de Suède, aussi sommes-nous moins bien semis et à plus haut pris , triste conséquence du système protecteur.

Ces divers exemples démontrent clairement que les entraves pèsent sur l'industrie étrangère au profit de la nôtre: oui, mais au détriment des consommateurs réels et des consommateurs en expectative , dont la bourse trop modeste ne saurait atteindre le prix des produits protégés. Le travailleur souffre, il est privé d'une foule de choses utiles, et cependant 1 industrie prospère.

On le voit donc , l'industrie qui prospère n'est pas toujours le signe de la prospérité d'un peuple.

Les économistes du dernier siècle professaient une grande erreur, ils refusaient à l'industrie manu/acturière le pouvoir de produire , parce que, disaient-ils, elle ne peut rien ajoutera la niasse des matières premières, rien aux éle'mens des produits. Les ouvriers, scion leur raisonnement , transforment bien les produits qu'on leur donne, mais la valeur qu'ils y ajoutent est compensée par les dépenses faites par eux dans le cours de leur travail. Ces économistes ne s'étaient pas bien rendu compte de la vraie source des. richesses; ils ignoraient qu'elles résident dans la valeur conférée aux choses, dans leur nature échangeable, et que, tous les frais de production payés, il y a toujours une valeur excédante qui est une augmentation réelle de la masse des richesses, une vraie production.

L,'indu3trie manufacturière est non -seulement susceptible d'un accroissement indéfini par l'emploi et le perfectionnement des machines; maïs encore elle accroStles fortunes publiques et particulières , en enrichissant les consommateurs de tout ce qu'elle leur épargne dans l'achat des produits dont elle peut abaisser les prix èo raison directe de sa prospérité !

Elle jette, l'aisance dans une contrée, en multipliant ses denrées échangeables. Les villes ma- ■ * -împagnes qui, sans .tonii. commerciale n bornée aux inte ne reçoit | les. habitans pauvres qui manquent des. objets nécessaires au bien-être, se bornent forcément aux strictes exigences

Dans sa puissance , l'industrie manufacturière donne à un peuple les moyens de se procurer lous les prodiiits qui lui sont étrangers. De sorte que l'on peut dire qu'un pays couvert de grandes manufactures produit incessamment tout ce que le sol (les tropiques de l'Cquateur et des cercles 1

Eolaires peut offrir d'objets varies pour les esoins et les plaisirs de l'homme.

Un pays saus industrie manufacturière est pauvre et peu civilise', laudis qu'un pays où cette industrie est florissante, marche rapidement à la civilîsatiod. Remarquons bien ici que nous faisons nos reserves pour les classes laborieuses , toujours plus heureuses, il est vrai, quand elles appartiennent à un pays manufacturier; mais qui, néanmoins, ue jouissent pas de tout le bien-être mu quel elles ont droit de prétendre, parce que letirs profits sont mal réglés, parce qu'ils sont assis sur des bases incertaines, et qu'en général ils sout subordonnés aux caprices des chefs d'industrie. Nous parlerons dé ces graves inconvéniens, nous signalerons l'état d'hostilité dans lequel sont les travailleurs et les entrepreneurs d'industrie, et nous dirons tout le bien qui pourl'ait résulter d'un accord plus rationnel entre les uns et les autres.

Des causes trop puissantes de perturbation et de souffrance viennent souvent assaillir l'industrie manufacturière, on ne supposerait pas tout ce

3ue peuvent y jeter de troubles les seuls caprices e la mode. Ils déplacent avec violence la prospérité industrielle, et ne l'enlèvent pas à une contrée pour la porter dans une autre , sans bouleverser des milliers d'existences. Quand le malaise des ouvriers et des chefs d'industrie vient de cette cause,cn apparèuce si légère, il faut dès années porir le ffeire OiSpararlre. Les fluctuations

de la population produisent aussi de graves derangemens dans la vie industrielle d'une contrée.

Malthus, dans son excellent ouvrage sur la population, parte de ses terribles variations et de ses effets désastreux : u Nous savons tous, dit-il, combien les manufactures sont sujettes à tomber par le caprice de la mode, ou les accidens de la guerre. Les ouvriers de Spilalsfieds ont été réduits ù la misère, quand les mousselines ont pris la place des étoffes de soie. Ceux deShesfieldet de Birmingham ont été quelque temps sans ouvrage, parce qu'on porta des attaches et des boutons d'étoffe, au lieu de boucles et de boutous de métal. Les manufactures anglaises, prises en masse, se sont accrues avec rapidité; niais elles sont tombées en quelques endroits ; et partout où cela est arrivé , les paroisses ont été surchargées de pauvres , réduits à la condition la plus misérable. On voit, dans l'ouvrage du docteur Aikin, que de Koël 1793 à Noël 1794, les registres de 1 église collégiale de Manchester offrent une diminution de 168 mariages, 538 baptêmes et -25o sépultures. Dans la paroisse de Itorhdale, située dans le voisinage, la diminution offre un spectacle encore pluslriste,eu égard à la faiblesse de sa population. En 1792, il y eut 74O naissauces, 646 sépultures, 33q mariages; eu 1794, ou trouve Î73 naissances , 671 sépultures, et 199 mariages. La cause de cette réduction soudaine de la population fut la guerre commençante et la chute du crédit. Il n'y a que la plus extrême misère qui puisse avoir produit une aussi grande plaie. »

Si les manufactures eussent eu l'activité qu'elles avaient avant cette époque désastreuse, celte réduction n'eût pas en lieu. Le travail des manufactures ne donne pas du pain à une contrée

qui en

il crée di

produits dont la valeur échangeable procure les matières premières de l'industrie agricole ; il établit des rapports nombreux entre les populations qui cultivent et les populations manufuctu ri ères, alors l'abondance qui règne ici vient se faire sentir là.

L'industrie manufacturière, bornée d'abord au travail manuel, comme l'indique son nom, produisait peu, à grands frais, et elle employait un grand nombre de bras qu'elle enlevait à l'industrie agricole ; il arrivait de là que les produits m a nu facturés étaient d'un prix fort élevé, inaccessible par conséquent à la bourse du pauvre qui ne jouissait d'aucun des agrémeus de la vie matérielle. D'un autre côté la terre, moins bien cultivée, rendait peu et tout concourait à rendre mal heureuses les populations laborieuses des villes et des campagnes. Les objets de nécessité secondaire n'étaient acquis que par les classes opulentes rite leur fortune territoriale ou leurs gros haitefcens niellaient à même de se procurer tous les produits indigènes, el toutes les denrées exotiques que le commerce mettait à leur portée ; ces classes étaient intéressées à maintenir entre elles et les travailleurs, pelits el grands, une ligue de démarcation infranchissable q 11 ' ' ei "' assurait la jouissance de leurs privilèges injustes.

Kon-seulement le changement apporté dans les lois de la société politique rendit plus supportable la condition des classes pauvres en leur donnant la liberté, mais encore les modifications el les perfectionnemens nombreux qui changèrent, par l'accession des machines, la face de l'industrie, lenuirent à détruire un peu l'inégalité choquante qui existait entre de» horo-

mes auxquels le hasard seul de leur position donnait un sort si dissemblable.

Si les machines hâtèrent les améliorations sociales , le morcellement des propriétés joua aussi un rôle imporl un t dans le changement de condition des classes laborieuses. Ce morcellement donna de l'aisance à un grand nombre de familles réduites auparavant a la parcimonieuse éventualité - des salaires , qu'un maître piesqiie toujours despote et cruel réglait a un taux à peine suffisant pour l'entretien de la famille. Le nouveau propriétaire qui n'attendait de sa propriété que le nécessaire , et non le superflu , parée qu'elle était trop limitée d'abord , mit à h culture de son coin de terre nu soin extrême qui augmenta la richesse nationale en augmentant les produits du sol ; les facultés échangeables dés populations industrielles augmentèrent alors aussi , et à cette nouvelle condition de bonheur social, vinrent se joindre, par les phénomènes de la division du travail , l'invention de machines nouvelles, cl le perfectionnement des anciennes.

« Quand toute l'attention de l'espVit se dirige vers un objet, dit Adam Smith, l'homme trouve le moyen d'arriver à son but, et il le trouve plus aise'ment et plus vite que lorsqu'il se partage entre plusieurs objets à la fois. Or, par une suite de la division du travail, l'attention tout entière de chaque homme se trouve naturellement dirigée vers un objet simple et unique ; il est donc naturel de penser que, dans cette foule d'ouvriers qui se livrent à une branche particulière d'un même travail, il se trouvera quelque individu qui finira par rencontrer une méthode plus feede et plus prompte de perfectionner 1 ouvrage , toutes les fois que la nature de cet ouvrage permettra de l'amener k la perfection. «

Nous allons nous occuper maintenant de la liante et importante question des machines; question si controversée et qui , dans le temps où nous vivons, a dû fixer i'allenlion , parce qu'elle a été l'objet de débaU où tous les intérêts ont trouvé d'habiles avocats. Avec la liberté de la presse, chaque opinion a pu se faire jour, et présenter, d'un côté, le tableau des misères enfoulées par les machinés, et de l'autre montrer

L'industrie d'un pays est en voie de prospérité si ses produits sont à bas prix, ou si elle crée des produits nouveaux. Si les produits sont à bas prix, ils sont accessibles à un grand nombre de consommateurs dont ils augmentent l'aisance et les facultés industrielles reproductives; car c'estune «marque à taire, que plus le bien-être se répand dans les populations, plus l'industrie prospère; parce que beaucoup de citoyens qui ne se livraient, faute d'aisaucc, qu'à la production nécessaire à leur consommation personnelle, devenus plus heureux, concourent à produire cet excédant qui fait lu richesse nationale. Si des produits nouveaux sont créés, ils augmentent les ta cul téV échangeables d'une contrée, c'est-à-dire qu'ils accroissent sa richesse.

L'un des moyens les plus sûrs de produire beaucoup , c'est d'abaisser le prix des produits ; car alors le cercle des consommateurs s'élargit, les débouchés s'ouvrent, et l'industrie est considérablement activée ; pour arriver à cet heu-

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