‹ Manuel d'enseignement pratique des sourds-muets. Tome II - ExplicationsChapitre 51 sur 104 · N° LXII · texte numérisé non relu

N° LXII

COMPARATIF d’ÉGALITÉ.

L’égalité doit être le point d’on nous devons partir pour arriver à l’idée d’infériorité ou de supériorité.

Présentez à votre élève des objets exactement de même grandeur ;Tapprochez-les, ou bien, s’ils ne sont pas de nature à être rapprochés, faites-leslui mesurer, et vous obtiendrez facilement le signe à’égalité.

Faites venir deux personnes de même taille, et mesurez-les devant lui; ou bien encore mettez sous ses yeux la Planche XXII , il ne peut se méprendre sur l’intention de la première figure. Cette main armée d’une petite règle que vous apercevez au-dessus de la tête de ces deux hommes, indique assez la parfaite égalité de leur taille.

C’est ce que votre élève saura très bien exprimer, si vous l’interrogez. Après avoir désigné d’une main le jardinier et de l’autre le soldat, ses deux mains s’élèvent graduellement, puis s’arrêtent comme si elles s’appuyaient sur la tête de ces deux hommes. Elles se rapprochent ensuite et viennent se toucher par leur bord interne.

Passez à la figure 2. Nous y voyons dans les plateaux d’une balance d’un côté un sac, de l’autre

172 MANUEL D’ENSEIGNEMENT PRATIQUE une caisse. Vous faites remarquer à l’élève que les deux plateaux sont parfaitement en équilibre, que l’un ne s’élève pas plus que l’autre.

Par conséquent le sac.et la caisse sont aussi pesans l’un que l’autre. Pour exprimer cette dernière circonstance, nos deüx mains semblent soupeser les objets représentés. Elles s’élèvent ensuite horizontalement comme les deux plateaux de la balance, et viennent enfin se toucher dans toute l’étendue de leur bord interne, comme nous l’avons dit tout à l’heure.

En général, l’égalité et même la similitude, s’expriment en rapprochant horizontalement les deux mains ou plutôt les deux index de manière qu’ils se touchent dans toute leur étendue.

Tous les signes que nous avons indiqués jusqu’ici sont familiers ^ tous les sourds-muets, même avant qu’ils aient reçu aucune éducation. Le signe des deux index rapprochés, pour exprimer l’égalité ou la similitude, se retrouve chez presque tous les peuples de l’Orient, et il est en particulier très fréquemment employé par les Arabes.

Quelque juste que soit un signe, il ne faut jamais borner la votre explication; Vous vous assurerez que vous etes compris, par des exemples multipliés, bien choisis, et sur lesquels il ne peut y avoir de méprise.

Quand vous vous êtes convaincu que l’élève a bien saisi l’intention des Jig. 4,5, 6, vous le rame-

DES SOURDS-MUETS. i 7 3

nez à la première ; vous lui faites remarquer encore l’ègalitè parfaite de la taille des deux hommes qui y sont représentés ; lui-même s’empresse de l’exprimer par ses gestes -, et vous écrivez :

Ce soldat est grand, ce jardinier est grand également.

Ce qui est la traduction littérale des signes du sourd-muet.

Votre élève sait pourquoi vous écrivez également et non pas égal. Ainsi rien encore ne vous arrête.

Vous transposez d’aboïtl l’adverbe avant l’adjectif :

Ce soldat est grand, ce jardinier est également grand.

Vous substituez aussi à également :

Ce soldat est grand, ce jardinier est aussi grand.

Enfin, par une nouvelle inversion, vous transportez le second membre au-devant du premier, en ajoutant entre les deux la conjonction que, qui sert à^ndiquer le terme de la comparaison.

Cette transposition peut paraître d’abord superflue, puisque l’on peut également dire : Ce soldat est aussi grand que ce jardinier; ce jardinier est aussi grand que ce soldat.

Il semblerait donc que nous élevons ici, gratuitement , une difficulté frivole. Tant s’en faut cependant.

Le terme de la comparaison se trouve toujours

174 MANUEL D’ENSEIGNEMENT PRATIQUE en français dans le membre de phrase qui suit la conjonction que. Il est toujours censé le premier connu. Nous ne pouvons établir une comparaison qu’avec ce que nous connaissons.

Voilà aussi pourquoi le terme de la comparaison marche ordinairement le premier dans le langage des sourds-muets. Ils le mettent en avant comme pour servir de mesure.

Il est vrai que l’on peut quelquefois prendre, sans inconvénient, l’un ou l’autre membre de la phrase pour terme de la comparaison. Mais le plus souvent on ne pourrait faire cette transposition sans blesser à la fois la raison et la grammaire.

On peut dire : Une peau aussi blanche que le lis, un teint aussi frais que la rose; mais s’exprimerait-on correctement si l’on disait : Le lis est aussi blanc que cette peau, la rose n’est pas plus fraîche que ce teint.

C’était ainsi cependant que s’exprimaient habituellement les sourds-muets de l’institution, avant que nous leur eussions fait faire cette obse|vation bien simple, et qui cependant avait échappé à tous les instituteurs ; parce qu’en général on ne donne pas assez d’attention à l’étude du langage naturel. ,

Il faut dépouiller quelquefois les habitudes de la parole pour observer la véritable manière d’opérer de 1 esprit. Ce n’est que par cette attention minutieuse à rendre les plus légères nuances,

DES SOURDS-MUETS. i 7 5

que vous pouvez vous flatter de donner au sourdmuet le sentiment dé notre langue.

L’élève qui aura bien compris cette distinction sentira que s’il est question d’un général, par exemple, il ne sera pas exact de dire :

. Il est aussi brave que sage s *

mais bien : Il est aussi sage que brave.

On dirait au contraire d’un philosophe :

Il est aussi courageux que sage ; et non pas : Il est aussi sage que courageux ; parce que le titre de général suppose du courage, comme celui de philosophe suppose de la sagesse.

En parlant du premier, c’est son courage connu qui doit être le terme de la comparaison ; pour le second, ce serait sa sagesse.

Page 1