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CHAPITRE lY

Récits et chroniques

Joseph-Charles Taché. — Hubert LaRue. — Faucher de Saint-

Maurice.— Arthur Buies. — Adolphe Routhier.

Toute littérature produit des conteurs, des nouvellistes, des chroniqueurs qui expriment sous des formes très, variées, souvent légères et badines, parfois graves et dramatiques, les impressions de la conscience, les fantaisies de l'imagination, les aspects pittoresques de la vie populaire. Dans ces genres très souples, mal définis, où un peu de philosophie se mêle à l’observation, l’esprit français aime à exercer et à faire pétiller sa verve. Notre littérature canadienne ne manque pas d'auteurs qui, dans le récit ou la chronique, ont montré d’aimables qualités littéraires et un sens assez pénétrant de la réalité. La matière qui s’offre au talent des conteurs est ici abondante; cependant les légendes et les scènes de la vie populaire n’ont pas encore été assez largement exploitées par nos écrivains.

C’est vers ces légendes et ces aspects pittoresques de la vie canadienne que se porta d'abord le mouvement littéraire de 1860. Aucun autre sujet ne pouvait mieux satisfaire les enthousiasmes patriotiques de ceux qui voulaient alors doter leur pays d’une littérature nationale.

En 1860 l’abbé Raymond Ca^gratn commença à raconter quelques légendes canadiennes. Ces récits fantaisistes et merveilleux allaient bien à l’imagina-

tion romantique de l’auteur. La Jongleuse est la plus célèbre de ces légendes. Mais l’abbé Casgrain laissa brusquement la légende pour s’absorber dans l’histoire. Son exemple avait déjà cependant trouvé des imitateurs.

Joseph-Charles Taché (1821-1894) publia dans les Soirées canadiennes, en 1861, Trois Légendes, et en 1863, des récits populaires, réalistes et vrais, intitulés Forestiers et Yoyageurs{ 1). Dans ce recueil se trouvent rappelées en une langue souvent fruste et savoureuse, qui imite celle des hommes de chantiers ”, la vie des bûcherons et leurs veillées au “ camp.”

P.-J.-O. Chauveau (1820-1890) a publié plus tard, en 1877, Souvenirs et Légendes, et Pamphile Le May, habile à découvrir tout ce qu il y a de poésie dans les contes, a écrit les Contes vrais (1899).

Hubert LaRue (1833-1881). — Sous 1 influence du même patriotisme littéraire qui inspira la pléïade de 1860, le docteur Hubert LaRue professeur à 1 Université Laval, publiait dans les Soirees canadiennes , le Foyer Canadien, la Ruche littéraire, où il signait Isidore de Méplats, des études de mœurs qui ont beaucoup intéressé les contemporains. Parmi ces études, citons les Chansons populaires et historiques du Canada (1863), un Voyage autour de V Isle d’Orléans (1861), un Voyage sentimental sur la rue Saint- Jean , départ en 1860, retour en 1880 (1879). La

(1) Trois Légendes , et Forestiers ei Voyageurs ont plus ta ni ete publiés en volumes.

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plupart des études, récits, conférences du docteur LaRue, ont été' réunis en deux volumes (1870 et 1881) soin le titre de Mélanges historiques, littéraires et d'économie politique. Dans tous ces Mélangés se retrouvent la pensée ardente du patriote curieux de conserver les bonnes mœurs anciennes de la race, et aussi les convictions religieuses du professeur appliqué à faire de son laboratoire ou de sa chaire une tribune de l’enseignement scientifique chrétien.

Il ne faut pas oublier, dans notre littérature des récits, le journal du siège de Paris fait au jour le jour, en 1870, par Octave Crémazie, écrit dans une prose très alerte, et que l'on trouve, avec les Lettres du poète, dans l’unique volume de ses Œuvres complètes.

Mais parmi ceux qui ont laissé dans ce genre du récit et de la chronique des œuvres plus considérables, il faut surtout signaler les auteurs suivants.

Henri-Edmond Faucher de Saint-Maurice

(1844-1897), était doué d' une imagination fervente et d un goût très vif pour les voyages et les lointaines aventures. Il éprouvait le besoin irrésistible de confier au public ses impressions de touriste ou ses accidents héroïques de vie militaire. Né à Québec, le 18 avril 1844, il interrompit à vingt ans ses études de droit pour courir au Mexique se battre contre les guérilleros de Juarez, au profit de l’empereur Maximilien. Il se joignit au corps expéditionnaire français, resta deux ans à faire la guerre de surprises et. d’embuscades, et ne quitta le Mexique que le jour où furent rappelés les soldats de la France. Il revint au pays avec cette allure crâne, martiale, avec cette attitude

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de paladin qu’il ne devait plus quitter. Au surplus, ce chevalier un peu gascon avait un cœur d'or et ses instincts d’héroïsme se pénétraient d’exquise sensibilité.

Après son retour à Québec, Faucher accepta l'emploi de greffier de la Législature provinciale. Cette situation qu'il occupa pendant quinze ans lui fit des loisirs : il écrivit, il raconta ses expéditions de soldat ou de voyageur, et il essaya de peindre la vie canadienne. A partir de 1881, Faucher s’occupa aussi de politique ; il fut élu député de Bellechasse à l’Assemblée législative, et il fit du journalisme au Journal de Québec puis au Canadien. Tl mourut à Québec en

Les œuvres de Faucher de Saint-Maurice sont : De Québec à Mexico (1866) ; A la Brunante, contes et récits (187-1) ; Choses ei autres (1874), où l’on trouve surtout des essais de critique littéraire sur les contemporains de l’auteur ; Deux ans au Mexique (1875) ; De tribord à bâbord trois croisières dans le Golfe Saint-Laurent (1877) ; En route, sept jours dans les Provinces Maritimes (1888) ; Joies et Tristesses de la Mer (1888),. série de monographies où sont racontés des exploits ou des naufrages de marins canadiens ; Loin du Pays, souvenirs d’Europe, d’Afrique et d’Amérique, 2 volumes (1889) ; Notes pour servir à V histoire de l’ emperereur Maximilien (1889).

L’écrivain. — Faucher de Saint-Maurice continue, en l’élargissant, la tradition de nos conteurs. Il raconte d’abord, avec rapidité, et avec émotion, ses souvenirs militaires ; puis il s’applique a recueillir des légendes canadiennes et des histoires populaires telles qu'on en conte à la veillée, chez nous, et il en

compose le recueil très attachant A la Brimante. Mais Faucher, qui aime son pays, se plaît aussi à le parcourir, et il a soin de prendre note de ce qui frappe ses regards, de fixer par le dessin ou la couleur les paysages qu’il voit tout le long du fleuve Saint-Laurent, dans le Golfe, et dans les provinces maritimes. Tl y a là toute une littérature géographique qui se charge, non seulement de descriptions mais aussi d’impressions, d’anecdotes, de détails de mœurs, qui la font singulièrement intéressante.

Faucher de Saint-Maurice s’est mis tout entier dans son style. Il écrit avec distinction. Sa phrase est soignée et de bonne tenue. S’il y a des inégalités dans ses récits, il faut convenir que ces récits sont presque toujours piquants. Il y a tout à la fois, chez Faucher, de la verve populaire et de la recherche académique. Lisez, par exemple, racontées à la brimante, les légendes du Fantôme de la Roche, et du Feu des Roussi.

Arthur Buies (1840-1901) est resté chez nous le maître incontesté de la chronique. Né à la Côte des Neiges, près de Montréal, en 1840, Arthur Buies, de bonne heure séparé de ses parents qui allèrent, se fixer dans la Guyane Anglaise, et laissé aux soins de deux tantes qui s’appliquèrent à le bien élever, mena la vie la plus bizarre et la plus accidentée. Tour à tour, pendant sa jeunesse, habitant Québec et la Guyane, puis étudiant à Paris malgré la volonté de son père, et devenu soldat garibaldien, en 1859, au grand scandale de ses tantes, Arthur Buies revint au pays étudier le droit, et se fit recevoir au barreau en 1866. Tout aussitôt, l’avocat se lança sans le journalisme et commit les plus graves extravagances d’idées et de plume. Dis-

ciple de journalistes et d'écrivains français hostiles à l’Église, il s’attaqua volontiers au clergé canadien, aux idées et aux œuvres qu’il représente. Il faut négliger cette partie de l’œuvre de Buies, qui a sombré dans l’oubli Plus tard, le chroniqueur continua, dans différents journaux cpii accueillaient sa collaboration, de rédiger des articles courts, spirituels, variés, qui sont restés les modèles du genre dans notre littérature canadienne. Ces chroniques ont été réunies en volumes : Chroniques , Humeurs et Caprices (1873) ; Chroniques, Voyages (1875) ; Petites Chroniques pour 1877 (1878).

Arthur Buies a aussi consacré son talent d’observation à des études de géographie descriptive. Il a laissé en ce genre : U Ont nouais supérieur (1889), le Saguenay et le bassin du Lac Saint-Jean (1896), Récits de Voyages (1890), les Comtés de Rimouski, Matane et Témiscouata (1890), au Portique des Laurentides (1891), la Vallée de la Matapêdia (1895). Buies est mort à Québec en 1901.

Le chroniqueur. — Le nom d'Arthur Buies reste comme celui de l’écrivain qui a le mieux représenté chez nous l’esprit parisien, gouailleur et primesautier, frondeur à l’occasion, mais capable aussi de tendresse et de subtile émotion.

C’est dans l'article rapide, à la fois grave et léger, où se fixent les impressions mobiles de chaque jour, qu’a excellé Buies. On trouve dans ces pages où s’appliquaient son esprit et sa fantaisie, des tableaux de vie canadienne pleins de relief, des paysages décrits avec précision, des paragraphes qui sont des strophes de poésie ou des couplets de satiie, de petites dissertations à la fois spirituelles et pénétrantes. Le

style est mobile comme la pensée, parfois un peu négligé, toujours alerte, et d’une langue abondante et juste.

Arthur Buies a particulièrement aimé la langue française, il l’a voulue, chez nous, débarrassée de tous les apports dangereux, encombrants, de l’anglicisme. il a écrit, pour aider à la lutte contre l'anglicisme et le mauvais goût, une brochure Anglicismes et Canadianismes (1888).

Le genre de la chronique, qui avait réussi à Buies, fut largement cultivé par ses contemporains. Hector Fabre (1834-1910) publia en 1877, un recueil de Chroniques qu’il avait d'abord données au journal et où se retrouve la finesse polie et mordante de son ironie. Alphonse Lusignan (1843-1892) qui fit, au début de sa carrière, du journalisme très ardent et souvent mal inspiré, a laissé sous le titre de Coups d' œil et Coups de plume un volume de chroniques assez inégales, souvent ternes, très souvent spirituelles.

Napoléon Legendre (1841-1907) a réuni en deux volumes les Êchcs de Québec (1877), articles et chroniques où sont racontas les petits et grands événements de la vie quotidienne ; il avait déjà donné au public A mes Enfants (1875). Legendre fit aussi de» vers, qu’il groupa sous le titre d° Perce-X eige (1886). il rimait avec grâce et sans assez d’eft'orts vers l’originalité, de petits sujets varias où courait une légère philosophie. Il publia encore une étude sur la Langue française au Canada (1890), et un volume de Mélanges, prose et vers (1891).

Ernest Gagnon (1834-1915) a porté d’abord vers la chanson populaire sa curiosité et son effort litté-

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raire. En 1865, il publiait ce recueil des Chansons 'populaires du Canada qui est resté, chez nous, un livre classique de folk-lore. Mais Ernest Gagnon n était pas seulement un musicien et un artiste, il était encore le plus aimable causeur. Il voulut causer avec le public de ses souvenirs personnels et de ses observations sur nos mœurs canadiennes, et de ses recherches historiques. Il publia successivement Lettres de voyage (1876), Choses d'autrefois (1905), Feuilles volantes et Pages d'histoire (1910). Deux autres ouvrages, plus érudits, et qui sont deux instructives monographies, parurent, l’un,' Le Fort et le Château Saint-Louis , en 1895, l’autre, Louis Jol- Het, en 1902. Une main pieuse et filiale a extrait de ses œuvres et publié après sa mort un recueil de Pages choisies (1916).

Sir Adolphe Routhier (1839-1920). a écrit en différents genres des livres d’inspiration variée et de style élégant.

Né en 1839 à Saint-Placide des Deux-Montagnes, et décédé en juin 1920 à sa maison de campagne de Saint- Irénée, Adolphe Routhier a vécu presque toute sa vie à Québec, où il exerça les hautes fonctions de juge de la Cour Supérieure et de la Cour de l’Amirauté; il y fut mêlé pendant près de 50 ans, et jusqu’à sa mort, à tous les mouvements littéraires. 11 donna d’abord au public ses Causeries du Dimanche (1871), où il disserte sur de graves questions de doctrine, d’histoire de l’Église, et de critique littéraire. Quelques mois après s’élevaient autour des Causeries , et aussi autour des ambitions littéraires de plusieurs jeunes écrivains, des discussions ardentes où se heurtèrent les plus tenaces rivalités. Ce fut, dans

notre littérature qui avait reçu du mouvement intellectuel de 1860 une vive impulsion, l’âge d’or des Silhouettes littéraires, des Portraits et Pastels, des Profils et Grimaces. Sous le couvert du pseudonyme, l’abbé Casgrain et Joseph Marmette, qui signaienl Placide Lèpine ( Silhouettes littéraires), Hubert LaRue qui signait Laurent ( Profils et Grimaces) , et Adolphe Routhier qui se nommait Jean Piquefort, se renvoyaient dans les journaux les moins suaves aménités. Les Guêpes canadiennes ont soigneusement recuilli ces articles, tout ce miel amer de la critique. On relit avec intérêt ces pages et en particulier les Portraits et Pastels de Routhier.

Plus tard le polémiste se fit touriste, et il raconta ses voyages : A travers l’Europe (2 volumes, 1881 et 1883) ; En canot (1881) ; A travers l’Espagne (1889) ; De Québec à Victoria (1893). A cette littérature des récits et des souvenirs appartiennent aussi La Reine Victoria et son jubilé (1898), et Québec et Levis (1900). A. Routhier s’est fait encore critique littéraire dans Les Grands Drames (1889), romancier en publiant le Centurion (1909), qui est un essai de reconstitution d’histoire juive et romaine au temps de Notre-Seigneur, et Paulina (1918), roman des temps apostoliques ; il se fit aussi apologiste dans son livre De l'Homme à Dieu (1913). Il publia enfin un drame historique, Montcalm et Lêvis (1918). En 1882, il avait publié un volume en vers : Les Echos.

Dans tous ces ouvrages, on retrouve les deux facultés maîtresses du talent de A. Routhier, l'imagination et la sensibilité. L'émotion, plus fortement que la pensée, anime et remplit les développements. L’auteur s’applique à écrire une langue person-

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nelle, chaude et colorée. Nous signalerons plus loin les deux recueils de discours de Routliier.

Après tous ce» conteurs et nouvellistes de la fin du siècle dernier, nommons encore : Ernest Myrand (1854-1921) qui débuta par Une fête de Noël sous Jacques Cartier (1888), où se mêlent la fantaisieet l’érudition, et publia en 1899 une précieuse monographie des Ncëls anciens de la Nouvelle-France ; M. l’abbé V.-A. Huard, qui a écrit au fil d’une plume trop facile ses impressions de voyage : Labrador et Anticosti (1897), et Impressions d'un Passant (1906).

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