‹ Manuel d'histoire de la littérature canadienne-françaiseChapitre 13 sur 18 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Philosophie. — Eloquence.

Littérature philosophique. — Publicistes : Jules- Paul Tardi vel. — Orateurs politiques et religieux.

Littérature philosophique.— Notre littérature philosophique n’a rien fourni d’original ou de remarquable pendant cette deuxième période. L'esprit canadien n’a pas encore porté de ce côté un suffisant effort. En matière de philosophie, il a assimilé plus qu’il n’a produit.

De graves questions d’ordre social ou politique ont souvent préoccupé 1 attention, et ont suscité des œuvres courtes et rapides, brochures ou pamphlets écrits sous l’influence du moment, et qui n ont guère survécu à leur actualité. Deux ouvrages de sociologie et de philosophie, plus consistants et plus substantiels, méritent d'être ici rappelés : Quelques Considérations sur les rapports de la société civile avec la religion et la famille (1866), par Mgr Louis- François Laflèche (1818-1898), évêque des Trois- Rivières, et Le ^Libéralisme (1872) par Mgr Benjamin Paquet (1832-1900). Dans l'ordre apologétique, signalons la Primauté et l Infaillibilité des Souverains Pontifes (1873), La Sainte Ecriture et la Règle de Foi (1874), le Culte catholique (1875), par l’abbé Louis-Nazaire Bégin, aujourd’hui cardinal-archevêque de Québec. C est à 1 Université Laval de Québec, devenue un centre d'études où se groupaient

CANA DIENNE-FRAN Ç AISE

d’éminents professeurs, que les abbés Paquet et Bégin enseignèrent leurs leçons avant de les publier.

C’est, encore une ferme pensée philosophique et apologétique qui a inspiré les opuscules de Mgr Joseph-S abi n Raymond (1810-1887) : Importance des études religieuses (1864) ; Devoirs envers le Pape ; Destinées providentielles de Rome ; De l'Eiilise et de VÊtai.

Publicistes et journalistes. — Quelques journalistes se sont particulièrement distingués dans les luttes politiques ou sociales de la fin du siècle dernier, et ont laissé le souvenir d’un art assez habile à manier les idées, la dialectique, l'ironie ou l’invective. Malheureusement l’œuvre de la plupart d’entre eux est restée enfouie au journal où elle parut. 'Tl convient de rappeler ici quelques noms qui furent populaires dans l’histoire de notre journalisme: Joseph-Charles Taché (1821-1894), fondateur du Courrier du Canada, Joseph-Edmond Cauchon (1816-1885), fondateur du Journal de Québec, Hector Fabre (1834-1910), longtemps rédacteur à V Evénement , puis, pendant qu’il occupait à Paris le poste de Commissaire général du Canada, fondateur et rédacteur du Paris-Canada, Oscar DuNN (1845- 1885) rédacteur au Courrier de Saint-Hyacinthe et à la Minerve, qui nous a laissé Dix ans de Journalisme (1876) et Lectures pour tous (1878) ; Israël Tarte (1848-1907), rédacteur au Canadien et à la Patrie.

Au-dessus de tous ces noms que nous venons de rappeler, il faut placer celui de Jules-Paul Tardivel.

Jules-Paul Tardivel (1851-1905). — Né aux

États-Unis, à Covington, le 2 septembre 1831, d’un

HISTOIRE I)E LA LITTERATURE

père français et d’une mère anglaise ; orphelin de mère dès l’âge de trois ans, et élevé dans la seule connaissance de la langue anglaise, ce n’est qu'à l’âge de 17 ans, en 1868, que Tardivel vint apprendre le français au Séminaire de Saint- Hyacinthe^ où il fit ses études classiques. Il devait vouer un culte spécial à cette langue apprise sur le tard et qu’il se préoccupa de défendre contre l’anglicisme. C’est dans les travaux laborieux du journalisme que Tardivel a passé toute sa vie. Il débuta au Courrier de Saint-Hyacinthe, puis collabora à la Minerve, et fonda, en 1881, le journal ou revue hebdomadaire, la Vérité, dont il fut le rédacteur jusqu’à sa mort, arrivée le 24 avril 1905.

Tl a réuni en trois volumes, intitulés Mélanges, ses principaux articles. On a aussi de lui une biographie de Pie IX (1878), des Notes de Voyages (1890), un livre très apprécié sur la Situation religieuse aux Etats-Unis (1900), où il répond à un article de Ferdinand Brunetière, paru dans la Revue des Deux Mondes, mr le Catholicisme aux Etats-Unis, et enfin deux brochures, V Anglicisme voilà l'ennemi (1880), et la Langue française au Canada (1901). Nous avons déjà signalé son roman à thèse anti-maçonnique Pour la Patrie (1895).

Le journaliste. — L’œuvre principal, essentielle» de Tardivel, c’est la lutte qu’il a faite dans la Vérité contre toutes les idées qui tendaient à amoindrir chez nous les doctrines et l’influence de l’Église. Il fut avant tout journaliste catholique, et indépendant des partis politiques. A ce titre, Tardivel a été chez nous un prévoyant initiateur. Persuadé que la morale publique baisse quand elle ne s’inspire

pas des enseignements de l’Église, et que la législation et 1 action politique deviennent facilement dangereuses quand elles s'isolent des principes de la philosophie chrétienne, persuadé aussi que notre vie historique est intimement liée à la vie même de l’Église, qui fut chez nous une incomparable ouvrière de nos destinées nationales, Tardivel n’a cessé de combattre toutes les infiltrations libérales qui pouvaient ici fausser l’opinion politique ; il a dénoncé avec une particulière vigueur les influences occultes de la franc-maçonnerie Ce fut pour livrer avec plus de liberté toutes ces batailles d’idées et de principes que Tardivel se plaça au-dessus des partis politiques. Il estimait que si les partis politiques sont nécessaires, l’esprit de parti peut facilement devenir une puissance aveugle et néfaste. La franchise, l’intransigeance, et quelquefois des excès de pensée ou d’appréciation, ont fait à Tardivel beaucoup d’adversaires. Tous se sont plu à louer la droiture de sa volonté, l’indépendance courageuse de sa plume et de ses convictions.

La langue qu’écrivait Tardivel est surtout faite de clarté et de raison. Elle n’a pas de brillant coloris, ni de surprises de mots. Cependant, elle devient facilement chaude et animée quand elle est mise au service des colères ou des hautes passions de l’écrivain.

C’est à cette période de notre histoire littéraire que nous étudions, qu’il faut aussi attribuer l’œuvre de journaliste militant que fut longtemps M. Thomas Chapais. M. Chapais a recueilli et groupé dans ses Mélanges de 'polémique et d'études religieuses, politiques et littéraires les articles qu’il écrivit sur les ques-

tions les plus graves qui ont surgi pendant les dixsept ans (1884-1901) qu’il dirigea le Courrier du Canada. Le style de ces articles, souvent inégal, porte volontiers la marque du talent oratoire de l’auteur.

L’éloquence. — L’on peut au journalisme rattacher l’éloquence politique. A la tribune et au journal sont agitées les questions les plus importantes de la vie d’un peuple. Et la tribune fut toujours occupée chez nous, depuis les origines de notre vie parlementaire, et surtout depuis 1850, par un grand nombre d'orateurs. Mais la quantité de nos tribuns fut bien supérieure à leur qualité. En général, notre éloquence politique ne s’est pas assez souciée de l’art. Elle a contenu plus de passions que d’idées ; et elle se pare de plus de déclamations que de beautés. Il y a longtemps que Cicéron a constaté qu'il est bien difficile d’exceller dans un genre qui exige une si haute culture de l'esprit, un patient apprentissage de l’art, et les plus précieuses qualités de l’âme. Trop souvent et trop longtemps notre éloquence politique est restée terne et lourde, ou emphatique et pompeuse à la façon des tirades romantiques ; elle a trop volontiers retourné les lieux communs de la banalité, et ne s’est pas assez renouvelée dans la méditation et la science. Il est possible que l’éloquence parlementaire anglaise, diffuse et volontiers ignorante des lois de la composition, ait influé sur la valeur littéraire de la nôtre.

Parmi les orateurs qui, vers la. fin du siècle dernier, ont exercé par la parole le plus d'emprise sur les assemblées politiques ou les parlements, et dont on a recueilli et publié les discours, il faut signaler Sir

Georges- Étienne Cartier, Honoré Mercier, Adolphe Cli api eau, et le plus séduisant de tous Sir Wilfrid Laurier. Cartier (1815-1873), le grand ouvrier politique de l’acte de la Confédération, avait plus de raison solide et prudente que de flamme oratoire ; Mercier (1840-1894) fut un tribun patriote, préoccupé de défendre et d’agrandir notre vie française, un excitateur de sympathie et d’enthousiasme ; Ciiapleau (1840-1898), par son verbe harmonieux autant que par la finesse de son esprit, fut un habile enchanteur ; Sir Wilfrid Laurier (1841-1919), qui les domina de sa haute taille et aussi par l’élévation facile de ses pensées, reste comme le type le plus élégant et le plus académique de nos orateurs parlementaires.

L’éloquence académique, plus soignée dans ses formes et plus soucieuse d’idées que notre éloquence politique, est surtout représentée dans la seconde moitié du siècle dernier par P.-J.-O. Chauveau, (1820-1890), l’orateur des grandes fêtes nationales, le juge A. -B. Routhier (1839-1920) {Conférences et discours, 2 vols), dont la phrase se charge surtout d’émotions, M. Thomas Chapais, Discours et Conférences, (2 vols), qui aime particulièrement à célébrer nos grands souvenirs et nos grands devoirs historiques, et l’abbé Gustave Bourassa (18G0-1904), qui a laissé un intéressant volume de Conférences et Discours (1899).

L’éloquence de la chaire est assurément celle qui chez nous fut le plus pratiquée ; et c’est elle qui a laissé le moins d’œuvres écrites. Nos meilleurs prédicateurs n’ont pas assez pris soin de prolonger par le

livre l’écho de leurs discours. Plusieurs d’entre eux se sont pourtant distingués, et ont conquis la faveur du public. Tl faudra, dans notre histoire de l’éloquence sacrée, mettre au premier rang l’abbé Jean Holmes (1799-1852), du Séminaire de Québec, qui prêcha en 1848 et en 1849, dans la cathédrale de Québec, une série de conférences qui obtinrent un incomparable succès. On accourut pour entendre la parole vibrante, chaude et persuasive de l’orateur, appliqué à démontrer la vérité de Dieu et de son Eglise. M. Holmes, appuyant à la fois ses démonstrations sur la théologie et l’histoire, donnait à ses leçons d’apologétique une variété de forme et d’arguments qui captivait l’attention, et souvent provoquait l’enthousiasme. On relit encore avec intérêt ces pages oratoires où passait le grand souffle de l'éloquence romantique.

A côté des Conférences de Notre-Dame de Québec, de l’abbé Holmes, il faut placer le recueil des conférences, sermons et discours de l’abbé Louis-Honoré Paquet (1838-1915), que l’on a récemment publié(l). L’abbé L.-H. Paquet, professeur à l'LTniversité Laval, fut longtemps l’orateur de la chaire le plus goûté. Non seulement sa voix qui avait les plus pures sonorités métalliques, mais aussi sa pensée qui était ferme, et son style qui se paraît d’élégance et de simplicité, concouraient à le faire aimer et rechercher des auditoires d’élite.

(1) J'abbe Louis-Honoré Paquet. Echos et Glanures, Québec,

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