CHAPITRE PREMIER
Renouveau littéraire. — La poésie.
Renouveau littéraire.— Il est bien difficile de juger les quinze dernières années de notre vie littéraire : nous coudoyons les hommes qui travaillent, qui écrivent, et il manque évidemment, pour la sécurité et la parfaite justesse de nos appréciations, le recul nécessaire du temps. Cependant, nous ne croyons pas qu’il soit téméraire d’affirmer dès maintenant que pendant ces vingt-cinq premières années du vingtième siècle, nous avons assisté à un renouveau des lettres canadiennes. Les auteurs se sont multipliés, ils se sont faits plus artistes, et le public a plus activement collaboré, par son attention sympathique, à cette floraison nouvelle de la littérature de chez nous.
Cette renaissance a été déterminée par des influences qui, du dehors ou du dedans, stimulent le travail de l’esprit.
Depuis vingt ans, la littérature française, qui fut toujours maîtresse ou éducatrice de la nôtre, a répandu, chez nous, avec plus d’abondance que jamais, ses livres, ses revues et ses journaux. Nos librairies canadiennes-françaises ont vu s’accroître de façon considérable leur clientèle. On lit beaucoup plus qu’autrefois. Si on ne lit pas mieux, il y a beaucoup plus de lecteurs, et on lit beaucoup plus de livres. Et il arrive que le public instruit s’intéresse davantage à toutes les questions d’ordre littéraire, social, philosophique, dont est remplie cette littérature française contemporaine. Et voilà peut-être l’une des causes de cet accroissement de productions littéraires que l’on remarque chez nous. Il y a plus d’idées dans l’air et dans les esprits. Et les esprits sont ainsi enrichis et fécondés.
D’autre part, nos écrivains ont été plus encouragés par le public. Notre amour propre national a déterminé vers eux un courant de sympathie plus large et plus continu. . Nous voulons une vie nationale canadienne-française plus complète, plus profonde, plus brillante au regard de l’étranger, mieux pourvue aussi de tout ce qui peut, à l’intérieur, accroître ses forces de résistance et de propagande. Les luttes injustes, mesquines, que l'on fait à l'élément français dans les provinces où nous sommes en minorité, luttes qui ont pris depuis quelques années une acuité nouvelle et dangereuse, ont ramené notre attention sur tous les intérêts menacés de notre langue et de notre race. Le culte des choses de chez nous s’est
développé au milieu de ces épreuves ; les écrivains se sont appliqués à y satisfaire dans des œuvres nouvelles, et le public a mieux qu’autrefois répondu à cet effort. Il accueille avec plus de sympathie les livres canadiens.
De ce mouvement patriotique sont nées des associations qui devaient elles-mêmes provoquer des activités littéraires nouvelles. En 1902, était fondée cà Québec, sous les auspices de l’Université Laval, la Société du 1 arler français au Canada. Aucune institution n'a autant contribué à faire mieux estimer notre langue, nos traditions et notre littérature. Par sa revue mensuelle, le Parler français, que continue aujourd'hui le Canada français, elle a rappelé sans cesse vers nos œuvres canadiennes l’attention du public, elle a stimulé le travail des écrivains ; elle a mis en faveur ce que l’on a appelé la “ nationalisation " de notre littérature.
C est par ses soins que fut organisé, en 1912, le premier et triomphal congrès de la langue française au Canada. Ce congrès groupa toute la famille française de l’Amérique, il rapprocha toutes les forces vives de la race, il fit avec soin l’inventaire de toutes nos ressources intellectuelles, et il mit en plus grande lumière le rôle important et nécessaire de notre littérature.
D’autre part, vers la fin du siècle dernier s’était formé à Montréal un cénacle d’écrivains qui devaient trouver dans ce rapprochement des personnes une incitation au travail. L 'École littéraire, fondée en 1895, réunit poètes et prosateurs au Château historique de Ramesay. Elle n’imposait aucune discipline artistique à ses membres, ce fut un cercle litt.é
HISTOIRE DE L4 LITTERATURE
raire plutôt qu’une école. En 1900, parut sous le titre collectif de Soirées du Château de Ramezay, quelques-unes des meilleures productions de ses membres. Si V École s’est assez vite dispersée, il semble qu’il est resté, à Montréal, de cette initiative, une activité littéraire qui, depuis, n’a fait que s’accroître.
Une autre cause du renouveau que nous constatons au début du vingtième siècle, c’est l’apparition de la critique littéraire. Celle-ci s’est particulièrement appliquée à créer de l’estime pour le livre canadien, à louer ce qu’il y avait de bon dans ces livres, à reprendre avec bienveillance ce qu’il y avait de médiocre, et à guider ainsi vers le mieux nos écrivains. La critique, sans doute, s’était exercée ici avant 1900, mais elle n’avait guère connu de mesure, et ses essais avaient surtout consisté en des articles rares, isolés, où la louange était excessive et la censure trop violente(l). Personne n’avait eu le goût ou le courage de pratiquer spécialement ce genre plutôt ingrat.
Sans exagérer l’importance de la critique, il faut reconnaître qu’elle est pourtant nécessaire, et que sans elle les œuvres littéraires ne reçoivent pas du public l’attention qu'elles méritent. C’est à la suite des premiers efforts de notre critique, que l'iiistoire de la littérature canadienne, trop inconnue auparavant, fut inscrite aux programmes des études primaires supérieures et de l’enseignement secondaire.
En même temps que se multiplient les œuvres et que veille la critique, l’art littéraire paraît en progrès sur les périodes précédentes. Les méthodes devien-
(1) Voir ù ce sujet /’ I ntroduction île nos Essais sur la Littérature canadienne.
nent plus rigoureuses, et le goût plus judicieux. L’histoire et la poésie ont particulièrement profité de ces perfectionnements. L’école historique de Québec. et l’école des poètes de Montréal ont produit en ces dernières années quelques-unes de nos meilleures œuvres.
La Poésie. — C’est la poésie qui paraît avoir le plus abondamment inspiré nos écrivains depuis vingt ans. Et c’est à Montréal que les poètes ont surgi plus nombreux. L 'Ecole littéraire y a groupé d’abord autour de quelques anciens, où Louis Fréchette apparaissait déjà comme un ancêtre, des jeunes qui voulaient continuer leur œuvre et la perfectionner. Toutes les promesses de cette Ecole n'ont pas été tenues, mais il s’est détaché de ce cénacle des laborieux qui ont lié leurs premières gerbes. De plus, beaucoup de poètes nouveaux qui ont publié des vers depuis vingt ans ont travaillé en dehors de l’École, et sans paraître avoir subi son influence.
1/ École, d’ailleurs, ne s’est jamais proposé que de stimuler le travail et de corriger en séances fraternelles les essais qu’on voulait bien lui soumettre.
Il faut remarquer que notre poésie contemporaine est d’inspiration plus variée, et d’un art plus parfait que celle de l’époque précédente. Elle s’exerce moins exclusivement sur des sujets patriotiques, elle s’est faite plus intérieure et plus psychologique. Pamphile LeMay, un vétéran de 1860, n’a pu luimême échapper à ces influences nouvelles, et il a publié, en 1904, son meilleur recueil, le plus artistique et le plus riche d’inspirations personnelles,
les Gouttelettes. A côté des poètes psychologues ou moralistes, il faut distinguer le groupe intéressant de ceux qui aujourd’hui s’appliquent à chanter non pas la patrie en général, ou notre histoire, mais la petite patrie et les petites choses si attachantes de chez nous. C’est notre groupe des poète» du terroir.
Parmi les poètes qui ont aux premières heures du vingtième siècle attiré l’attention du public canadien, il faut signaler Charles Gill (1871-1918), qui s’est essayé dans le genre lyrique et descriptif. Ses poésies, souvent de haute inspiration, sont souvent entachées de prosaïsme. Ses œuvres ont été publiées après sa mort : Le Cap Eternité, suivi des Etoiles filantes et de traductions d’Horace (1919).
M. Émile Nelligan. fut l’une des meilleures espérances de l’Ecole littéraire. Son talent devait trop tôt sombrer dans le naufrage douloureux de son esprit. Ses poésies ont été recueillies dans le livre Emile Nelligan et son œuvre (1903). — Nelligan s’est défini lui-même dans deux poèmes infiniment tristes : Mon âme et le Vaisseau d'or. Sa poésie est sortie toute en fièvre de son imagination et de sa pensée. Elle tient au tempérament surexcité, malade, du poète, à ses tristesses qui l’accablent, à ses désirs qui le tourmentent, et nullement à nos traditions nationales et religieuses. Cette âme impressionnable que la névrose secoue et ébranle, est une âme d’artiste. Elle s’inspire trop visiblement parfois de Paul Verlaine, de Charles Beaudelaire, ou de Maurice Rollinat, mais elle apporte à ces imitations un grand souci de la forme. Le poète cherche le mot
pittoresque ou rare qui fasse image ou harmonie. Il est regrettable qu’il y ait parfois dans ses vers tant de négligence voulues et tant d’excentricités déconcertantes.
Albert Lozeau (1878-1924) est l'un des poètes de la jeune école qui ont fait l'œuvre la plus abondante et la plus artistique. Il a publié Y Ame solitaire (1907), le Mirai r des jours (1912), Lauriers et Feuilles d'Érable (1916). Trois séries de Billets du soir (1911, 1912 et 1918) attestent que le poète sait habilement manier la prose. Ces billets sont de petits poèmes tout délicats, des sonnets en prose.
M. Lozeau s’est tout d’abord appliqué à chanter la vie intérieure de l'âme et ses désirs. Victime, dès sa jeunesse, d’un accident tragique qui l’a condamné pour le reste de sa vie à l’immobilité et à la solitude, il n’a guère vu le monde et la nature que par les fenêtres de sa chambre. Il rêve donc alors plus qu’il n’observe ; et c’est dans le sonnet qu’il se plaît davantage à enfermer le songe de sa pensée. Mais le poète aime aussi la nature et il la chante soit pour la décrire avec sobriété, soit pour y reproduire l’harmonie qu’il y perçoit. Toujours il le fait en artiste, occupé avec soin des effets de mots et de style. Ses poèmes ressemblent souvent à de fines broderies, et les dessins en sont parfois trop menus et trop recherchés.
M. Paul Morin a publié en 1911 le Paon d’ Émail. Ce livre fut pour notre public une surprise. Par lui entraient dans notre poésie canadienne l’art de décrire pour décrire, de peindre pour peindre, ef; l’exclusive préoccupation de montrer aux yeux des
lignes souples et des couleurs harmonieuses. Cette œuvre de dilettantisme était aussi, en son fond, une œuvre païenne. Mais l’œuvre était cependant faite de bonne main d’ouvrier ; et il faut reconnaître qu’il y a dans ce recueil la marque d’un talent précieux.
M. Morin vient de publier un autre recueil, Poèmes de cendre et d'or (1922), qui contient des pièces d’une remarquable perfection de forme; mais il y a aussi dans ce livre beaucoup de traces d’une fantaisie qui est de la faiblesse.
D’une inspiration moins impersonnelle, mais avec un art très recherché aussi, et quelquefois trop laborieux, M. Jean Charbonneau dans les Blessures (1912) et M. René Chopin dans le Cœur en exil (1913) ont écrit des vers où la pensée est souvent trouble, et se perd dans des rêves d’impiété obscure. M. Charbonneau a depuis fait paraître deux autres recueils: l’Age de Sang (1921) et les Prédestinés (1923) . M. Guv Del ah aye a trop voulu sortir des chemins battus du lyrisme, en écrivant les Phases (1910), recueil où l’on aperçoit les traces d”un talent original et souple, mais où l’auteur s’est égaré dans les vagues fantaisies du symbolisme.
'Parmi les nouveaux poètes qui se sont occupés d’analyser des états d’âme, et qui y ont assez bien réussi, avec une inspiration inégale, il faut encore nommer M. Albert Dreux ( Les Soirs, 1910), Le Mauvais Passant, (1920) ;
M. Jules Tremblay ( Des Mots, des Vers, 1911, Du Crépuscule aux Aubes, 1917, Les Ferments, 1917, Arômes du Terroir 1918).
Alphonse Beauregard (1881-1924), Les Forces (1912), Les Alternances (1921) ;
C AN A DI ENNE- FRANÇAISE
M. W.-A. Baker, Rêveries (1915), Nouvelles Rêveries (1915) Les Disques d’Ariain, (1918);
Ï\I. 1 abbé Arthur Laçasse, Heures solitaires, (1916) et L Envol des Heures, (1919);
M. Édouard Chauvin, Figurines (1918);
M. Alonzo Cinq-Mars, De l’Aube au Midi (1924).
D’agréables recueils ont été signés par des femmes poètes: P aise, D Azur, de Lys, de Flamme (1923), Millicent, Campanules (1923).
M. Louis-Joseph Doucet a écrit de jolies pièces qui brillent ici et là au milieu d’une production très abondante et trop souvent terne : La Chanson du Passant (1908), La Jonchee nouvelle (1910), Sur les Remparts (1911), Les Palais chimériques (1912), Palais d’argile (1916), Au vent qui passe (1917), Idylles symboliques et Vers les Heures' passées (1918).
D autres ont plutôt cherché dans la poésie des choses de chez nous le motif de leurs chants ; ils ont renouvelé aux souffles de la bonne nature canadienne leurs couplets rustiques ou familiers. Ce sont : M. Albert Ferland, avec la série des poèmes intitulés le Canada chanté, qu’il commençait à publier en 1908 ; M. Englebert Gallèze (Les Chemins de V Ame, 1910, La claire Fontaine, 1913) ; .Jacquelin ou M. Alphonse Desilets ( Heures poétiques, 1910, Mon Pays, mes Amours, 1913), Dans la Brise dit, Terroir (1922) ; M. Hector Demers (Voix champêtres, 1912); Mme Blanche Lamontagne (Visions gaspésiennes, 1913, Par nos champs et nos rives, 1917, La Vieille Maison , 1920, Les Trois Lyres, 1923),
Mme Blanche Lamontagne est, de tout ce dernier groupe, le poète qui sait mettre le plus de précision pittoresque dans ses vers. Ses derniers recueils, Par nos champs et nos rives et La Vieille Maison, nous montrent en plein développement un talent laborieux, une âme d’artiste qui se complaît dans la vision et la description des choses qui 1 entourent. Son réalisme vigoureux se mêle d’idéalisme élevé et très sain. Sa poésie du terroir est la plus vraie, la plus forte, la plus chargée de substance canadienne que l’on ait écrite chez nous ; et c’est aussi la plus profondément imprégnée des sentiments, des émotions de la vie populaire.