‹ Manuel d'histoire de la littérature canadienne-françaiseChapitre 7 sur 18 · MONTRÉAL · texte numérisé non relu

MONTRÉAL

Devoirs du Commerce ; Considérations sur le sort des classes ouvrières. Cette dernière conférence rappelle très heureusement les conditions sociales et nécessaires du travail chrétien, et quels principes, chrétiens aussi, doivent régler les rapports de l’ouvrier avec le patron.

L’écrivain. — Dans ses conférences, comme dans ses articles du Canadien, Étienne Parent se servait d’une langue forte, parfois un peu lourde, souvent très vigoureuse. Cette langue n’a pas toujours la souplesse, la grâce que l’on pourrait souhaiter, mais elle se colore souvent d’image vives, très frappantes, qui fixent l’idée en un puissant relief ; elle se fait aussi très volontiers ironique, incisive, amère. Il y a dans le Canadien tel ou tel article contre le Montreal Herald, le Mercury, et V Ami du Peuple, qui sont de petits chefs-d’œuvre de malice et de ferme bons sens.

Son influence littéraire. — Les contemporains d'Etienne Parent ne se sont pas trompés sur sa haute valeur intellectuelle, et sur son goût exercé d’écrivain. Aussi le consultait-on souvent, et tenait-on grand compte de ses jugements. Étienne Parent fut non seulement un directeur politique mais aussi le directeur littéraire de son temps. Il savait accueillir, encourager, stimuler ; et, selon le mot d’Hector Fabre, à cette époque “ nul n’osait se croire écrivain, s’il n’en tenait de sa main le brevet

Nous ne pouvions donc faire à cet ancêtre de la littérature canadienne une place trop grande dans l'histoire des commencements de cette littérature.

Il est incontestablement la figure la plus belle, la plus digne, la plus expressive qui se puisse voir à cette époque. Étienne Parent annonce la période suivante, celle des développements plus féconds, et il mérite de prendre place à côté des plus illustres de toutes les périodes, puisqu’il reste l’un des plus hauts représentants de notre vie politique et littéraire.

L’Histoire.— Michel Bibaud (1782-1857).—

Pendant qu’Étienne Parent, par le journal et par la conférence, occupait l’attention du public, un autre écrivain, par le journal encore, et puis par le livre, essayait d’attirer à lui une sympathie qu’on lui mesura avec parcimonie. Ce fut Michel Bibaud (1782-1837). Nous avons déjà rappelé les recueils littéraires qu’il dirigea successivement de 1825 à 1842 ; mais il faut mentionner ici V Histoire du Canada, qui parut d’abord par fragments dans ses recueils, et qui fut ensuite publiée en trois volumes, dont le premier fut livré au public en 1837, le deuxième, en 1844, et le troisième, longtemps après la mort de l’auteur, en 1878.

Cette Histoire du Canada comprend toute la suite de notre vie politique depuis les origines jusqu’à 1857. Elle ne pouvait plaire aux lecteurs canadiensfrançais ; et c’est ce qui explique le silence qui s’est fait autour d’elle. Bibaud n’appartenait pas à l’école des patriotes. Il ne partagea pas les luttes où se dévouaient Papineau, Morin, Denis-Benjamin Viger, Parent ; il se sépara, en politique, de ses concitoyens canadiens-français. Il se rangea plutôt du côté de ceux qui approuvaient alors la conduite des fonctionnaires anglais, gouverneurs ou conseillers, et que l’on désigna sous le nom collectif de “ bureaucrates ”.

Michel Bibaud, bureaucrate, écrivit l’histoire du Canada comme la pouvait écrire un bureaucrate, un ami de l’administration, et il blâma presque à chaque page de ses récits l’attitude et la conduite des patriotes. Il leur reprocha surtout leurs intransigeances, mit complaisamment en lumière certaines erreurs de leur tactique, et s’appliqua le plus souvent à justifier la politique de l'oligarchie qui nous gouvernait. On comprend qu’une telle Histoire ne pouvait être agréée du public. S’il arrive qu’elle enferme parfois des observations judicieuses, si l’on y trouve quelquefois certaines mises au point qui sont opportunes ; il est évident qu’elle est écrite de parti pris et elle était donc d’avance condamnée à l’insuccès.

Ajoutez à cela que cette œuvre, surtout dans la deuxième et la troisième partie, n’est pas assez fondue, assez artistement composée. Michel Bibaud se contente trop souvent de coudre des documents, des pièces officielles les unes à la suite des autres. Il en résulte parfois de la confusion et de l’obscurité. On aimerait un récit plus dégagé, plus alerte, et plus précis.

Notre histoire restait donc encore à faire. Le docteur Jacques Labrie (1783-1831) avait bien composé, lui aussi, une histoire générale du Canada dont les contemporains avaient pu lire quelques extraits dans les recueils de l’époque. Malheureusement l’auteur mourut avant de publier son œuvre, et le manuscrit lui-même fut perdu et brûlé, en 1837, dans l’incendie de Saint-Benoît.

Cependant, les luttes politiques si vives qui divisaient alors en deux camps irréconciliables les Cana-

diens français et les bureaucrates, les injustices et les mépris dont nous avions été souvent l’objet, rendaient de plus en plus nécessaire une œuvre d’ensemble qui pût offrir à nos pères le récit et le spectacle de leur héroïque histoire. On éprouvait de plus en plus vivement le besoin de détruire les calomnies qu’un historien anglais, William Smith ( History of Canada front its first discovery io the Peace of 1763, 2 vols, Québec, 1815) avait assemblées contre les Canadiens français. Ce fut F.-X. Garneau qui publia, le premier, une œuvre qui devait remettre en lumière la tâche glorieuse des anciens.

François-Xavier Garneau (1809-1866). — Né à

Québec, en 1809, François-Xavier Garneau appartenait à une famille d’ouvriers honnêtes, laborieux, pas riches, qui ne purent faire donner à cet enfant l’instruction qu’il aurait voulu recevoir. Il fréquenta bien les petites écoles de Québec, mais il ne put aller au Petit Séminaire pour y faire son cours classique. Entré à l’âge de seize ans dans l’étude du notaire Archibald Campbell, le jeune Garneau y commença sa cléricature, et se mit aussi à étudier, seul, les auteurs classiques, latins et français.

C’est dans l’étude de son patron que lui fut un jour révélée sa vocation d’historien ; c’est là, du moins, qu’il conçut un jour, sous l’influence d’un légitime dépit, le projet d’écrire notre histoire du Canada. J)e jeunes clercs anglais fréquentaient l’étude de M. Campbell, et l’on y discutait souvent, à cette époque où les rivalités de race étaient si ardentes, des questions d’histoire du Canada. On y humiliait volontiers la fierté du jeune patriote. Il n’était après tout qu’un fils de vaincu, et l’on repro-

chait aux Canadiens français de n’avoir pas d’histoire. Un jour, poussé à bout par une si cruelle injure, le jeune Garneau répondit : “ Eli bien, notre histoire, je vais la raconter ! Et vous verrez comment nos ancêtres ont été des vaincus ; et si une pareille défaite n’est pas aussi glorieuse qu'une victoire !”

Mais l’œuvre que voulait écrire Garneau exigeait beaucoup de travail, une longue préparation. Des circonstances imprévues allaient lui permettre de s’élever peu à peu à la hauteur de la tâche.

Reçu notaire en 1830, François-Xavier Garneau utilisa ses loisirs en recueillant des notes historiques sur le Canada, et bientôt, le 20 juin 1831, au prix de laborieuses épargnes, il passa en Angleterre. Il s’y mit tout de suite à l’étude des institutions anglaises. Après une courte visite en France, il rentra à Londres où il eut la bonne fortune de devenir le secrétaire de Denis-Benjamin Viger, qui était alors agent diplomatique des Canadiens français auprès du gouvernement anglais. Le jeune secrétaire passa deux années à Londres. Il eut l’occasion de connaître quelques célébrités dans le monde des lettres anglaises ou françaises ; il connut surtout à quel prix s’édifient en Europe les gloires littéraires, et il fut étonné de l’influence, du prestige qu’y donne l’autorité intellectuelle.

De retour à Québec, le 30 juin 1833, François- Xavier Garneau essaya, sans s’y attarder longtemps, d’exercer sa profession de notaire ; puis il fut comptable dans une banque et, enfin, nommé traducteur à la Chambre du Bas-Canada. C’est dans cette situation de fonctionnaire qu’il devait trouver le temps nécessaire pour faire de la poésie, sans doute, mais

surtout pour mener à terme son projet d’histoire du Canada. Le premier volume parut eu 1845, le deuxième en 1846, le troisième en 1848 : ces volumes ne conduisaient le récit des événements que jusqu’à 1792. En 1852 l’auteur publiait une deuxième édition, où le récit atteignait 1840. En 1855, Garneau publia son Voyage en Angleterre et en France. Mais déjà une maladie grave, l’épilepsie, entamait peu à peu la santé de l’écrivain. Secrétaire de la ville de Québec depuis 1844, il dut démissionner en 1864, année où la maladie le reprit avec violence. François-Xavier Garneau mourut à Québec en 1866. Les cendres de celui que l’on a appelé notre “ historien national ” reposent dans le cimetière Belmont, aux portes de la ville, près du champ de bataille de Sainte-Foy dont il a si éloquemment raconté la gloire.

L’historien. — L ’ Histoire du Canada de Garneau comprend d’abord l’histoire de toutes les colonies françaises de l’Amérique du Nord, depuis leurs origines jusqu’au traité de 1763. A partir de cette date, l’auteur concentre son récit sur le Canada proprement dit.

L’on ne saurait trop louer l’effort considérable qu’il fallut soutenir pour édifier une œuvre aussi large. Garneau écrivait à une époque où il était bien difficile de connaître et d’utiliser les sources de notre histoire. Sa documentation ne pouvait être évidemment aussi abondante que celle de nos récents historiens. Mais très laborieusement, il s’appliqua à mettre en valeur tous les matériaux, toutes les informations historiques qu’il put réunir. Nécessairement il fit une œuvre incomplète, qui sera reprise, qui devra être redressée sur bien des points, mais

dont l’harmonieux ensemble a provoqué l’admiration des contemporains.

Préparée, méditée pendant la tourmente politique qui aboutit à 1837, publiée au lendemain de l’insurrection et de l’établissement de l’Union inacceptable des deux Canadas, l’œuvre de Garneau est évidemment une œuvre de défense et une œuvre de combat. Cependant, bien que le patriotisme de l’auteur ait pu quelquefois influer sur ses jugements, il faut louer l’esprit de modération qui a inspiré cette Histoire. Des contemporains ont même reproché à Garneau de n’avoir pas plutôt écrit le panégyrique des Canadiens français. Garneau a mieux aimé, tout en vengeant avec honneur ses compatriotes de certaines accusations historiques qui pesaient sur eux, signaler aussi les fautes politiques qu’ils avaient pu commettre. Il a, d’ailleurs, mis en belle lumière la valeur des vaincus de 1760, et il a rectifié à l’honneur des Canadiens l’histoire de la conquête.

François-Xavier Garneau s’est, surtout appliqué à faire l’histoire politique de son pays. Formé à l’école d’Augustin Thierry et de Guizot, il se complaît. dans les spéculations philosophiques, il aime à rechercher les principes auxquels se rattachent les événements de l’histoire. Son œuvre porte bien 1 a marque des préoccupations de son esprit. C’est une œuvre qui n’est pas seulement un long drame, à cause des récits mouvementés qu'elle contient, mais qui est aussi une œuvre de philosophie.

Il est malheureux que la philosophie de Garneau ne soit pas toujours très sûre. Obligé de se faire à lui-même son éducation classique et philosophique, il a pris au hasard de ses lectures, souvent mal choi-

C A N A DIENJVE-FR A NÇ AISE

sies, ses idées directrices. Son admiration pour Voltaire et pour Michelet le préparait mal à comprendre les questions religieuses qui surgissent à chaque page de l’histoire du Canada. Les théories séduisantes du gallicanisme et du libéralisme ont. plus d’une fois inspiré et faussé ses jugements. 11 n’a. pas toujours assez bien compris le rôle joué par le clergé dans notre histoire, et les conditions très spéciales dans lesquelles s’est souvent produite l’intervention de l'Église, notamment de Mgr de Laval, dans la politique de la colonie. 11 n'a pas été assez bien informé non plus des efforts faits par le clergé pour l’instruction du peuple, et sur ce point en particulier, il ne lui a pas rendu justice.

Ces erreurs de l’historien empêchent son œuvre d’être aussi parfaite qu’on l’eût souhaitée. Mais si l’on oublie ces défauts pour ne se souvenir que de l’ensemble, on ne peut s’empêcher de reconnaître qu’un tel monument n’a pu être conçu et exécuté que par un grand esprit.

L’écrivain.- — Ajoutez à cela que le style même dont cette œuvre est écrite augmente son intérêt. La phrase de Garneau est facile, ample, volontiers oratoire et éloquente. Elle est chaude, vibrante. Elle a subi l’influence de la période romantique. Elle s’embarrasse parfois de quelques lourdeurs et de quelques oripeaux, mais elle est aussi capable d’élégance et de vivacité. La lecture de l 'Histoire du Canada produisit au milieu du siècle dernier le plus grand enthousiasme. Les jeunes gens surtout feuilletèrent d’une main fiévreuse ces pages où ils reconnaissaient leur patrie. Garneau fit école. C’est de lui que procèdent les historiens et les poètes de l’époque suivante,

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