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HISTOIHE DE LA LITTÉBÂTURE GRECQUE
elle répond à diverses intentions, tantôt isolées, tantôt confondues. C'est une manière de dégager les premières scènes : les explications indispensables une fois données, le poète peut arriver immédiatement aux parties pathétiques du drame ; et ces explications préliminaires sont d'autant plus nécessaires qu'il traite plus librement les légendes et complique davantage les situations. C'est aussi un moyen de lier d*avance des épisodes quelque peu décousus ; en les annonçant au spectateur simultanément, le poète leur prête une apparence d'unité. C'est enfin quelquefois un artifice commode, par lequel le public est averti d'une action divine, nécessaire au sujet, mais que le drame lui-même ne ferait pas sentir. Une autre particularité non moins curieuse, c'est l'intervention ordinaire du deus ex machina pour terminer la pièce. Euripide n'a aucun scrupule sur l'emploi de ce moyen, qui nous paraît en lui-même d'une banalité passablement grossière, et qu'on ne rencontre jamais chez Eschyle, presque jamais chez Sophocle. Il y trouve l'avantage de montrer certaines suites de l'action encore cachées dans l'avenir, et aussi de rendre aux dieux la part d'iniluence que l'opinion exigeait et qu'il ne leur avait pas toujours laissée dans le drame lui-même. Mais surtout, il y gagne de pouvoir terminer sa pièce en pleine crise de passion, puisque l'apaisement final se produit brusquement, sous l'influence d'une autorité surnaturelle qui impose ses volontés. En cela encore se manifeste cette préoccupation du pathétiffue qui l'emporte si manifestement en lui sur le souci du développement normal des sentiments.
4. Les personnages. — La volonté et la passion. — Réalisme et idéalisme. — La société contemporaine dans le théâtre d'Euripide. — D'après ce qui précède, il est évident qu'on ne doit pas demander à Euripide d'études de psychologie dramatique complètes et méthodiques. Il n'y a presque pas d'exemple dans son théâtre de personnages
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qui se fassent connaître à nous au cours de l'action par tous leurs traits essentiels. Le poète nous donne simplement quelques aperçus de leur nature morale ; il nous les montre dans des états violents, mais passagers. Nous voyons Phèdre en proie à une passion qui la tue; nous ne savons guère, malgré quelques mots jetés en passant, comment cette passion a grandi en elle, quelles résistances elle a rencontrées en son âme, et comment elle à cheminé peu à peu au travers des sentiments contraires. Hippolyte a quelques traits intéressants et originaux; mais son action, toute défensive, ne suffit pas à les développer ni à les coordonner. Hécube est admirable de passion maternelle lorsqu'elle défend sa fille ; elle est tout autre lorsqu'elle se venge de Polymostor ; et cette fureur sauvage s'accorde mal, il faut l'avouer, avec cette douleur naïve qui nous prenait au cœur. Âgamemnon intéresse notre curiosité par un mélange très humain d'ambition et de tendresse paternelle, de faiblesse et de grandeur ; mais tout cela n'est qu'esquissé ; et quand la crise décisive devrait éclairer le fond de son âme, il a disparu. De jeunes victimes, telles qu'Iphigénie et Polyxène, nous charment parleur grâce, leur dignité, leur héroïsme ; mais le poète ne nous donne pas assez d'oc:asions de les connaître pour que nous sachions vraiment tout ce qu'il y a en elles ; lorsqu'elles s'en vont à la mort, nous n'avons fait que les entrevoir. Médée, presque seule, paraît faire exception. Encore est-il que le fond de son caractère n'est réellement pas étudié. Nous ignorons s'il y a encore de l'amour involontaire pour Jason dans la haine furieuse qu'elle lui témoigne, et nous avons peine à comprendre qu'une âme si désespérée ait tant de souci de sa sécurité personnelle.
C'est qu'au fond Euripide s'intéresse moins aux volontés réfléchies qu'aux sentiments instinctifs et à la passion. Ce (fu'il peint de préférence et ce qu'il peint admirablement, ce sont les puissances inconnues et à demi inconscientes
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qui s'agitent en nous. Ses grandes amoureuses ont fait scandale sur le théâtre athénien. Jamais les dessous mystérieux de la nature humaine n'avaient été dévoilés si hardiment. Chez sa Phèdre, chez sa Médée, des forces irrésistibles semblent surgir des profondeurs de l'être à la fois physique et moral, forces que la raison et la volonté désavouent, mais contre lesquelles elles luttent faiblement. Et ce n'est pas la passion seule qui a, chez lui, ce caractère instinctif. Nous le sentons aussi dans toutes les affections, dans tous les sentiments, dans les héroïsmes même. Ceuxci ne sont jamais préparés de loin chez ses personnages, comme chez ceux de Sophocle; ils ne résultent pas de principes arrêtés, de lois que la conscience s'est imposées à elle-même; ils naissent tout à coup, quand une circonstance les rend nécessaires ; et quelquefois, par suite, il semble qu'ils n'ont pas toute la vraisemblance désirable.
Ces réflexions font comprendre l'importance donnée par Euripide aux personnages de femmes, déjeunes gens et de jeunes filles. Peintre de l'instinct, il devait s'attacher aux êtres impulsifs plutôt qu'à ceux chez qui la force morale est supposée prédominer. Dans la représentation délicate des natures ingénues, il n'avait pas eu de devancier et il n'a pas été surpassé.
Sa manière propre consiste en un mélange charmant et très émouvant de réalisme et d'idéalisme. Malgré la tradition et sans craindre d'abaisser la dignité de la tragédie, il a osé attirer l'attention sur les détails de la réalité, qu'un art plus épris de majesté dédaignait à dessein. Quelquefois, sans doute, il a pu tomber par là dans la vulgarité. Aristophane lui reprochait de chercher à toucher son public par des moyens grossiers, en étalant devant lui le spectacle matériel de la misère et de la souffrance, les haillons, les infirmités, les marques extérieures de la vieillesse. Ces critiques sont encore justifiées par plus d'un trait des tragédies subsistantes. Mais il serait très injuste de les exagérer^
Lorsque le poète, dans Alceste, nous fait raconter par un humble serviteur les derniers moments de la reine, lorsqu'il nous la montre parcourant sa maison, touchant une dernière fois aux objets familiers, pleurant sur son lit nuptial, puis s'adressant tendrement à ses enfants, disant quelques mots à chacun des gens de sa maison, il fait du réalisme sans doute, mais du réalisme excellent. Ce sont en effet de petites choses qu'il nous montre, des détails familiers; mais ces détails sont ici les moyens les plus naturels de traduire de nobles sentimonts, et par conséquent ce réalisme si nouveau est au service d'un idéalisme exquis.
Parfois, prenant un tout autre caractère, la mémo tendance se tourue plus ou moins on satire; et, sous cet aspect, elle est peut-être plus contestable, en tant qu'élément du genre tragique, mais elle est du moins singulièrement intéressante. Euripide s'attaque tout spécialement aux défauts des femmes. Nul ne les a plus souvent et plus vivement critiquées au théâtre, et il faut reconnaître qu'il est loin de le faire toujours à propos. Ses contemporains hii attribuaient une haine systématique à leur égard. C'était certainement se nn'prendre sur ses vrais sentiments. Nous venons de voir que, s'il les critiquait aprement, il faisait aussi valoir leurs voitus. D'ailleurs, son esprit satirique ne s'exerrait pas uniijuement sur elles. Comme toutes les natures impressionnables, il sentait vivement le mal et le ridicule, et il ne résistait pas au plaisir de s'en venger avec les moyens dont il disposait. Son théâtre oflre, à côté des grandes figures idéalisées, quantité de personnages égoïstes, lâches, bassement ambitieux, durs et perfides. Ces vices, que Sophocle dissimule ou qu'il enveloppe de passion, Euripide les étale. Et souvent, chez lui, ceux qui ont ces vices les avouent. Une sorte do franchise brutale n'est pas rare de leur part. Quand ils ne les avouent pas euxmêmes, d'autres personnages les font remarquer. On ne saurait douter qu'il n'ait été en cela le peintre véridique de
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la société contemporaine. Le développement de la démocratie, la lutte très vive des intérêts individuels, pout-Atro aussi l'influence des sophistes y avaient altéré sensiblemoiU l'ancien idéal do dignité aristocratique et traditionnelle. On y avait vu pulluler les poliliiiens, les rhéteurs, les llatteurs du peuple, les ambitieux sans grandeur ; on y respectait de moins en moins la loyauté, les lois de l'amitié, celles do la famille, et les délicatesses de certaines vertus particulièrement fragiles, telles que la reconnaissance. C'est justement cet état de choses qu'Euripide met en scène dans presque toutes ses pièces. Ainsi traitée, la tragédie conllnc assez fréquemment à la comédie sérieuse, à celle qui cherche moins à faire rire qu'à peindre les défauts ou les travers. Cette comédie devait se constituer en (ircce dans le cours du siècle suivant, et elle s'est faite précisément sous l'intluence tl'Kuripide.
5. Le lyrisme d'Euripide'. — Il n'y a pas lieu d'insister longuement sur les parties lyriques de la tragédie ainsi transformée. Les chants des chœurs tendent de plus en plus, dans ce théâtre, à se séparer de l'action. Sans doute, le poèt«; se préoccupe encore de les y rattacher par un lien sensible. Mais il est visible qu'il y a souvent là plus d'artifice que de sincérité. Ces chants ne naissent pas du fond des choses; ils ne s'inspirent pas des grandes émotions que l'action a produites; ils ne cherchent pas à en dégager, pour ainsi dire, la philosophie religieuse et morale. Très souvent, ce sont de simples fantaisies à i»r<>pos de l'action. Aussi, d'une manière générale, faut-il reconnaitre qu'ils manquent de grandeur et de force; ils ne contribuent guère aux effets de terreur et de pitié (jui sont propres au genre tragique. Cette réserve faite, il y a lieu d'en louer la grâce, le charme varié, la fantaisie élé-
i. A consulter :
Outre les ouvrages déjà signalés dans ce chapitre, celui de M.i8(|ueray, Théorie, etc., indiqué plus haut.
gante et fine. Le sentiment de la nature s'y mêle souvent à une émotion discrète, ce qui produit un etfet délicieux. Citons, au moins, à titre d'exemple unique, le beau chœur d'Hélène, où les jeunes tilles grecques se représentent la mer apaisée pour le retour de Ménélas, j)uis s'imaginent qu elles s'envolent elles-mêmes à travers les airs comme les oiseaux de passage, qui retournent au |»ays aimé W'tèm; 1451):
0 vaisseau phénicien, barque légère de Sidon, fais résonner (le tes rames amies les Ilots de Nérée, chorège du chœur joyeux des dauphins, quand aucun souffle n'agite la surface de la mer, quand la fille de Pontos, Galanéa aux yeux bleus, parle ainsi : Laissez vos voiles flotter étendues en attendant la brise de mer, et prenez vos rames de sapin, matelots, ô matelots, pour conduire Hélène vers le rivage hospitalier, vers la terre des Perséides.
Ah ! au travers des airs, (|ue ne pouvons-nous prendre l'essor, comme ces bandes d'oiseaux de la Libye, quand, fuyant la saison pluvieuse, ils s'en vont, dociles au chant du plus âgé, qui les guide vers les plaines chaudes et fécondes par son vol et par sa voix. 0 troupe ailée, oiseaux qui passez, le cou tendu, rivaux légers des nua^res, allez, au lever des Pléiades et d'Orion qui brille dans la nuit, allez porter vers l'Eurotas la nouvelle que Ménélas a pris la ville de Dardanos et qu'il revient chez lui.
On sent bien là le caractère propre de cette poésie, où une imagination facile et gracieuse se joue dans les détails, accumulant et déroulant de jolies images à travers une longue période un peu molle, mais souple et comme onduleuse. Il n'y a pas beaucoup de pensées sous cette broderie, mais elle charme les yeux par la finesse et la variété de son dessin.
Toutefois, le tour d'esprit philosophique du poète se laisse aussi voir, çà et là, dans les chants de ses choeurs. Il y intervient alors sans prendre la peine de déguiser sa personnalité, pour énoncer quelques-unes de ces pensées générales qu'il aime et qui donnent à toute sa poésie un
caractère didactique. W nous parle de ses méditations, de ce qu'il a lu ou observé. Et cela ne laisse pas que de surprendre dans la bouche des vieillards ou des femmos (juil prend pour ses interprètes. Mais cela n'empt'^cii»» pas non plus que, considérés en eux-niéines, de tels passages n'aient souvent une beauté grave, qu'on sent vivement.
Outre les chants du chœur, la tragédie d'Euripide comprend, comme parties lyriques, un assez grand nombre do monologues chantés ou monodics. Ces morceaux, rares avant lui, sont devenus fréquents dans ses pièces. Nous ne jouvons en général les apprécier qu'imparfaitement. Destinés à faire valoir la voix et la diction d'un acteur, ils liraient une grande partie de leur mérite de la mélodie qui s'adaptait aux paroles et de la mimiiiue <jui les acconqiagnait. Le poète y faisait œuvre de librettiste, <'<'st-à-dire qu'il s'attachait peu à la valeur de la p<^nsée, étant surtout préoiTupé de fournir au chant des motifs appropriés. Dans ces conditions, i«'s paroles ne peuvent être regardées (jue comme des indications qui demeurent désormais incomplètes.
6. Le style d'Euripide. — Novateur dans iirescjue toutes les parties du drame, Euripide ne le fut pas moins dans la langue qu'il fit parler à ses personnages: et cela, d'après les mêmes princi[>es ou les mêmes instincts Sa tendance caractéristique fut de rapprorh<M- le langage de la tragédie de celui de la vie ordinaire.
Aristote l'a loué (/t/ié^, 111,2) de ce qu'il savait faire croire au public (juil parlait comme tout le monde, bien qu'il s'exprimât d'une manière plus relevée; illusion qui était produite surtout par la manière dont il arrangeait des éléments empruntés au langage familier. Il y a en eflVt chez lui moins de termes poéti(|ues, mêlés aiix mots de l'usage commun, (ju'il n'y en a chez Sophocle ; mayis accedit oratorio generi, a dit Quintilien (X, I, 68). Mais la dilTérence entre eux provient moins encore du choix des mots que de l'emploi qui en est fait. Si l'expression, chez lui, n'a pas la
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même plénitude ni le même éclat, elle dégage plus nettement les idées les unes des autres, elle les présente sous des aspects moins étudiés, et par consé((uent elle est plus claire. Sa phrase plaît surtout par le naturel et l'aisance ; bien (jne spirituelle et incisive, quand cela est utile, elle n'a rien d'apprêté. Uuehiur chose de familier, de naïf, de spontané lui prête un charme exquis. Et pourtant cette j.hrase agile et déliée n'est Jamais sèche ; elle satisfait l'oreille autant que l'^'spril ; «'Ile a, dans son allure simple, la rondeur (ju"Aristo])hane admirait et qu'il essayait d'imiter •.
Elle se prête merveilleusement aux tînesses du dialogue, si chères aux Athéniens. Nul ne sait, comme Euripide, conduire et prolonger un é<hange d'idées promptes, mordantes (»u délicates, entre deux interlocuteurs (jui se répondent vers par vers. Pour condenser ainsi une discussion ou une dispute, il faut une langue agile et nerveuse, merveilleusement concise, aussi iemar«|iiable par sa précision que par sa souplesse. Jamais un tour embarrassé, jamais une locution lourde ou languissante; des expressions toujours nouvelles pour des idées très voisines, des mouvements de phrase brusques pour rompre un argument gênant, ou, au contraire, d'ingénieuses et rapides liaisons (jui, tout à coup, ajoutent à l'idée de l'adversaire une consé(iuence absurde ou contraire à ses intentions.
Quand il le faut, cette langue, tout à l'heure incisive, se fait singulièrement délicate. Elle sait effleurer les choses qu il ne faut pas toucher, elle a des demi-indications, des détours et des retours, des mots suggestifs, dessous-entendus ingénieux, et aussi de brèves échappées de sentiments qui tout à coui» font jaillir les larmes. Elle n'excelle pas moins à frai.per les pensées durables. Euripide a été, avant Ménandre, qui l'imita, le plus habile monnayeur de sentences