Ivucien, Hérod
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moderne. En littérature comme en toutes choses, l'esprit humain n'avance que par étapes successives et ne fait pas de bonds. Hérodote est intermédiaire entre les logographes et Thucydide, qui a été à son tour dépassé à certains égards parPolybe, fort différent lui-même des modernes : l'évolusion s'opère avec une lenteur régulière.
Comme les logographes et comme les poètes, Hérodote veut avant tout faire briller d'un vif éclat les hauts faits passés : il le déclare dès les premiers mots. Il songe moins à l'utilité positive d'une connaissance exacte des faits, ce (|ui est le point de vue d'un Thucydide, qu'à la glorification (( des actions belles et curieuses )-. Comme les logographes, aussi, il abonde en anecdotes, en légendes romanesques cl en mythes : l'histoire ainsi comprise fait transition entre l'épopée vieillie et le roman qui n'est pas né encore.
.Mais voici qui est en partie nouveau. D'abord, le lointain passé n'est plus pour lui la matière principale du récit ; il n'y figure qu'épisodiquement; le centre de l'œuvre est hardiment rapproché; c'est en pleine période historique qu'Hérodote s'établit presque aussitôt. De plus, à côté des anecdotes romanesques, les faits positifs deviennent plus nombreux : faits géographiques qui tiennent une grande l»lace dans son œuvre ; faits politiques et militaires, qui en forment le fond essentiel.
Avec la nuUière de l'histoire, l'eyiiit et la mélhûde changent égalemenL Hérodote est le premier à chercher la loi qui unit les faits entre eux. H veut faire œuvre de recherche originale et de critique. Dès la première ligne, il avertit le lecteur de ce changement : « Ceci, dit-il, est l'exposé des recherches faites par Hérodote d'Haï icarnasse » iirropÎTjç àxdÔeÇi; 7)8e). Le mot iatopiT), qui va devenir le nom du genre, mais qui alors est nouveau et signifie proprement enquête, contient tout un programme. H sait d'ailleurs et dit que cette enquête doit être faite avec soin, avec
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ik circonspection *, sans parler de l'indispensable sincérité. Voilà les principes. Gomment Hérodote les a-t-il apjiliqués ?
Laissons de coté la question de sincérité : malgré certaines attaques de Ctésias ou de Plutarque, critiques trop intéressés ou trop peu sûrs, malgré la vive polémique engagée récemment encore par certains savants modernes contre la bonne foi d'Hérodote, on peut dire (jue celle ci est au-dessus de tout soupçon. Non seulement on n'a jamais pu établir qu'il fût, dans ses récits de voyages, le hùbhur que certains l'accusent d'avoir été, mais c'est le contraire qui saute aux yeux. Et nirme dans le récit dos faits politiques, où rinlluence de l'esprit de parti est plus facile à admettre a priori, peu dhistoriens semblent en avoir Hé plus exempts qu'Hérodote, défendu contre cette sorte d'aveuglement par une curiosité vive, toujours amusée,
^ facilement sympathiiiue, et par une philosophie souriante qui lui fait voir aisément les ridicules comme les qualib's
X des peuides les plus divers. Cela ne veut pas dire d'ailleurs, tant s'en faut, <|u'il ne se soit jamais trompé.
Parmi les faits <|u'il rapporte, Hérodote aime à distinguer entre ceux qu'il a vus lui-même et ceux qu'il sait senlo-
^ ment par ouï-dire. C'est d'une bonne méthode. Quand il parle en témoin oculaire, on peut bien relever çà et là dans ses descriptions «fuelques menues erreurs faciles à
^ expliquer, mais en général l'impression est vive et juste. L'aspect du Delta, les Pyramides, l'inondation du Nil, le papyrus, la plaine de Babylone lui ont fourni le sujet de tableaux excellents. Quand il parle d'après autrui, le problème est plus complifjué. Son livre est un raccourci de tout le monde ancien. Pour s'informer sur toutes ces choses si difficiles à bien connaître, à quelles sources a-t-il puisé? L'histoire de l'Egypte, celle de l'Assyrie et de la Perse étaient conservées en grande partie dans des inscriptions 1. Hérodote, II, 45.
que la science moderne déchiffre; il y avait même, pour la Perse, des « livres royaux »> qui offraient un résumé des actes officiels, et que Ctésias, un peu plus tard, put consulter. Mais Hérodote n'avait accès à aucune de ces sources de renseignements; il dut donc se contenter d'interroger les gens du pays, de préférence ceux qui passaient pour les plus instruits, en particulier les prêtres des sanctuaires, les sacristains et les drogmans. Pour l'histoire ancienne de la (irèce, il y avait les écrits des poètes et des logographes, puis les sanctuaires avec leurs riches trésors d'offrandes et les explications toujours prêles de leurs sacristains. Pour l'histoire des guerres médiques, il y avait encore les sanctuaires, puis les archives des villes, et surtout la tradition orale, encore toute vivante, et qui ne demandait qu'à s'épancher en longs récits. Pour la connaissance des divers pays, outre les écrits d'Hécatée et ses propres voyages, Hérodote avait à sa disposition les récits oraux des voyageurs.
On voit le caractère commun de toutes ces sources d'information : écrites ou orales, elles ont presque toutes, ■à des degrés divers, quelque chose de populaire, d'incomplet, de hasardeux. Ce qui doit sortir de là, c'est une masse de dires non vérifiés, de faits indifférents ou considérables, de choses tour à tour minutieusement exactes ou naïvement merveilleuses, de souvenirs précis et de légendes. Hérodote a recueilli toutes sortes de matériaux avec une patience et une curiosité admirables; l'abondance des informations, chez lui, est prodigieuse. Il a même essayé d'y porter de la critique, et il y a réussi dans la mesure où pouvait y réussir un Grec du v siècle, naturellement avisé, prudent, méfiant même, mais imaginatif et croyant, c'està-dire, en somme, très peu critique. Il lui arrive sans cesse de rapporter des traditions à l'égard desquelles il décline formellement toute responsabilité. Il cite ses autorités. Il laisse le lecteur juge entre deux ou trois formes différentes
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d'un même récit. S'il discute pour son propre compte, j] fait preuve de bon sens, de réserve, d'expérience de la vie. Là où ces qualités suffisent, il est excellent. Mais elles ne suffisent pas partout. Il y a des questions qui touchent aux principes généraux de la science ; d'autres exigent, p(,ur être résolues, une préparation spéciale et technique. Héiudote, en dehors de certaines différences extérieures el simples entre le Grec et le Barbare, entre le Perse et le Scythe, entre l'Égyptien et le Thrace, n'imagine gurie qu'une sorte d'dme, la sienne et celle des Grecs de son temps. Il ne sait pas que les très vieilles histoires sont d'autant plus invraisemblables qu'elles sont plus circoii:,tanciées. En fait de miracles, s'il en est qu'il admet H d'autres qu'il rejette, on ne voit pas bien par quels principes il se décide : il ne croit pas que des colombes aienl parlé, mais il ne trouve pas impossible qu'une jument ait mis bas un lièvre. Les oracles lui inspirent un grand respect, surtout quand ils viennent de Delphes. De tout cela, évidemment, ne pouvait sortir qu'une œuvre où les résultats sont de valeur scientifique très inégale.
En géographie, il n'est pas possible de croire que >♦> longs voyages aient été sans fruit pour la connaissance d.s terres habitables. Mais il est certain que, sur les choses qu'il n'a pas vues par lui-même, comme les îles Cassitérides ou les sources du Danube, il n'a pas toujours su choisir, entre les opinions de spn^temps, la plus conforme à la vérité : peut-être Hécatéelui' etait-il supérieur à quelques éganLs. Sur l'histoire ancienne de l'Orient, on peut caractériser d'un mot le travail d'Hérodote : il en a écrit l'histoire légendaire et populaire. M. Maspéro l'a jugé en termes excellents : « Les monuments nous disent ou nous diront un jour ce que firent les Khéops, les Ramsès, les Thoutmôs du monde réel : Hérodote nous apprend ce qu'on disait d'eux dans les rues de Memphis <. » De même, il nous apprend ce