‹ Manuel d'histoire de la littérature grecque à l'usage des lycées et collèges [microform]Chapitre 132 sur 264 · CHAPITRE XVllI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVllI

THUCYDIDE ET SES SUCCESSEURS

SOMMAIRE

I. Thucydide: sa vie; son œuvre. — 11. La science de Thucytiide. — 111. L'art de Thucydide. — IV. Imitateurs de Thucydide: Xénophon; Philistos. — V. Historiens disciples dMsocr.ite: Éphore. — VI. Théopompe. — VU. Les auteurs à'Atlhi<ln: Énée*« le Tacticien ».

De toutes les formes de la prose uttique, l'histoire est celle qui arrive la première à la perfection: grâce à Thucydide, elle produit tout d'abord un chef-d'œuvre égal aux plus grands ; ce qui peut s'expliquer en partie par cr lail que rionie venait de produire Hérodote. Mais, aussilùl après, le genre historique décline: aucun des successeurs de Thucydide ne peut lui être comparé. Le temps, d'aillt- urs, les a fort maltraités pour la plupart'. De telle sorte (|ii en définitive, en dehors de Thucydide, l'élude du genre historique, dans cette période, n'offre matière qu'à une rapid»' esquisse.

1. Thucydide; sa vie; son œuvre. — Thucydide, lils d'Oloros, naquit dans le dème attique d'Halimuiile, vers 460 ^ Sa famille était apparentée à celle de MilnaJ^' et de Cimon. On sait que Miltiade avait épousé la fille ^l un

1. Il devait avoir une trentaine craniiée» au début de la giienv du Péloponnèse (431); car lui-même nous avertit qu'il en prévit «l.tboiu toute l'importance; et, d'autre part, s'il avait été plus âgé, il n;>Mrail probablement pas subi si fortement l'influence de la sophistique, l'a»'

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roi de Thrace nommé Oloros. C'est évidemment pour cette raison que le père de Thucydide portait le même nom, et que lui-même possédait en Thrace, à Scapté-Hylé, de riches mines d'or qui lui donnaient, d'après son propre téiuoigiiage, une grande influence dans le pays. On racon- (ait que, tout jeune, il entendit Hérodote lire à Athènes une partie de ses histoires et que, comme il avait pleuré d'admiration, Hérodote félicita son père d'avoir un fils si <'[»ris de savoir: l'anecdote est plus agréable que bien établie, l ne tradition assez autorisée fait de lui le disciple dAnliphon: elle est rendue vraisemblable par la manière dont il a parlé de ce personnage dans son histoire. Disciple ou non, d'ailleurs, il est certain qu'il a subi l'influence dAnliphon, comme aussi celle de tgute la sophistique conumporaine: Thucydide est au plus haut degré un homme 'le son temps, un représentant de la génération qui arrivait à l'i^ge viril au début de la guerre du Péloponnèse. Il lut élu stratège en 424, ce qui semble indiquer qu'il s'était h'jà signalé dans plusieurs campagnes. On ne sait rien de ^a vie politique proprement dite : la nature même de ses opinions, très modérées, et celle de son esprit, très pénétrant, peuvent faire croire qu'il préféra, autant qu'il était |tossil»le, le rôle de spectateur à celui d'acteur dans les luttes de l'agora. Comme stratège, il reçut le commandement d'une escadre qui devait surveiller la côte thrace voisine d'Amphipolis, tandis que cette dernière ville était

l'hila, dans Aulu-Gelle [Nuits attiques, XV, 23), lui donne quarante an* •n 431 : ce n'est probablement là qu'une évaluation approximative. Bibliographie :

l'rincip.iles éditions : Poppo (abrégée et revue parStahlen 1883, Leipzig) ; Classen (nombreuses réimpressions améliorées); Stahl ''d. critique, Leipzig, 1873-1874); Bœhme (Leipzig, 2* éd., 1864- 1^76^ ; lïude (Leipzig, 1898, les quatre premiers Uvres); A. Croiset, Paris, 188G (les deux premiers livres). — Trad. fr. de Bétant et de Zévorl.

A consulter :

i. (iirard, Essai sur Thucf/dide^ Paris, 2' éd., 1884.

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occupée par son collègue Euclès. Une pointe hardit^ du Spartiate Brasidas, en plein hiver, surprit Euclt's, (|ui manda Thucydide. Mais il rtait trop tard : la ville loml»a au pouvoir de Brasidas avant l'arrivée du secours. Thucydide fut accusé de trahison et condamné ; il s'exila. Il ne devait rentrer dans sa pairie ({u'au hout de vingt ans. I.a longue durée de son exil fut remplie par la préparation <!» sun histoire, et probablement par de nombreux voyages (Tinformation. En 404, api es la prise d'Athènes par Lysandif. les exilés athéniens furent rappelés. Il n'est pas sùi .|Ut' Thucydide ait été compris dans cette mesure générait', mais il est certain qu'il fut, à la même date, autorist- à rentrer. Il vécut encore «fuelques années, car lui-ni< me parle de son retour, au V" livre de son histoire. Mai» s^a mort survint sans doute avant 'MK\. Suivant une Ir.idilion dont les détails varient, il aurait péri de mort violente d.ms un voyage à Scapté-Hylé.

Quand Thucydide mourut, son histoire était inachevro; lui-même nous dit qu'il se proposait de raconter les vingtsept années de la guerre du Péloponnèse (de 431 à i04); or, son récit s'arrête à l'année 4H, qui est la vingtième. L'histoire de ces vingt années est divisée dans nos manu>crits en huit livres, mais nous savons que cette division ne remonte pas à Thucydide. Certains érudits moderne> ont essayé de démontrer que Touvrage, commencé dès le début de la guerre, n'avait pas eu d'abord dans la pensée de Thucydide l'unité qu'il présente aujourd'hui. C'est possible. Mais la seule chose qui importe, c'est que cette unit«î existe, et qu'elle a été très nettement voulue par Thucydide, qui s'en explique à plusieurs reprises.

2. La science de Thucydide. — Ce qui fait la valeur exceptionnelle de l'histoire de Thucydide, c'est qu'elle est toute pénétrée d'un esprit scientifique, alors tout à fait nouveau, et toujours rare. Cet esprit scientifique se m 'nifeste à la fois dans les habitudes générales de la pensée de

Thucydide et dans l'application particulière qu'il en fait au métier d'historien.

Thucydide, d'abord, est un philosophe, un homme qui croit, comme Anaxagore ou comme Hippocrate, que les choses de la nature sont gouvernées par des lois régulières, €l que la conception religieuse populaire est enfantine. Certains anciens, au dire d'un de ses biographes, l'ont même accusé d'athéisme. Il n'est pas plus athée qu'Anaxagore ou qu'IIippocrate, qui admettent un Esprit ordonnateur du monde et des forces divines; mais il pouvait le paraître aux yeux de ses contemporains, qui croyaient à des dieux jaloux, capricieux, passionnés, et (|ui consultaient les oracles ou les présages. Très certainement, Thucydide n'ajoute aucune foi aux oracles. Il blAme expressément Nicias de sa superstition. Il ne fait aucune place dans son histoire à ce merveilleux dont Hérodote était si friand. Sil parle de la fortune (ru/rj), nulle part il n'en fait une divinité: ce n'est pour lui que le nom de l'imprévu et de l'inconnaissable. Dans les choses politiques comme dans la nature, il croit à des causes intelligibles, purement humaines, qu'il s'agit de découvrir. Les unes sont dans la volonté des individus et échappent en partie à la prévision; mais en partie seulement, car chaque individu a son caractère, qui reste le même dans l'ensemble et qui gouverne ses actes. Thucydide étudie avec soin la psychologie des individus. Il s'attache aussi à celle des peuples, tout aussi précise que celle des individus, et beaucoup plus importante par l'étendue de son action : il croit qu'un Spartiate, un Athénien obéissent sans le savoir à des habitudes héréditaires auxquelles ils qe résistent que rarement. Eu dehors de ces causes morales, il y a des causes matérielles qui déterminent les faits : par exemple, la situation géographique d'un pays, ses ressources militaires ou linancières. Le grand mérite de l'homme d'État, c'est l'intelligence, qui démêle toutes ces causes, qui mesure leur i

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puissance respective, el t|ui lui permet de s'en seivii .u vue de la fin qu'il s'est proposée. En revanche, la iiiorylc proprement dite, qui était, pour Hérodote, la loi suprénio ,|e l'histoire, lui paraît tenir peu de place dans le j«mi d... affaires humaines, au moins en ce qui roncorno lestons, quences immédiates des actions. Il [)arle souvent en iioM.v termes de la vertu, et il marque à merveille, sans null. déclamation, les daniitis que la corruption mor.il» i>Mie d»' la guerre fait courir à la tlrèce'. Mais il ne croil ]t;b que l'histoire soit toujours une leçon de morale. Il eslim.-. avec tout son temps, que c'est l'intérêt qui mène h' iiiiii.lt . et que l'intérêt, juste ou injuslf, se tire souvent dall.iii •au détriment de la morale. Dans son aversion pour (< ui . qui risquerait d(* paraître une concession aux théoiio (Durantes de la morale poéli«iuo et populaire, il va juN.|u"à ne faire entendre que le hingage de l'intérêt dans dr< .licussions même où celui-ci est d'accord avec la morale et pourrait tirei- d'elle un secours.

Incrédule au merveilleux, Thucydide n'est pas innin> ennemi de l'extraordinaire. Il vise à être utile plutôt t|u"à étonner. Il a l'esprit positif et pratique. Il blAme les logographes et les poètes de vouloir embellir la réalité. Phuc lui, en Athénien de ferme raison et de sens rassis, il n*" met rien au-dessus de la vérité. Il veut que son ouvrai^t ^lit une œuvre pleine d'un pr»)tit durable (xT^{ia e; àt'.\ plutôt qu'une œuvre d'éclat destinée au succès d'un instant (àYfov.itjLa è; TÔrapayp7;[xa^3, s'il célèbre au début la grau. leur des événements qu'il va raconter, c'est un peu par «tiéi?sance à la tradition, et aussi parce que la leçon positiv.' en sera plus importante : mais, en général, il laisse entièrement de côté ces façons de parler laudatives et emphati.(Ues.

Il est d'ailleurs parfaitement instruit des choses qui forment la matière même de l'histoire, c'est-à-dire la poli-

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