‹ Manuel d'histoire de la littérature grecque à l'usage des lycées et collèges [microform]Chapitre 133 sur 264 · Thucydide, lU · texte numérisé non relu

Thucydide, lU

tique et la guerre. Mêlé à l'une et à l'autre, il les connaît autrement que par les livres. Quand il raconte une campagne, on sent, à la précision du récit, l'homme du métier. S'il trace le tableau d'une grande discussion politique, on voit (ju'il connaît les acteurs leurs idées, celles de leur parti. Ajoutons qu'il est remarquablement impartial. On lui a quelquefois contesté cette cjualité, à cause de deux ou trois mois sévères sur Cléon. Mais il faudrait d'abord prouver que Cléou ne les méritait pas ; ce qui serait d'autant plus difficile (lue cette sévérité même est fort modérée. En lait, il suffit de lire vingt pages de Thucydide pour se convaincre que la seule passion i|u'il ait jamais subie est çell^al4iJa yérité. Il aiuie, en tout pioblème, à examiner scientifiquement les raisons qui peuvent faire préférer l'une ou l'autre des solutions possibles : c'est son plaisir, son besoin, comme à d'aulres de plaider une cause. Jamais le succès ne l'éblouit; jamais un échec n'est à ses yeux une cause de blâme a priori. Les hommes et les peuples qu'il préfère sont ceux qui uliéissent à la raison ; mais il ne réserve à personne le i'iivilège de l'éloge ou du blâme. Il craint avant tout d'être dupe, fût-ce de ses propres préférences. Son souci constant est de comprendre encore plus que de juger, et s'il juge, il met les pièces du procès sous nos yeux. La physionomie des individus et des peuples n'est si vivante chez lui que pan. .ju'il met en lumière avec une égale vérité les défauts t'I Ie.> qualités, quel que soit son jugement final. Arislocrale de naissance, il admire la démocratie athénienne, qui l'a banni. Quand il parle de son exil, il semble qu'il parle de l'exil d'un autre. Il a du respect pour Nicias, ce qui ne l'empêche pas de voir et de dire ses fautes. Et ainsi partout. Toutes ces qualités sont celles d'un homme supérieur qui pourrait d'ailleurs n'être pas historien. Dans la manière dont il fait son métier propre d'historien, on en trouve d'autres analogues, dérivées de la même raison positive et pénétrante.

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Notons d'abord le choix de son sujet : il raconte Tliisioire politique et militaire de son temps, et ne parle du |.assé lointain qu'incidemment. C'est qu'en effet pour un erinomi du merveilleux, pour un politique, pour un Athénien .l'osprit positif, la réalité présente est seule solide et senl.' vraiment instructive. Encore faut-il l'étudier avec métliotlp. et c'est à quoi il va s'appliquer.

Le premier devoir de l'historien est de bien faire l.i critique des documents qu'il interroge. Thucydide a pai lailement compris ce devoir et en a dit lui-même les difli. iillé?. Pour les choses anciennes, l'éloignement, l'oubli, Ir jioùl du merveilleux sont des sources perpétuelles d'errt'Ui . Pour les choses contemporaines, c'est la passion des témcûns, les contradictions intéressées, ou même la diflicull." <rapprendre les faits de premi<'»re main. La plupart des li»>minps, dit Thucydide, acceptent sans contr<5le le preniioi récit venu; ils ne se donnent pas la peine de vérifier co .luon leur rapporte*. Pour lui, il a procédé tout autremonl. Sur les choses anciennes, il critique les récits des poMcs avec une liberté d'esprit absolue. Sa critique d'Homère, un d-bul de son livre, est un essai déjà très remaïquahle, dans un genre d'études qui offre des diflicuUés particulières. Oiiaml il aborde les choses de son temps, il tAche d'abord d»- voir les faits par lui-même. Si cela est impossible, il -• livre à une véritable enquête contradictoire : il interroge les deux partis, il n'est, comme historien, ni Athénien ni Spartiate; il n'est et ne veut être qu'historien2. La géognplii^ qui est comme le cadre de l'histoire, lui semble fort importante : il y met toute la précision dont un bon espiil était capable à une époque où il fallait, en pareille matière, faire presque tout par soi-même, sans le secours d'instruments, sans relevés antérieurs parfaitement exacts. Môme ?onci de

la chronologie. Il blûme Hellanicos de la négliger. Luimême en pousse le soin Jusqu'au scrupule. Pour éviter les causes d'erreur qui naissent de la diversité des calendriers en Grèce, il adopte un système fondé sur les phénomènes naturels : il procède par années et par saisons, en essayant de diviser les saisons à leur tour en périodes plus courtes, d'après l'état de la croissance des blés, par exemple, et la nature des travaux champêtres. Ce système, évidemment, mancjue de la précision que nous pouvons atteindre facilement aujourd'hui, mais il marquait alors un progrès.

La vérité une fois découverte, il reste à l'exprimer. Ici encore, le choix des procédés soulève des problèmes délicats : il y a toujours une part d'approximation dans la traduction artisti(|ue de la réalité. Il s'agit de tiahir celle-ci le moins possible, ou, à défaut d'une exactitude littérale, d'en révéler Tessence av«;c une vérité supérieure. Des narrations de ïliucydide, il n'y a, au |)oiutde vue scienlillque, qu'une chose à dire, c'est qu'elles jévèlent leur conformité avec les faits par leur clarté même. Non que les faits, dans la réalité, paraissent toujours clairs : mais c'est alors qu'une pai tie nous en échappe et nous dérobe la liaison de l'enscmlile. Thucydide excelle à lélahlir cette logicjue nécessaire des effets et des causes. Ou a dit avec raison que peu de parties de l'histoire du monde nous sont mieux connues •juc 1.' récit de l'expédition de Sicile. A côté des récits propn'int'nt dits, il place souvent des tableaux d'ensemble où il résume et ramasse en quelques traits les caractères dominants d'unesituatiou,d'une période, d'un groupe d hommes. Ici. la synthèse, avec ses raccourcis sommaires, est indispensable. Nul ne la fait plus vigoureuse, plus expressive que Thucydide. Et toujours, même dans l'exlrèuie brièveté, celte lumière pénétrante de l'intelligence qui dissipe toutes les ténèbres, ouvre tous les replis, donne la sensation de la léalilé vivante, saisie et rendue dans son essence, dans son àme pour ainsi dire, hardiment ramenée à ses vrais prin-

cipes. Tous ces procédés, d'ailleurs, sont encore ceux do la science moderne, si bien que nous n'en éprouvons nulle surprise. Il n'en est pas tout à fait de même de l'oinuloi qu'il fait des discours. L'historien moderne saitrimporl.mce des paroles prononcées par les acteurs du drame; mais, par respect même pour elles, s'il ne peut les transcrire (id.'lement, il ne les refait pas. Thucydide agit autrement. C(tiiiine ses prédécesseurs, il fait parler ses personnages en style direct, même quand il ne peut citer textuellement l.urs paroles; et, à la différence de ses prédécesseurs, ce n»* sont pas seulement des causeries, de courtes allocutions i]\\\\ leur prête : ce sont souvent de grands discours oraloiivs, des démégories du genre de celles qui se prononraicnl à Athènes dans les assemblées. Or, en pareil cas, il ne s'astreint pas à reproduire littéralement des discours mis: souvent, à vrai dire, l'entreprise eût été impossible ; mais lors même qu'il a sous la main le texte officiel d'une Irllre adressée par Nicias au peuple, il la refait à sa façon, ^iiis scrupule ; et, dans les autres cas, il est visible qu'il s'appIL^ie moins à donner une idée minutieusement exacte <!•• lu marche des débals, à en rédiger une sorte de proo«>-\. rbal, qu'à en dégager l'esprit et le sens général. II siniplilie et concentre. Il voit les deux thèses qui ont été en Iiilio, et il les présente au lecteur successivement dans deux iliscours-types, qui s'opposent l'un à l'autre comme deux plaidoyers contraires dans les Tétralogies d'Antiphon. Deux ou trois fois même, c'est sous la forme dramatique du dial L'ue qu'il présente ces conflits d'opinion ^ Les discours sont ordinairement placés dans la bouche de l'homme d Ktal qui, à ce moment, a le mieux personnifié les idées Jf son parti. Mais souvent aussi, à défaut d'un homme (jui ait joué le rôle de protagoniste, Thucydide n'hésite pas à laiss i le discours anonyme. Il déclare très nettement lui-niêntc ^n

i. II, 71-74 (dialogue d'Archidanios et des Plalécns), et surU ut V, 85-111 (dialogue des Athéniens et des Méliens).

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iHioi consiste sa méthode : « J'ai fait dire à chaque orateur, en chaque circonstance, ce qui me semblait le plus en situation (là SÉovta (xaXiixa), en me tenant le plus près possible de la pensée générale qui avait réellement inspiré ses discours*. » Thucydide donne aux discours ainsi conçus un»' place considérable dans son histoire. Ola tient d'abord ;i la place également grande que tenait la parole dans la vie politique de ce temps. Mais cela tient aussi à l'intluence de la rhétorique et à l'exemple d'.Xntiphon. Nous avons quelque peine aujourd'hui à accepter cette méthode d'expositidu historique. Nous croyons <|ue les paroles des hommes dKlat sont des documents comme les autres et méritent le même respect. Si nous ne pouvons les reproduire littéraieniont, nous ne voulons pas qu'aucun mensonge de la forme risque dinduire le lecteur à supposer dans notre exposition plus de vérité que nous ne sommes capables de lui en donner.C'est là un scrupule (jui vient du progrès de l'esprit scientilique. Thucydide ne l'a pas eu, parce que, malgré son gHiiic, il était de son temps. Ajoutons que, la part faite à ce qu'il y a d'artificiel dans le procédé, il en a tiré, même au point de vue scientilique, un admirable parti. Chacun de ces discours est pour lui comme un moule où il verse toute la idiilosophie d'une situation, toute la pensée d'un homme d'Ktal ou d'un parti. Toute cette élocjuence est pleine de c!io<ps. On comprend que Démosthène s'en soit nourri. Mt'iiit' on se plaçant au point de vue de la science moderne, tous les éléments en sont bons à garder. Pour arrivera conlent<r pleinement notre goût du vrai, il suffirait d'enlever los liuillemets, pour ainsi dire, et de réi)artir en divers chaj'ilns, sous le nom même de l'historien, tant de réflexions ï^i pidfondes et de raisonnements si serrés.

3. L'art de Thucydide. — Ce grand savant est en même lenips un grand artiste, et un artiste profondément attique.

Il l'est d'abord par la composition, si différente chez lui

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de ce qu'elle était chez Hérodote : taudis que celui-ci, ave. ses épisodes innombrables et son doux laisser aller, nipiull». la vieille épopée, Thucydide, au contraire, est bref ol p;iili«''tique comme la tragédie ou comme Téloquence. — Ce carartère est très frappant dans Tensemble même de son rnivio. Ce qu'il veut raconter, c'est la lutte politique et milii.iin de Sparte et d'Athènes; rien de plus. 11 ne lui eût p,iv . i, difficile de rattacher à la guerre du Péloponnèse une p. mture plus complète de la Crèce de son temps. Il faut wu'uw avouer (jue la curiosité nnKlcine lui en aurait su un -iV infini : lui qui comprenait si bien la grandeur inlt||«M-tuelle de sa patrie (il la montré dans VOraisou fun-rr. qui surtout avait une intelligence si profonde de la jm-Htique, quel dommage qu'il n'ait pas voulu nous fain' niuiix connaître les luttes des jiartis et la vie littéraire «lu >it'(le de Périclèsî Mais aussi quelle rigueur de méthodr dans cette concentration volontaire de tous ses eff(U'ls sur lt point qu'il a choisi, et quels flots de lumière il y a !•[ indus! Et quelle largeur aussi de composition dans - ilmagnifiqut' introduction qui forme le premier livre (l< iio> manuscrits! Sauf huit ou dix morceaux, général»Mu«'iii ! ri courts, qu'un moderne aurait rélégués dans des nul.- nii appendices, on peut dire que Thucydide marche à smi Iml avec une rectitude inflexible, sans distraction ni «!»'i.iillance. — Même genre de mérite dans chaque morceau j nà part, récit, tableau, discours. Le récit de rexi)é(lilinii de Sicile, qui remplit deux livres, est composé coiuni' un drame très serré : l'histoire des premiers succès des Ailir niens, puis, quand ils semblent près de triom|>lier, I airivée de Gylippe, et, à partir de ce moment, les demi-s»i '>. les revers, les désastres, enfin la catastrophe supi» iiit. t(mt cela saisit l'imagination du lecteur avec une foire incomparable. L'histoire du siège de Platées n'est pas m •in^ pathétique. Au-dessous de ces longs récits, une foui*' à^ narrations très courtes, batailles de terre ou de m er, .-|'L'«'>

surpiises, guerres civiles, présentent le même genre de ((ualilés. Il y a pourtant aussi, dans riiistoire de Thucydide, (les parties qui nous semblent sèches et des récits qu'une (hronologie trop inflexible l'a amené à morceler. Ce scrupule chronologique excessif, cette sécheresse dans l'énuni.'ialion de faits de guerre monotones et peu importants, |ii<.\iennenl, au fond, d'une qualité, le souci d'être exact : la raideur qui en résulte est la part de l'archaïsme dans l'art d'aiihîîsrs si vigoureux de Thu«y(lide, Au contraire, dans res ré>umés de situation, dans ces peintures générales dont nous avons parlé plus haut, la puissance de composition de l'érrivain arrive aux plus beaux efl'ets: c'est \k de l'hisloire éloquente dans le vrai sens du mot, non par un vain déploiement de rhétorique artilicielle, mais par la concen- Iraliou de la pensée sur un sujet unique qu'elle ne perd jamais de vue. Ces qualités élotjuentes avaient leur place tout in(li(iuée dans les harangues. C'est là peut-être, selon !•' fnol de Denys d'Halicarnasse, la partie de son ouvrage fil la force de son génie éclate le mieux. Les discours de ïhu< ydide sont ordinairement construits sur un plan clair • I >imple : quelques lignes dexorde, une discussion bien divisée et bien conduite, une péroraison courte, qui lire de la discussion une conclusi<jn logique et directe. On n'y Iruuve pas ce luxe de divisions et subdivisions auxquelles l''s maîtres de rhétorique, alors déjà, commençaient à se •omplaire. Mais si la qualité fondamentale de la composili<»n oratoire est dans la liaison solide et l'enchaînement rigoureux des parties, on peut direcjue les discours de Thucydide sont admirablement composés. Pour la tribune aux '"•langues, ils seraient trop denses, trop pleins de choses : ' l'icuii d'eux est une mine inépuisable de réflexions politiques et d'observations profondes. Devant des auditeurs, •I y taudrail plus d'air et d'espace. Mais ils s'adressent à ^Ips lecteurs; c'est de l'éloquence écrite, et non parlée. Considérés à ce point de vue, qui est le vrai, ils échappent

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au reproche que des rhéteurs pourraient être tentés du bur adresser : xMontesquieu n'est pas obligé d'avoir rampbui de Bossuet.

Le style de Thucydide doit beaucoup à rexemplf de Gorgias, de Prodicos, d'Antiphon ; mais ce que l'hisloiion emprunte à ses maîtres, c'est, pour ainsi dire, la grnmmaire du style : ce qu'il ajoute de son propre fonds, ( .•>! le génie, qui élargit les moules traditionnels et parfois les fait t'-clater. Plus que ses maîtres, il renouvelle la hui-ue pour lui faire exprimer des idées nouvelles. Il la in;iniL* avec une violence impérieuse. Il allie la profondeur ;i lit précision, l'abondance des idées à une concentratmii si forte qu'elle en devient parfois obscure. Précision sublih-, profonde, laborieuse, mêlée de grandeur et d'éclat, brièv.!.' dense, mouvements brusques d'une pensée en lutte «oiilre les insuffisances ou les révoltes de la langue, tout cela produit un style où l'effort est sensible, un style qui n'est |>as le dernier terme de Tatticisme, mais où les qualités fou» 1. 1 . de l'atlicisme éclatent avec une vigueur incomparable. - l.<' vocabulaire de Thucydide, comme celui de Gorgias (quoi. lue plus discrètement), admet parfois des mots vieillis ou | tiques qui donnent au langage plus de noblesse ; mai qui le caractérise avant tout, c'est une foule de mois nouveaux, ou renouvelés par un emploi original, dont il se Mil pour donner à sa pensée une précision plus subtile, ou plus de relief. La hardiesse de Thucydide, en ce genr.\ <sl surprenante. Non seulement les adjectifs neutres sonl pus substantivement, mais ils se construisent à leur tour a.vc d'autres adjectifs qui les qualifient ou les déterminent. H en est de même des participes. Les substantifs verbaux qui désignent soit l'acteur (terminaison -Trjç), soit l'adin (terminaison -ai;), abondent chez lui pour rempli r les verbes correspondants, plus usités dans la langue . urante. Et ces substantifs sont construits grammaticaleni' ni avec une étrange hardiesse, à la fois verbes et subslanlils,

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