Fragm. '20 (Didol
pendant quelque temps, sans que le fil se brisât jamais. Dans ce cadre large et souple, Théopompe avait enferma l'histoire particulière des cités, entremêlée de descriptions géographiques, de peintures de mœurs, d'anecdotes sur les hommes célèbres, de fables même et de légendes locales. Un des livres de son histoire était spécialement consacré aux démagogues athéniens, qu'il étudiait dans leur vie publi(|ue et privée. Le luxe, la débauche, les folles fantaisies des rois étrangers et des tyrans grecs, des Cotys, des Straton de Sidon, des Denys de Syracuse, des Philippe de Macédoine, avaient trouvé en lui un peintre attentif et sévère. Jamais encore l'observation des mœurs individuelles n'avait occupé tant de place dans un ouvjage histo- Yu\\ie.
L'étendue des recherches et du savoir, chez Théopompe comme chez Éphore, était évidemment fort grande. Polybe lui reconnaît, en outre, une intelligence de la politique, sinon de la guerre, supérieure à celle d'Éphore. Ce que les anciens lui reprochent le plus vivement, c'est d'avoir aimé à dire du mal de tout le monde {maledicentissimus scriptor^ dit Cornélius Népos, qui ne fait qu'exprimer à cet égard l'opinion générale). Il est certain qu'un écrivain doué du génie de l'invective, et formé par une éducation plus oratoire que scientifique, était exposé à voir trop souvent les choses du mauvais côté, et à blâmer pour le plaisir de blâmer. Mais il ne serait peut-être pas juste d'accepter sur ce point le jugement des anciens sans quelques réserves. Denys d'Halicarnasse lui-même fait observer que, s'il a passé pour le plus médisant des historiens, c'est en partie parce qu'il était l'un des plus clairvoyants. Théopompe était un psychologue ; il aimait à chercher les secrets mobiles des actions; il étudiait la vie privée des hommes d'État; il ouvrait les replis de leur âme. Il fut, à beaucoup d'égards, un prédécesseur de Tacite. Les psychologues, en histoire, sont rarement optimistes. Ce qu'on peut admettre,
HiStOlkÈ DE i.A LlTTÉRATliRE GhECnUt
THUCYDIDE ET SES 8DCCESSELRS
il est vrai, c'est qu'il abondait parfois dans son propre >eu>. et que le plaisir de tonner contre les vices put renluiiM à multiplier un peu trop dans son livre des peintuns m... raies où sa vanité, qui fut immense, trouvait si bien suii
compte.
Comme écrivain, Théopompe avait les qualités de r.r..le d'isocrate : élésance, nombre, netteté de la composilioii; et aussi ses défauts : amour intempestif et immodéré delà phrase bien faite, infatuation sophistique un peu ridicuk H y ajoutait une qualité toute personnelle de passion .1 de véhémence par laquelle, selon Denys, il s'approclinit |.ar fois de Démosthène. D'assez longs fragments sur hi < in a^ Philippe nous donnent l'idée de cette véhémence, .|ui iif manque pas d'éclat, mais dont l'Apreté injurieux.- iioii> paraît, à vrai dire, convenir mieux au pamphlet qu à lliistoire. Un autre fragment, sur la pompe qui accompagua Texpédilion d'un roi de Pei'se(Artaxerxès Ochos?)en KiTyplt', est d'une magnificence vraiment pittoresque; ce que nou> serions tentés d'y blâmer, c'est encore le tour ovdbm et la solennité de la période. Tous ces élèves d'Noi rat. sont décidément trop éloquents. Combien la naïveté curieuse d'Hérodote, combien le sérieux et la gravité ih Thucydide sont supérieurs à toutes ces périodes harmonieusf^ et grandiloquentes ! Malgré leur savoir et leur talent, llphonet Théopompe sont engagés dans une mauvaise ror.l.'. 1»' règne de la rhétorique est commence. L'histoire, à peint arrivée au sommet, touche à la décadence.
7. Les auteurs d'Atthides; Énée le Tacticien. - ^oin aurions terminé le tableau de son évolution au iv^ >iecle, si nous n'avions encore à mentionner d'un mot ([ii l'iu^' successeurs attardés deslogographes, qui composerez '.«iau> la première moitié du siècle, sous le nom iVAtthides, des chroniques athéniennes, probablement assez analogues a celles d'un Hellanicos. Clitodèraeet Phanodème,aut. ni'sd'' ces MthidcSj servent d'intermédiaire entre les vieu . 1"-"
graphes et les érudits qui, au in« siècle, reprirent ce genre et lui donnèrent une vie nouvelle.
Mentionnons aussi, à côté des historiens proprement dits, un homme qui fut surtout un technicien militaire, mais qui avait emprunté aux historiens les matériaux de ses études. Nous possédons, sous le nom d'Énée (le même peutêtre que cet Énée de Stymphale dont il est question dans les Helléniques), un traité sur la défense des places qui est |uii extrait d'un ouvrage plus étendu sur la stratégie composé vers le milieu du iv sièch*. Ce petit ouvrage* reni|»li de souvenirs personnels et d'exemples puisés dans la lecture de Thucydide et de Xénophon, est intéressant iiiéme pour les profanes. Comme il est écrit en dialecte altique (bien que son auteur fut peut-être Arcadien), il se rattache assez naturellement aux ouvrages historiques dont il vient d'être question dans ce chapitre.
LA PHILOSOPHIE ATTIQUE
CHAPITIŒ XIX
LA PHILOSOPHIE ATTIQUE
SOMMAIRE
1. Les disciples de Socrate. - IL Xénophon ; sa vie el ses œuvres; caractère général de son talent. - IlL Ses e.m socratiques. - IV. Ses écrits politiques et uuUtaires. -- \ hes écrits historiques. - VI. Conclusion; la d/ropedi^ - VIL Platon; sa vie et son œuvre. - VllL La doctrine planicienne — IX. L'art du dialogue dans Platon. — \. Les ™nâc^es et les caractères. - XL Le style de Platon. - ^I La composition des dialogues. - XIIL 1/ * Acadénne » après Platon - XIV. Aristote; sa vie; immensité do son œuvre — XV. Principes de la philosophie d Aristote - XVI Coup d'œil sur l'ensemble de ses ouvrages ;classi(uation sommaire. - XVll. De quelques ^héorie\^ fj'f /;:.;. " XVIII. Aristote écrivain: conclusion.— XL\. Le «L>*Aef après Aristote ; Théophrasle.
l.Lesdisciples de Socrate. - En dehors des inteilucuteurs de rencontre avec lesquels il engageait des di^-ussions, Socrate avait réuni autour de lui un groupe de . -mpagnons fidèles, des jeunes gens pour la plupart, .jui aimaient sa causerie et essayaient de se pénétrer dr ses idées. Ce n'étaient pas des « disciples » ({xaerjxa.:) au -^ens propre du mot, ou du moins Socrate ne voulait pas quou les appelât ainsi, car il n'avait, disait-il, rien à leur •nse.gner, ne sachant rien lui-même, sinon son ignorance : mais' c'étaient des amis et des familiers, avec lesqu.ls il cherchait en commun la vérité (oi sTarpoi, oi ouvÔvt-;, ot oK-ÙTiTai). Parmi ces compagnons (que nous appelleruuà,
malgré tout, des disciples), les uns aimaient surtout sa personne, d'autres sa méthode dialectique, d'autres sa doctrine morale. Plusieurs ont été des fondateurs d'école. D'autres n'ont été que des écrivains ayant subi personnellement rinlluence du maître. Quelques-uns enfin, comme Crilon ou Chérédème, se sontcontentésde vivre à ses côtés, et, n'ayant rien écrit, échappent à l'histoire de la littérature.
Platon est le plus illustre des fondateurs d'école. Mais d'autres encore tiennent une grande place dans l'histoire de la philosophie grecque. Ce sont : Phédon, fondateur de l'École d'Élis ou d'Érétrie ; Euclide, fondateur de l'École de Mégare; Antisthène, le chef des Cyniques; Aristippe, qui fonda l'École cyrénaïque. — On attribuait à Phédon et à Euclide quelques dialogues, mais peu nombreux, et l'authenticité n'en paraissait pas incontestable: il ne nous en reste à peu près rien. — Antisthène fut un écrivain fécond et remarquable. I! avait composé des commentaires sur Homère, aujourd'hui perdus; dos discours sophistiques, dont il nous reste deux échantillons probablement authentiques (discours d'Ajax et d'Ulysse dans la dispute relative aux armes d'Achille <), mais en somme de peu d'inténH; enlin une quarantaine d'ouvrages [thilosophiques, dont un assez grand nombre de dialogues. Il y développait la doctrine cynique : vanité de toute science fondée sur des idées générales, nécessité de la vertu pratique ou sagesse, qui consiste à s'affranchir de tous les besoins. Les écrits d'Antisthène étaient considérés par les anciens comme des ii'uvres littéraires de grand mérite ; on y trouvait, semblet-il, de l'éloquence et de l'esprit; nous ne pouvons plus en juger. — Aristippe, de Cyrène, avait aussi beaucoup écrit ^. On sait qu'il faisait du plaisir la fin de la vie, mais il voulait
1. Publiés par Blass, à la suite de son édition d'Antiphon (Bibl. Teubrier).
2. Fragments dans MuIIach (Bibl. Didol), Fragmenta philosophorum griFcortm, t. H. p. 274 et suiv.
LA PHILOSOPHIE ATTIQUE
que la recherche du plaisir fût raisonnable. 11 avait expliqué sa doctrine dans des dialogues dont nous ne savons à peu
près rien.
D'autres disciples de Socrate, sans Hre devenus des chefs d'école, ont été des écrivains philosophes. Le plus remarquable de ce groupe était Eschine, fils de Lysanias, moitié rhéteur et moitié philosophe, dont les dialogues socratiques, au nombre de sept, eurent une grande réputation : il reproduisait avec tant de vérité le ton de la conversation de Socrate, que Ménédeme d'Érétrie, son ennemi, l'accusait d'avoir volé ses dialogues à Socrate lui-mrine, avec la complicité deXanthippe ;on ne pouvait faire un plus bel éloge de son talent. Ses écrits nous sont aujounlhui tout à fait inconnus *.
Rangeons enfin dans un groupe voisin deux autres rcrivains qui n'ont été que des demi-philosophes, mais qui occupent dans l'histoire de la littérature une place ♦'•minente : Isocrate, que nous retrouverons plus loin ave( les orateurs, etXénophon, qui, bien que polygraphe, est assez. moraliste etassez profondément socratique pour obtenir une place parmi les philosophes, ou du moins tout près ir«'ux.
2. Xénophon : sa vie et ses œuvres ; caractère général de son talent-^. — Xénophon, fils deGryllos, naquit dan- le dème attique d'Erchia, probablement entre 430 et 42"). On raconte qu'il entendit les leçons de Prodicos. Mai.> il s'attacha surtout à Socrate, dont l'action sur lui fut profonde. Diogène Laërce rapporte ainsi l'origine de ces irlations : un jour, Socrate rencontre le jeune Xénophon, qu'il
1. Fragments recueillis par Hernunn. De .Eschinh Soeratici rell<iiiiit. Gœllingen, 1850.