Ànabnte, V
Xénophon laissa de nombreux ouvrages, sur des sujets très divers et de formes très différentes. Ne parlons ni de la République d'Athènes, qui ne peut être de lui, ni du traité De la Chasse, dont l'authenticité est au moins douteuse *, Restent une douzaine d'écrits, dont plusieurs très importiints. Les uns se rapportent à Socrate (Apologie, Mémorables, Banquet); d'autres à la vie active du soldat et du chef d'armée [Anabase, Hipparque, De VÉquitation, Cyropédie); d'autres à la vie de famille et à celle de la cité (Économique, République de Sparte, Hiéron, Revenus); d'autres enfin à l'histoire (Agésilns, Helléniques). La plupart semblent avoir été composés à Scillonte ou dans les dernières années de la vie de Xénophon. Quelle que soit d'ailleurs la date de chacun d'eux, l'unité essentielle de l'inspiration y est partout visible.
Xénophon est un échantillon parfait du xaXo; xaYaOoç, de r « honnête homme » tel (jue le concevait l'esprit athénien ta la fin du v« siècle : riche, bien né, vigoureux, ami d'une existence active, d'âme saine et bien équilibrée, d'esprit judicieux, sans vifs élans; mais raisonnable, soucieux de bon ordre et d'harmonie, cultivé d'ailleurs autant qu'un Athénien de bonne naissance pouvait l'être au temps des sophistes et de Socrate. A ce fonds essentiel et général, ajoutons une disposition plus particulière, très forte chez Xénophon : le goût de raisonner sur ses actions et d'en disserter. Il aurait pu, dans d'autres circonstances, ne pas" écrire ; mais on ne se représente pas Xénophon silencieux, ne répandant pas sur son entourage les théories que la vue des choses lui inspire. Il a le génie
1. Le traité De la Chasse est d'un intérêt médiocre. L'écrit sur la République d'Athènes est, au contraire, fort remarquable. C'est l'œuvre d'un aristocrate clairvoyant qui, durant la première moitié de la guerre «lu Péloponnèse, expose avec une rare 6nesse la logique profonde de la politique suivie par la démocratie athénienne, et la loue de son sens pratique tout en la condamnant au fond. Le texte est mutilé par endroits, mais l'ensemble présente le plus vif intérêt. Ou voudrait connaître l'auteur de l'ouvrage.
HISTOIRE DE LA LITTÉHATLRH GKECnLK
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de la dissertation et de renseignement. S'il n'avait pas connu Socrate, ce goût se fût exercé avec moins de méthode, mais c'est à peine s'il eût été moins fort. Xénophon trouv.i chez Socrate, outre une morale religieuse et pratique qui convenait parfaitement à son Ame, un procédé de dialectique qui lui révéla son propre talent et qu'il pratiqua aussitôt lui-même avec une facilité copieuse et lucide, conforme à sa nature de professeur disert. Et, par-dessus tout cela, il y avait chez lui autre chose encore : un coin de chimère et de romanesque. Son goût de la théorie, de la belle ordonnance raisonnable, ne se satisfait pleinement que dans des constructions idéales où les côtés praticiuos de son esprit se combinent avec une liberté entière d'im.iginer. 11 s'arrête peu à la complexité des choses. Il est optimiste et un peu naïf. 11 y a chez lui du Bernardin de Saint-Pierre et du Fénelon ; il est l'homme des harmonies providentielles, des Salentes idéales, des Sésostris imaginaires; et d'ailleurs il disserte comme Mentor.
Son art s'adapte à sa nature intellectuelle avec une parfaite justesse et la traduit 1res fidèlement. Xénophon n'est pas un artiste de premier ordre, mais il y a bien de l'agrément dans cette netteté ingénieuse, dans cette absence de toute prétention, jucunditas inaffectata, selon le mot de Quintilien, où 1' « honnête homme » achève de se révéler, avec un atticisme de bon aloi.
Les puristes ont noté dans son langage quelques formes qui lui sont particulières : c'est que Xéliophon, né dans un dème rustique, éloigné d'Athènes pendant la plus grande partie de sa vie, ne suit pas toutà fait la mode du jour : il parl«' unattique très légèrement teinté d'archaïsme campagnanl. Sa phrase est d'une simplicité très élégante, avec plus de fermeté que chez Hérodote et un art moins délicat que chez Lysias. C'est la phrase par/ee d'un esprit lucide, plusoccup*'des choses que des mots, et qui excelle à mettre ses idées en )l)on ordre. Il procède sans cesse par analyses : il énumère
toutes les parties d'un tout, avec une douceur un peu lente parfois, mais très claire et très agréable. Parfois, il en marque le rapport par la symétrie extérieure des mots, mais légèrement, sans appuyer, ou même d'une manière un peu superficielle. Dans les passages où il veut mettre plus de vigueur, c'est surtout à Prodicos qu'il semble demander des leçons. — La composition, chez Xénophon, est comme la phrase, ordonnée, facile, lucide, sans beaucoup de concentration ni de vigueur. Il juxtapose plus qu'il n'organise. Ses dissertations, imitées de Socrate, sont aisées et lumineuses, avec peu d'éclat et quelques longueurs. Dans l'art oratoire, ces qualités donnent naissance à une éloquence insinuante, très persuasive, qui s'adresse à la raison plus qu'au sentiment, qui fait appel à l'intérêt pratique plus qu'aux passions généreuses, aux faits plus qu'aux itiées, mais qui est de nature à déterminer de sages résolutions : les discours qu'il adresse aux Dix-mille, dans VAnabase^ sont, cà ce point de vue, d'excellents modèles. — Il ne faut demander à ses récits ni pathétique profond, ni vif éclat, ni intensité de vie, ni précision scientifique supérieure ; mais tout ce que peut donner d'agrément à une narration la netteté du coup d'œil, un choix judicieux du détail à mettre en lumière, la clarté de l'ordonnance, un mouvement facile et doux, tout cela se rencontre dans maint récit de Xénophon. VAnabase et la Cyropédie en contiennent de nombreux exemples. S'il veut aller plus loin, s'il veut faire œuvre de poète dramatique en mettant en scène des personnages fictifs ou réels, un Socrate, un Hiéron, ou des héros de roman comme quelquesuns de ceux de la Cyropédie^ il reste agréable, mais il ne s'élève pas jusqu'à l'art vraiment créateur. Xénophon n'a pas le don dramatique par excellence, qui est de donner la vie à des êtres distincts de sa propre personne. Tous ses personnages, même Socrate, prennent un peu de sa ressemblance, et tous, d'ailleurs, à des deçrés divers,
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manquent de véritable vie : ils sont abstraits et dissertent trop. Quelques physionomies pourtant sont esquissées rà «t là avec ^rdce, par exemple celle de Cyrus enfant, dans la Cyropédie; mais ce n'est jamais qu'un trait léger et fugitif.
3. Les écrits socratiques de Xénophon. — Le personnage de Socrate figure dans VApoloi/ie, les Mcmorahhs. VÉconomique et le Banquet. Mais VÉconomique, bien (|n.' rattaché de bonne heure aux Mémorables, appartient en réalité à une inspiration difl'érente et plus personnelle: nous en parlerons plus loin. Quant à V Apologie ^ qui a peut-être fait partie d'une première rédaction des Mémorables, c'est un écrit de peu d'importance. Restent le lUmquet et les Mémorables.
Le Banquet semble avoir été composé par Xénophon comme une sorte de réponse au Banquet de Platon, avec l.i prétention d'être plus vrai. Le cadre en est d'ailleurs fictif: car l'occasion du récit se rapporte à l'année 421, c'est-àdire à une date où Xénophon n'a pu être témoin de la scène, ni surtout ca[»able d'en garder le souvenir. La discussion roule sur l'amour, comme dans le Banquet d»' Platon. On y trouve de jolis détails, notamment la description de l'hyporchème qui termine le festin; mais, jioiir apprécier pleinement cet aimable écrit, il faut commencer par oublier l'autre Banquet, moins fidèle peut-être à la stricte vérité des faits, mais le seul qui subsiste pour jainnis dans la mémoire de la postérité.
Les Mémorables sont la pièce capitale dans le groupe d» s écrits consacrés à la mémoire de Socrate. Si l'on en détaclu' quelques chapitres qui font double emploi ou qui rompent la suite des idées, et qui proviennent sans doute, avec maint»^ altération de détail, d'une double rédaction de l'ouvrag», le plan en est simple. Au début, dans une sorte de préfac»*, Xénophon répond aux griefs positifs des accusateurs, non seulement à ceux d'Anytos et de Mélétos, mais aussi à
ceux d'un sophiste, un certain Polycrate, qui venait, six ou sept ans après la mort de Socrate, d'attaquer sa mémoire. Après celte réfutation sommaire, il entreprend de substituer à l'image fausse qu'on a donnée de Socrate un portrait véridique. En ({uelques pages, il rappelle ce que fut sa vie. Ensuite, dans la plus grande partie de Touvrage, il fait connaître, au moyen de dialogues, l'enseignement de Socrate sur la piété, sur la tempérance, sur les principales vertus, sur les arts utiles et sur la science dialectique. Une brève conclusion termine l'ouvrage. Il n'est pas douteux que tous ces dialogues, que Xénophon nous donne comme émanés de Socrate, ne soient en réalité des restitutions assez libres. Pour bien connaître Socrate, il est donc indispensable de les contrôler à l'aide de Platon. Ils n'en ont pas moins, à ce [>oint de vue même, une valeur documentaire considérable, lis nous font d'ailleurs connaître Xénophon. La manière dont les doctrines de Socrate s'y rétrécissent, s'y dessèchent, .s'y ramènent au point de vue utilitaire, caractérise à merveille Xénophon lui-même. La métaphysique religieuse y tient peu de place. La dialectique n'y est guère qu'une méthode de conversation fine et précise, un procédé d'éloquence insinuante. L'art militaire, en revanche, y tient une place disproportionnée. Enfin une certaine bonté et tendresse de cœur, dans les entretiens relatifs à la famille, lui inspire des pages vraiment »*X(|uises, dont Xénophon, sans aucun doute, mérite de recueillir en partie l'honneur à côté de Socrate, car on y retrouve l'esprit de VÉconomique.
4. Les écrits militaires et politiques de Xénophon. — L'idéal politique de Xénophon est à la fois militaire et familial. Ses idées sur le rôle d'un général ou d'un père de famille sont comme la préface de ses idées sur l'organisation de la cité. 11 est donc naturel de réunir en un même groupe les nombreux écrits où il a touché à tous ces sujets.
Dans VAna')asCt sous forme de mémoires militaires, dans
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la Cyropédiey sous forme de roman historique, Xénophon a très nettement défini son idéal du chef d'année : le vrai général est brave, vigoureux, habile aux stratagèmes, fécond en ressources ; mais, avant tout, c'est un conducteur d'hommes ; c'est une intelligence et une volonté ; c'est un orateur à la parole persuasive, capable de faire passer son âme, pour ainsi dire, dans la foule de ceux qui l'écoutent. et de leur rendre l'obéissance facile en la rendant volontaiir. Comme Socrate, le vrai général, celui qui a l'Ame « royale , n'attend rien que de la persuasion : ou du moins, s'il a recours à la force, c'est seulement en dernier ressort et par exception, quand la parole est impuissante. Or, pour qui sait s'y prendre, la parole est rarement impuissante, à la double condition qu'elle soit d'abord raisonnable et qu'elle tire en outre son autorité d'une conlianco fendée sur des actes. Cette philosophie du commandement militaire inspire tous les écrits de Xénophon sur ce sujet : elle se retrouve même souvent dans les autres, à l'occasion. Jointe aux connaissances précises de l'homme du métier, elle ajout»' du prix au petit ouvrage technique qui est intitulé VHipparque. C'est une sorte de discours adressé par Xénophon à un ami qui vient d'être chargé du commandement de la cavalerie athénienne. Ses conseils, quidénotentl'expérience et l'autorité d'un homme déjà reconnu comme un maître eu ces matières, portent sur le recrutement des cavaliers, sur le gouvernement de la troupe, sur les exercices, enfin sur la manière de faire la guerre avec de la cavalerie. Deux ou trois détails surtout sont caractéristiques de l'esprit de Xénophon : il veut que le chef inspire l'amour et la confiance à sa troupe, qu'il soit attentif à tous les détails dès l» temps de paix, enfin qu'il soit pieux, pour gagner la faveur des dieux. On sent aussi l'artiste dans l'admiration que lui cause une belle troupe de cavaliers. Même sentiment dans le petit traité De l'Équitation : au milieu des détails techniijucs et précis sur un art qu'il possédait à merveille, il a
des passages charmants sur la beauté du cheval bien en main et qui s'enlève, ou sur la ressemblance d'un cavalier habile avec les images équestres des dieux et des héros, telles que les sculptait, par exemple, un Phidias. Nous reviendrons tout à l'heure sur la Cyropédie et sur VAnabasey où il a mis autre chose encore que son idéal du chef d'armée.
Avec le métier des armes, la gran<le école pratique de riiomme d'Ktat, aux yeux de Xénophon, c'est la famille, liien gouverner une maison ressemble à gouverner une cité. V Economique développe ses vues à ce sujet. C'est Socrate qui est censé le principal personnage du dialogue, mais Socrate s'efface en réalité derrière Ischomaque, dont il rapporte les paroles, et qui n'est lui-même que le prêtenom de Xénophon : sur l'agriculture ou même sur la direction d'une maison, Socrate, qui ne sortait jamais d'Athènes et qui vivait sur la place publique, en savait moins, évidemment, que le propriétaire du domaine de Scillonte. Malgré quelques pages d une dialectique un peu sèche, VÉconomique «'st un des plus délicieux écrits de Xénophon. Nulle part, il n'a mis davantage de lui-même, et de ses qualités les plus aimables : sentiment élevé des devoirs et des joies de la famille, douceur affectueuse et persuasive, goût d'une • xistence saine et simple. Il aime avec passion l'objet dont il parle, la vie des champs, dans un cadre d'affections honnêtes et d'activité réglée. Son héros, Ischomaque, ne lève pas devant la beauté de la nature, comme un Virgile ; il ne s'endort pas dans la quiétude épicurienne d'un Horace, heureux de quitter pour quelque temps les tracas de la ville. Ischomaque aime l'agriculture parce que c'est un art utile, digne d'un homme libre, qui l'occupe sans l'absorber, etijui exige plus de qualités morales que de connaissances t«'chniques. Ischomaque sait gouverner sa maison : il sait se faire aimer de sa femme et respecter de ses esclaves. La manière dont il a fait l'éducation de sa femme est racontée
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d'une manière exquise. Elle avait quinze ans et ne savait rien. Il a commencé par prier les dieux avec elle, pour lui donner confiance. Alors seulement il s'est mis à l'instruire, à la diriger avec raison et douceur, heureux de lui expliquer ses devoirs et de la voir si empressée à les remplir, u Une de tes fonctions, qui peut-être ne te plaira pas, sera de veiller sur tes serviteurs malades, et de travailler à les guérir. » — « Que dis-tu? reprend la jeune femme; je n'aurai pas d'occupation plus agréable, puisqu'ils me sauront gré de mon dévouement et me seront plus attachés qu'auparavant. » Les esclaves, en effet, dans la maison d'Iscliumaque, sont considérés comme des hommes. Ce n'est pas lui qui vendrait durement les vieux esclaves avec les \ïv\i\ chevaux et les vieux fers, selon le précepte de Caton. S'il trouve de la raison chez un esclave, il le traite en homme libre *. Il y a peu d'écrits qui fassent plus d'honneur que ÏÉconomiquey non seulement à Xénophon, mais à la civilisation athénienne en général.
Cet amour de Tordre et de la raison, si fort chez Xénoplu^i, ne pouvait guère trouver satisfaction dans la vie tumultueuse et passionnée de la démocratie athénienne. Comme Socrate, il avait peu de respect pour les assemblées populaires2. Bien qu'il paraisse avoir été d'avis que les hommes éclairés devaient affronter la vie politique a, bien qu'il ait lui-même, à la fin de sa vie, écrit le traité Des Revenus pour donner à sa patrie de sages conseils sur l'administration de ses finances, il est clair que son idéal était fort éloigné de l'image que lui offrait la cité démocratique de son temps. Il le trouvait plutôt à Sparte, comme beaucoup d'aristocrates athéniens ; mais Sparte même, à la considérer sans illusions, était loin de le satisfaire. Le traité De la République de Sparte est bien moins un portrait fidèle qu un
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