‹ Manuel d'histoire de la littérature grecque à l'usage des lycées et collèges [microform]Chapitre 154 sur 264 · Platon. Phèdre, p. 266, E : Aristote, Bhét.. II · texte numérisé non relu

Platon. Phèdre, p. 266, E : Aristote, Bhét.. II

H. Éditions de Blasa (Teubner) et de J. Lipsius (Tauchnilz, 1888j.

L^ÉLOQUENCE ATTIQUE

qu'un amateur. Il ne fit pas métier de logographe : il ne plaida que dans des causes où il était personnellement intéressé, et ni sa vie agitée ni son caractère ne lui permirent de mettre en pleine valeur ses dons naturels.

Sa vie fut celle d'un aventurier. Né à Athènes, vers 440, dans une famille des plus illustres, il fit partie de cette jeunesse dorée qui partageait son temps entre le plaisir, la fré(iuentation des sophistes et les intrigues politiques. Vers 420, fort engagé dans le parti oligarchique, il fut soupçonné d'avoir parodié les mystères. En 415, à la suite de la mutilation des Hermès, il fut jeté en prison. Il évita la mort en dénonçant lui-même de prétendus coupables. Il était sain et sauf, mais déshonoré. Il s'exila volontairement, et se mit à courir le monde, faisant des affaires et gagnant de l'argent, peu scrupuleux d'ailleurs sur la nature des affaires. A deux reprises, en 411 et en 408, il es.saya de rentrer en grâce avec sa patrie, mais sans succès. C'est à l'occasion de la seconde tentative qu'il prononça le discours Sur son Retour. Il ne revint à Athènes qu'après l'amnistie de Thrasybule, en 403, et se jeta alors dans la polititjue démocratique avec une ferveur de néophyte. De vieilles haines se réveillèrent. En 399, il fut accusa d'impiété. Le discours Sur les Mystères est sa réponse à l'accusation. Cette fois, il resta victorieux. On le voit même, en 391, au nombre des plénipotentiaires chargés de négocier un accord avec Lacédémone. C'est à cette affaire que se rapporte le discours Sur la Paix. Mais cette tentative échoua, et, suivant un biographe, Andocide fut exilé de nouveau. Après ces événements, on perd sa trace.

Au milieu de tant d'aventures et d'agitations, Andocide avait peu écrit. Nous avons sous son nom quatre discours : les trois que nous avons cités et un discours Contre Alcibiade qui est manifestement apocryphe. Les anciens n'en citent que deux autres, dont il nous reste de courts fragments. Les trois discours laissés par Andocide, et dont l'authen-

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licite est certaine, présentent ce caractère singulier d »iio assez diiïérents les uns des autres par le style. Le discours Sur son Retour est une imitation de la manière d'Antiplion. Lo discours Sur tes Mystères e»i l'œuvre d'un habile homiu»', persuasif, d'une verve facile el familière, parfois élotiucnle. Le discours Sur la Paix est une composition vague et froide, d'une extrême faiblesse de pensée. En somme, il est «'vident qu'Andocide n'arriva jamais à dégager pleinement si personnalité. C'est dans le discours Sur les Mystères .ju il est le plus lui-même; or, là encore, sa physionomie tsl assez peu distincte et son artn'est jamais d'ordre supérieur. L'œuvre présente un vif intérêt historique à cause des • onlidences (assez suspectes d'ailleurs) que l'orateur y j>rndigue sur Taffaire des Hermès. Littérairement, elle n .^t pas ennuyeuse. Les récils, nécessairement longs, y sont vivants et pittoresques; l'argumentation est habile; le style, un peu négligé, a du naturel el du mouvement. Par ces«|iiahtés de mouvement et de naturel, Andocide mérite d'iivuii sa place dans l'histoire de l'éloquence athénienne : ai)rès Gorgias et Antiphon, c'est dans cette direction qu'il fiillait marcher. Andocide, par relTet d'un heureux instinct, eu a senti la nécessité, et c'est là son mérite propre ; niai^ il était réservé à d'autres de porter dans cette œuvre un s<'ntiment d'art et une conscience littéraire »|ue lui-méni' nu jamais connus.

4. Lysias et l'art des logographes '. — Lysias, ini • ontraire, fut un artiste ex<|uis et l'un des plus parfaits modèles de l'atticisme dans ce genre particulier de discours judiciaires que les logographes composaient pour être lus ou récités par les plaideurs en personne.

i. Éditions critiques de Scheibe (Bibl. Teubner) et de Cobet (Amsterdam, 1863) ; éditions explicatives des principaux diseurs. par Rauchenstein (Beriin, 1881-1884) et Frohberger (Bedin, 1880-1881; très savante, mais très prolixe). — Belle étude de J. Girard, dans ses Études sur Véloquence attique.

11 naquit à Athènes, vers 440, dans une famille d'origine syracusaine. Son père, Képhalos, riche armurier de Syracuse, avait transporté son industrie à Athènes depuis quelques années. C'est ce Képhalos qui figure au début de la République de Platon : l'entretien s'engage dans sa demeyre du Pirée ; le vieillard (car alors Képhalos est donné comme très ûgé) est un sage ; il est aimable et respecté de tous. Simple métèque, il est l'ami et l'égal des premiers citoyens d'Athènes. C'est dans cette maison distingué»' «jne grandit Lysias, avec deux frères. Vers 425, âgé d'une quinzaine d'années, il se rendit à Thurium, dans laCranderirèce,oii Tisias avait laissé des disciples et des successeurs. Lysias y étudia la rhétorique, [tendant que son frère Polémarque s'y adonnait à la philosophie. En 413, le désastre des Athéniens devant Syracuse rendit pénible, dans toute la Sicile, la situation des amis d'Athènes. Lysias et ses frères étaient de ceux-là; ils revinrent à Athènes, où Lysias se mit à exercer le métier de rhéteur. La révolution de l'année 404 fut, pour les tlls de Képhalos, un désastre : riches et amis du peuple, ils se trouvèrent en butte à l'hostilité des Trente, qui les emprisonnèrent. Lysias parvint à s'échapper, mais Polémarciue fut mis à mort. Le rétablissement de la démocratie ramena Lysias dans Athènes, et l'amitié de Thrasybule lui lit décerner par décret le droit (le cité. C'est alors qu'il attaqua en justice Ératosthène, l'un des Trente, le principal auteur de la mort de Poléinar(|ue. Mais, |)eu de temps après, le décret de Thrasybule fut cassé, et Lysias redevint métè(|ue. Privé ainsi du droit de se mêler personnellement aux affaires publiques, il revint au travail littéraire. La rhétoricjue proprement dite ne lui plaisait plus : soit que la réputation grandissante de Théodore de Hyzance lui fît ombrage, comme le dit Cicéron, soit pour toute autre raison, il se tourna vers une éloquence plus sérieuse et plus agissante : il se fit logographe. Il semble qu'il soit mort vers 380,

avec la réputation du premier logographe d'Athènes. On lisait sous son nom, dans l'antiquité, plus de quatre cenLs discours. Beaucoup sans doute étiiiont apocryphes; mais les critiques les plus sévères en reconnaissaient comme authentiques environ la moitié. De cette immense bibliothèque oratoire, il nous reste aujourd'hui un peu plus de trente morceaux, discours complets ou extraits, •ionl quelques-uns en très mauvais état : au total, ce n'est giu re que dans une quinzaine de discours que nous retrouvons une image tout à fait pure et fidèle du génie de I.ysias. De sa période sophistique, il ne reste absolument rien, à moins que Ton ne considère comme authentique le discours Sur r Amour qui figure dans le Phèdre de Platon. Mais ce n est là, très certainement, qu'un ingénieux pastiche, fort instructif d'ailleurs. Dans la seconde partie de sa vie, il composa encore une œuvre d'apparat, un discours OiympùiKc, récité par lui en 388, et dont nous n'avons quel'exorde. il y exhorte les Grecs à la concorde et à l'union contre les tyrans. Il engageait ses auditeurs, pour commence l;i lutte, à brûler sans délai les tentes envoyées par Denys d.- Syracuse à Olympie, et il obtint du moins, dit-on, l'exinilsion de ses ambassadeurs. Le conseil était bizarre et le discours, à en Juger par l'exorde, n'était cependant pas fort entraînant. Il composa aussi, au moins une fois, un .licours délibératif pour un homme d'État (dise. 34). Nous ii .11 avons que quelques pages. En somme, sa grande airanr, en dehors de l'accusation contre Kratosthène, fut son métier de logographe, et c'est aussi dans ces deux forni«»s de l'éloquence judiciaire que son talent nous appariît encore avec netteté.

L'accusation contre Ératosthène est un très beau discours justement célèbre. Dans un exorde net, court, disent, habile, un peu trop écrit peut-être, il dit en quelques ni<.ls la grandeur de ses griefs, l'intérêt public associé au sien, son inexpérience des affaires et sa confiance dans le tribu-

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nal : ce sont les lieux communs traditionnels, que chaque orateur habille à sa manière. Suit la narration, merveilleuse de clarté, de brièveté, de vraisemblance, de finesse persuasive, de pathétique sobre et contenu. L'orateur fait voir les faits en peu de mots : les choses ont bien dû se passer ainsi; tout est si simple, si vivant, si naturel! L'ironie, çà et là, relève le récit, qui peu à peu s'accélère, jusqu'au irsumé final, où l'orateur ramasse les impressions de pitié pour les victimes et de haine contre les tyrans qu'il a fait naître insensiblement chez ses auditeurs. Ici s'engage la discussion proprement dite, vive, pressante, mais sommaire et simple. La péroraison, fort belle, oppose la justice des Trente à celle de la démocratie, attaque les défenseurs d'Ératosthène, fait appel à tous les partis, réconciliés dans la justice et la liberté, et se termine enfin par une récapitulation brève, énergique, très noble de ton. — L'auteur du discours contre Ératosthène est évidemment déjà un maître de la parole ; son éloquence tempérée est à la fois nerveuse et élégante ; elle est parfaitement attique, par la vérité, la mesure, la pleine possession de soi-même, la justesse du fond et de la forme, le bon goût impeccable. Peut-être, cependant, la gravité du débat appelait-elle plus de fougue et plus d'éclat : un Démosthène eût parlé autrement. Si le discours contre Ératosthène est un chef-d'œuvre, ce n'est pourtant pas là que Lysias est sans rival. Il est plus grand artiste, assurément, dans des sujets mieux adaptés à la nature propre de son inspiration. Son triomphe, c'est de composer des discours pour autrui, pour de simples particuliers, pour d'honnêtes gens naïfs, et de leur prêter, comme logographe, son exquise finesse. ^

L'art du logographe était contemporain de la rhétorique elle-même, et l'on sait qu'à Athènes Antiphon l'avait exercé avec éclat. C'est cependant Lysias qui est le véritable classique du genre ; car il y avait, pour ainsi dire, « harmonie préétablie » entre les lois du genre et ses propres qualités.

HISTOIRE DE LA LlTrÉRATURE GRECQUE

l'éloqdence ATTIQUE

Le logographe n'est pas un orateur qui intervienne de sa personne dans le débat et qui se croie obligé d'être éloquent : il se dissimule derrière son client, qui est cens.'» parler de lui-même, en honnête homme étranger à la rh»^torique, et tenu d'ailleurs à être bref par la rigueur de la clepsydre, qui lui mesure le temps avec parcimonie. I..' logographe fait, en quelque sorte, œuvre de poète dramatique : comme un Sophocle ou un Ménandre, il doit s'identifier avec le personnage qu'il met en scène, un homme du peuple le plus souvent, quelquefois un campagnard inexpérimenté, en tout cas un homme qui a intérêt à m' montrer aux juges comme modéré, comme honnête, comme incapable des finasseries de l'homme du métier. Pour !.• logographe, le comble de l'art, c'est d'en montrer le moins possible, ou du moins de ne pas l'étaler, de ne laisser voir que cette sorte d'art qui se révèle seulement aux connaisseurs délicats, et qui consiste dans le parfait naturel du fond et de la forme.

Or Lysias possède en perfection tous les dons qui pouvaient lui permettre de réaliser cet idéal, et ses imperlV.tions mêmes, dans cet emploi de son talent, se tournai» ni en qualités. — Son style, d'abord, est d'une simplicité charmante. En fait de vocabulaire, il s'en tient au pur attiqu-, sans aucun mélange ni de formes poétiques, ni de m. Is nouveaux ; la langue courante lui suffit : il se contente de la parler avec une justesse parfaite. Il évite même les images trop fortes, les métaphores trop hardies, tout ce qui pourrait trahir l'orateur de profession. Sa phrase est gén» ralement courte. Sans proscrire une certaine négligen. • aimable, elle est le plus souvent d'un dessin très pur : elle est périodique dans sa brièveté, c'est-à-dire qu'elle a d.' l'unité, qu'elle est harmonieuse et ferme. Les critiqu. -, anciens ne tarissent pas d'éloges sur la perfection de la période de Lysias, et c'est peut-être là que l'artiste, en lui, se trahirait le plus ouvertement, si elle n'était d'ailleurs si

aisée, si alerte, si pratique pour ainsi dire, et si convenable au sujet : quelques consonances ou symétries, à la manière de Gorgias, y relèvent discrètement la netteté des idées, sans jamais attirer le regard. — Son argumentation, lumineuse et sobre, mais un peu sèche, est justement celle qui convient à un plaideur improvisé, plus préoccupé de son bon droit qu'exercé aux subtilités de la dialectique. Elle respire l'honnêteté, parfois même la naïveté, ce qui n'exclut pas une sorte de finesse. Elle n'a rien qui sente la chicane ; elle gagne d'abord la confiance des juges par un air de bonne foi qui ne saurait être une simple apparence. — Sa composition, enfin, parfaitement ordonnée, conforme aux règles nécessaires du bon sens, n'a cependant rien de raffiné : exorde, narration, discussion, péroraison, ce sont là les éléments naturels de tout plaidoyer, et les seuls aussi que Lysias mette en œuvre : il se garde bien des subdivisions trop savantes imaginées par quelques rhéteurs. — De là des discours simples, nets, parfaitement naturels, et par conséquent très persuasifs. La plupart de ses exordes étaient remarquables par leur extrême simplicité. Si quelques-uns nous semblent un peu trop habiles, c'est qu'il existait, nous l'avons dit, dans les écoles de rhétorique, des recueils d'exordes, et que cette influence s'y fait parfois sentir ; mais des juges athéniens ne devaient pas en être trop choqués. Les narrations forment presque toujours la partie essentielle des plaidoyers de Lysias, et elles sont toutes de purs chefs-d'œuvre. Nulle part le style n'est plus aisé, plus naïf. Aucun effort apparent pour tourner les faits à l'avantage de la cause : il semble qu'on entende la vérité toute nue. Ce plaideur si simple, si précis, doit être un honnête homme. Avant même qu'il ait commencé à discuter, on est tout prêt à lui donner raison, tant la conclusion semble se dégager elle-même des faits Aussi la discussion proprement dite, dans Lysias, a peu d'ampleur. A quoi bon, en effet? S'il s'agissait de subjuguer un auditoire hostile, ce serait insUf-

fisant ; mais les juges ne sont-ils pas déjà les amis du plaideur? Ne sont-ils pas gagnés d'avance par cette modération si lumineuse et cette simplicité si raisonnable? Dans tous les discours des orateurs athéniens, la discussion proprement dite est suivie d'une réfutation anticipée de ladvoisaire, mt^lée le plus souvent d'attaques personnelles. I.ysi.is ne manque pas à la règle, mais il s'y soumet avec mesuiv et bon goût. La péroraison, enfm, est aussi brève que possible : quelques mots, selon l'usage, sur les services rendus par le plaideur à la cité, sur ses sentiments démocratiques: puis, sans récapitulation des arguments, une courte phrase pour finir.

Les plaidoyers de Lysias sont d'espèces fort différentes et touchent aux questions les plus variées. C'est toute la société de ce temps qui s'y montre à nous, avec ses préoccupations, ses affaires, ses sentiments. Le langage de l'oiateur y prend tous les tons, depuis la gravité forte jusqu'à l'enjouement. L'intérêt historique et littéraire en est don. très vif. Deux ou trois exemples, rapidement analysés, suffiront à faire voir le talent de Lysias sous ses aspects les plus caractéristiques.

Voici d'abord, dans le genre grave, une affaire d'adultère {Sur le Meurtre d' Ératosthène) et une affaire de tutelle {Contre Diogiton). - Euphilétos est poursuivi devant les Héliastes comme meurtrier, pour avoir tué l'ennemi de son honneur, Ératosthène, pris en flagrant délit. La moitié du plaidoyer, qui est d'ailleurs fort court, est remplie par le récit des faits. Rien de plus simple, et rien de plus habil.'. Il est clair, en effet, que si le crime d'Ératosthène contre Euphilétos est rendu sensible à tous, la vengeance de ce dernier est pardonnée d'avance. C'est à quoi tend tout^ la narration, exquise de simplicité, de clarté, d^émotion contenue. Euphilétos nous dit sa longue confiance, les premiers symptômes auxquels il ne s'arrête pas, la dénonciation positive qui le trouble, sa résolution de savoir la

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vérité, sa prudence pour y parvenir, enfin sa certitude et la punition du coupable. Dès lors la cause est gagnée. Sans élever la voix, par le seul accent de la vérité, il a produit la persuasion. Quand l'orateur aura fait lire la loi et citer les témoins, il n'aura plus qu'à discuter brièvement deux ou trois objections de détail qu'on peut lui faire, et à conclure en quelques mots. Ce plaidoyer n'est pas seulement un modèle d'art oratoire, c'est un charmant tableau de mœurs athéniennes : tous les personnages du drame, esquissés d'une main légère et sûre, vivent sous nos yeux. — Dans le discours Contre Diogiton^ il s'agit d'enfants mineurs dépouillés par leur tuteur, qui est leur propre grand-père. Celui qui parle pour eux devant les juges est leur beaufrère, le mari de leur sœur. Voici l'exorde, qui est un modèle de dignité simple et persuasive :

Si la question, juges, avait été moins grave, je n'aurais jamais permis à ces enfants de venir devant vous; car je trouve les querelles entre proches fort vilaines, et je sais que les deux parties y sont jugées sévèrement par vous, les uns pour le tort qu'ils ont fait, les autres pour n'avoir rien voulu soutfrir de leurs parents. Mais ces enfants, juges, ont été volés impudemment et indignement traités par ceux qui devaient faire tout le contraire : quand ils sont venus vers moi, leur beau-frère, et m'ont demandé mon aide, je n'ai pu leur refuser de parler pour eux ; ear je suis le mari de leur sœur, de la petite-fille de Diogiton. A force de prières des deux cotés, je les avais d'abord décidés à remettre l'atlaire à l'arbitrage de leurs amis, car je désirais avant tout ne pas mettre le public dans notre confidence ; mais Diogiton, malgré Tévidence, s'est refusé à rien entendre, et, au lieu de s'en rapporter à ses amis, il a mieux aimé avoir des procès, faire opposition, s'exposer à tout, que de prévenir notre plainte en faisant justice. C'est pourquoi, juges, si je vous démontre que ces enfants ont été traités par leur grand-père, devenu leur tuteur, comme jamais personne ne l'a été à Athènes par des étrangers, je vous prie de leur faire rendre ce qui leur est dû ; mais si je n'en viens pas à bout, croyez à tout ce que cet homme vous dira et regardez-nous désormais comme de malhonnêtes gens. Je vais essayer de reprendre les faits au début.

I/orateur, en quelques lignes, a fait connaître aux ju^'es les grandes lignes de laiïaire, indiqué la situation relative des personnages et donné de sa propre modération l'opinion la plus favorable. — Suit l'exposé des faits. Dans o récit, le premier nMe est Joué par une femme, la mère des enfants, la propre fille de Diogiton. GVst une mère admirable, qui défend ses enfants avee autant d'énergie qu. d'intelligence et qui trouve des mots venus du cirur. Il y a une sorte de conseil de famille où elle se décide à prendre la parole ; son discours est rapporté dans le plaidoyer : il semble qu'on entende cette parole énergique, toute pénétrée d'amour maternel, oùlessentimentstiennenf plus de place que les idées abstraites, comme il convient dans l'éloquence d'une femme et d'une mère. Quand ellr eut cessé de parler, dit le narrateur, il n'était personne qui n'eût les larmes aux yeux, et l'on se sépara en silence avec de tristes pensées. Tout cela est d'une vérité vivante et d'un charme extrême. — î.e discours se continue par une discussion d'affaires, dont la lin est incomplète.

Le plaidoyer Pour rinvalide est un chef-d'cruvre aussi. dans un genre tout différent. Le client de Lysias est un dt ces infirmes pauvres à qui la loi athénienne accordait un secours en argent : celui-ci reçoit une obole par Jour; il exerce en outre un petit métier cpii l'aide à vivre. Un ennemi a demandé au Conseil des Cinq-Cents, qui dressait chaque année la liste des indigents à secourir, l.i radiation du personnage. Notre homme combat cell»' demande. Laflaire, évidemment, n'était pas de celles qui peuvent enrichir un avocat ; mais Lysias, en écrivant smi plaidoyer, s'est amusé. Son client est mis en scène ave. une bonhomie spirituelle : (fêtait probablement un original, fort connu dans Athènes, et dont la physionomie pouvait tenter même un logographe de grande réputation, comme Lysias. — Après un court exorde, un peu trop élé-

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gant peut-être à notre goût, le plaideur rappelle les griefs allégués pour lui faire enlever le secours de l'État : il est dans l'aisance, dit-on, grâce à son métier; il monte à cheval; il fréquente des gens dépensiers, et il est d'ailleurs d'humeur violente, redoutable. Il répond tour à tour sur chaque point, avec une ironie narquoise et discrète qui est fort amusante :

Mon père, juges, pour toute fortune, ne ma rien laissé du tout; quant à ma mère, j'ai dû la nourrir jusqu'à sa mort, survenue il y a deux ans... Mon métier, enfin, ne me rapporte pas gros ; j'ai bien de la peine à l'exercer, et je n'ai pas encore trouvé d'acquéreur qui désire prendre la suite de mes affaires...

On lui reproche ses promenades à cheval î

Si j'étais riche, j'aurais un âne à moi, au lieu de monter sur les chevaux des autres. Mais comme je ne puis me livrer à une pareille dépense, je suis obligé de recourir aux chevaux d'autrui. Si mon adversaire me voyait sur un âne, il ne dirait rien (que dire, en elfet?); et parce qu'il me voit sur des chevaux qu'on me prête, n'essaie-t-il pas de vous persuader que je suis valide î Il \eut bien ne pas abuser de ce que j'ai deux bâtons, au lieu d'un seul comme tout le monde, pour y voir un signe de ma vaillance.

Il me reproche ma violence : est-ce qu'on peut être violent avec un physique comme le mien? On m'accuse de fréquenter des gens peu estimables : mais Je fais un métier, il faut bien que J'ouvre ma porte aux clients, comme le parfumeur et le barbier. Et l'orateur termine en disant que s'il ne peut se vanter, comme les riches, de ses chorégies et de ses triérachies, il a cependant fait preuve de civisme au temps des Trente.

L'atticisme de Lysias, si sobre, si élégant, si naïvement gracieux, si bien adapté à cette sorte de plaidoyers, devint un modèle qu'on imita : le canon du genre fut désormais fixé. Il est curieux de remarquer à quel point non seule-

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ment un Isée ou un Hypéride, mais un Isocrate et un Démosthène, si différents de Lysias à tant d'égards, s'efforcent de lui ressembler quand ils font le métier de lo-ographes. A Rome, on alla plus loin : Brutus et d'autres voulaieni faire de lui le type unique et suprême de l'orateur attiqu»> au détriment de Démosthène. C'était là un paradoxe, une fantaisie de délicats. L'atticisme de Lysias est délicieux : mais, s'il est parfait dans certains genres, il y a d'autros emplois de l'éloquence qui réclament plus de vigueur el plus d'éclat.

6. Isée*. — Isée est encore un logographe. Chalcidien de naissance, selon les uns. Athénien, selon d'autres, il est certain qu'il vécut à Athènes, mais qu'il se tint à l'écai i des affaires publiques. Le plus ancien discours que nous puissions dater, parmi ceux que nous avons de lui, se rapporte à l'année 389; le plus récent, à l'année 353. Il était donc plus jeune que Lysias et plus âgé que Démosthène. Il obtint, comme logographe, une grande réputation, et il passe pour avoir élé le maître de Démosthène. Cette tradition, si on la dégage de quelques légendes absurdes qui s'y sont greffées, comme par exemple celle qui lui attribue les discours prononcés par Démosthène contre ses tuteurs, n a par elle-même rien d'invraisemblable.

Isée paraît avoir laissé une cinquantaine de discours (sans compter les apocryphes) et divers ouvrages de rliétorique. De ces derniers, il ne subsiste absolument rien. De^ discours, douze, qui se rapportent tous à des affaires de succession, sont arrivés jusqu'à nous : c'est une des divisions du recueil primitif, classé par nature d'affaires, qui u échappé au naufrage. La similitude des sujets les rend plus intéressants pour l'historien du droit que pour l'historien de la littérature.

A première vue, le talent d'Isée paraît assez semblable 1. Edition critique de Scheibe (Bibl. Teubner).

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à celui de Lysias : même pureté de langage, même précision, même netteté élégante de la phrase, même brièveté lumineuse et persuasive de tout l'ensemble. On comprend que beaucoup de lecteurs, même parmi les anciens, eussent quelque peine à distinguer les œuvres des deux orateurs, ainsi qu'en témoigne Denys d'Halicarnasse. Mais un peu d'attention fait voir des différences. D'une manière générale, Isée est moins peintre que Lysias, et plus dialecticien. Sa phrase, si courte et si nette, elle aussi, n'a pas la naïveté gracieuse, l'aimable abandon de celle de son prédécesseur ; le tour en est déjà plus vigoureux et plus pressant ; elle ressemble parfois à celle de Démosthène par une fermeté impérieuse et vive. Sa dialectique aussi est plus subtile, plus opiniâtre, plus perfide parfois. Il raconte moins et discute davantage. Il sait ordonner tout son discours avec habileté en vue de sa démonstration, user de préparations et de marches savantes, diviser la narration en plusieurs parties pour y mêler plus étroitement la discussion, annoncer son plan, résumer ensuite et répéter ses preuves. Il insiste et il appuie au besoin. 11 oblige l'auditeur à le suivre sans distraction.

L'un des chefs-d'œuvre d'Isée, un des plaidoyers où l'on voit le mieux toutes les ressources de son art, est le discours sur l'héritage de Kiron. La cause réunit, en effet, une question de fait et une question de droit : le plaideur doit établir sa qualité et démontrer les conclusions qu'il en tire. Sur les deux points tour à tour, il est d'une habileté subtile, ingénieuse, à la fois précise et pressante.

On comprend que Démosthène ait choisi l'éloquence d'Isée pour premier modèle. Cette parole nerveuse et forte convenait à sa propre véhémence. Entre Lysias et Démosthène, pourtant, il y a encore un autre intermédiaire qu'Isée : c'est Isocrate, en qui se personnifie et s'épanouit l'éloquence d'apparat au iv« siècle.

6. L'éloquence d'apparat : Isocrate; sa vie et son œuvre *. — Isocrate, fils de Théodoros, du dème d'Erclii;., naquit en 436. Son père possédait une fabrique de flùif.s qui lui donnait de l'aisance. Isocrate reçut l'éducation d'un jeune Athénien riche. 11 fut l'élève de Prodicos; il écoula aussi Socrate, à qui il dut beaucoup. La philosophie, pourtant, ne le retint pas. Son père ayant été ruiné par la guerre du Péloponnèse, il dut chercher à gagner sa vie. Il compléta son éducation oratoire en allant entendre fioigias, alors retiré en Thessalie, et revint exercer à Athènes le métier de logographe. 11 composa des plaidoyers pendant une douzaine d'années : ceux qui nous restent ont été écrits entre 400 et 387 environ. Il s assura ainsi de la réputation et l'indépendance. Mais ce métier lui plaisait peu. Ces questions d'héritages, de fraudes, d'injures, lui semblaient mesquines. L'art, pour un logographe, consistait à s'effacer, à se cacher derrière le plaideur : Isocrate' aimait les idées générales, l'éloquence sonore, la gloinimmédiate, les applaudissements à bout portant. L'éloquence de la tribune aux harangues était de nature à 1p tenter; mais il se sentait incapable d'y réussir. 3a voix étaii faible, sa timidité insurmontable. Il n'avait d'ailleui> aucune des qualités de l'homme d'action : ce qu'il aimai! dans la politique, c'étaient surtout les idées générales, non les détails réels et jnécis; idéaliste candide et un peu naïf, artiste soucieux de la perfection, ami de sa tranquillité, vaniteux et chatouilleux à l'excès, il n'avait rien de ce (jui était nécessaire pour vaincre dans les luttes de la vi.

1. Édition critique de Benseler-Blass (Bibl. Teubner); éditi.ii

explicative de Schneider (Leipzig, Teubner, 3» éd., 1875; seuit-

ment pour les principaux discours).

Trad. française du duc de Clennont-Tonnerre, Paris, Didol. 1862-1864.

A lire :

La belle Étude sur Isocrate mise par E. Ilavet en tête de la trad. du discours Sur VAntUosis, de C^rtellier (Paris. 1863).

l'éloquence ATTIQUE

publique. Restait l'éloquence d'apparat et renseignement de la rhétorique. C'est de ce côté que se tourna Isocrate; ses premiers ouvrages en ce genre ont dû être écrits entre 390 et 380. Le Panéqynque est de 380. Dès lors, pendant plus de quarante ans, il ne cessa d'être le maître de rhétorique le plus célèbre d'Athènes et son plus grand orateur dans le genre de l'éloquence d'apparat. Cicéron a plusieurs fois parlé avec admiration et complaisance de cette école d'isocrate, d'où sortirent, comme d'un autre cheval de Troie, tant de héros, tant de princes de la parole ' : des orateurs comme Lycurgue et Hypéride ; des historiens comme Éphore et Théopompe; des hommes d'État comme Timothée, fils de Conon. Isocrate, à la fin de sa vie, était un des personnages marquants de la Grèce : il fut en relation avec Kvagoras et Nicoclès, rois de Salamine (dans Tîle de Cypre);avec Archidamos, roi de Sparte; avec Jason de Phères et Philippe de Macédoine. Il demandait mille drachmes à chacun de ses disciples et il était fort riche. Une heureuse santé, un parfait équilibre moral lui assurèrent une longévité extraordinaire : âgé de quatre-vingtdix-sept ans, il écrivait encore son Panathénaïque. Il mourut l'année suivante, après la bataille de Chéronée (338), de mort volontaire, dit-on, et pour ne pas survivre à la ruine de ses illusions sur Philippe ; mais l'explication est douteuse. Isocrate s'était marié tard et n'eut pas d'enfant: il avait adopté un fils de sa femme, nommé Aphareus, qui fut orateur et poète tragique, et dont les enfants furent pour Isocrate comme de véritables petits-fils.

11 nous reste, sous le nom d'isocrate, six plaidoyers, quinze discours d'apparat et neuf lettres. Quelques-uns de ces ouvrages sont d'ailleurs mutilés. C'est à peu près le tiers de ce que les anciens possédaient sous son nom; mais beaucoup des œuvres attribuées à Isocrate dans l'antiquité étaient rejetées comme apocryphes par les cri-

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