‹ Manuel d'histoire de la littérature grecque à l'usage des lycées et collèges [microform]Chapitre 157 sur 264 · Panég.,'\20;m · texte numérisé non relu

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sur la barbarie. Il ne soupçonna pas un seul instant que ce Philippe, si éclairé, si habile dans la philosophie, pût avoir une ûme moins pure (lue la sienne. Dans toute cette philosophie politique, les vérités de détail abondent : la critique de la politique athénienne, au dedans et au dehors, est souvent très pénétrante ; la physionomie des différentes cités grecques est peinte avec finesse ; la faiblc'^se réelle du (irand Roi est montrée avec force ; et surtout le sentiment général d'isocrate, son patriotisme athénien et panhellénique, sa foi dans la morale considérée comme le fondement de la politique, sont dignes de la plus sympathique admiration. Le malheur de ce grand prédicateur de patriotisme fut de n'imaginer dans son optimisme naïf que des remèdes chimériques au dangereux • proposer aux Athéniens du iv^ siècle de revenir à la constitution de Solon, c'était une pure chimère; mais leur demander d'accepter Philippe pour chef, c'était une erreur plus grave encore et que toute l'honnêteté de l'orateur ne parvient pas à rendre excusable.

De même qu'il réforme l'éloquence d'apparat pour le fond des idées, Isocrate la réforme aussi pour le style et la composition. Gorgias avait cherché la beauté du discours surtout dans l'éclat un peu aveuglant des mots et dans le cliquetis des phrases. Isocrate, athénien et socratique, la cherche surtout dans la liaison harmonieuse des pensées et dans la subordination des détails à l'ensemble. Les mots, dans ce système, ne doivent pas attirer l'attention. Isocrate écrit la langue de tout le monde, le pur attique, comme Lysias. Il s'interdit les termes artificiels et puetiques chers à l'école de Gorgias. Il a même peu d'images, peu de métaphores hardies. Il vise surtout à une justesse délicate et à une noblesse qui vient naturellement de la généralité des idées. Les mots doivent être doux à l'oreille, bien rythmés. Ils doivent s'unir entre eux sans rudesse, de manière à former des membres de phrase coulants et har-

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monieux. Point d'hiatus, par conséquent. Cette règle, toute nouvelle, est pour lui absolue; il l'observe rigoureusement. Elle parut si heureuse à ses auditeurs que dès lois tout le monde en Grèce s'y soumit plus ou moins : ce fui une véritable révolution dans la prose grecque. Mais c'est la phrase surtout qui fut changée par Isocrate. Les plus anciens prosateurs se bornaient en général à juxtaposer des membres de phrase courts, qui ne s'organisaient pas en un tout, f.orgias essaya, par des oppositions, de b's accoupler deux à deux ; mais son procédé était monotone. Les longues phrases de Thucydide étaient souvent gauches et embarrassées. Lysias avait créé une période souple et vivante, mais courte, et mieux appropriée aux affaires courantes qu'à l'expression magnifique des idées générales. Isocrate est le véritable inventeur de la grande période oratoire, à la fois une et complexe, qui rassemble dans l'élan d'une seule phrase de nombreuses idées particulières gn»upées autour d'une idée principale, et qui ajoute à la fon .« intrinsèque de la pensée l'efficacité entraînante d'un rythme oratoire large et puissant. Il y a des périodes d'Isocrate qui ont une page; beaucoup en ont une demie. Jamais la longueur de la phrase n'enlève rien à sa clartr, à sa netteté lumineuse, et l'imagination s'émeut à cei ampie déroulement de pensées faciles à suivre. Quelquefois, des séries de syllabes de même prosodie se répondent et s. font écho pour mieux marquer l'unité du rythme. D'ordinaire, cependant, Isocrate évite une similitude trop absolue qui aurait quelque chose de mécanique et d'artificiel. Il i\ senti le défaut des nombres trop uniformes de Gorgias. li cherche toujours la variété et la souplesse. Une longuepériode d'Isocrate est une œuvre d'art admirable, qui enchante à la fois l'oreille et la raison, et qui donne l'idrc de la puissance oratoire sans y mêler le sentiment de l'elfort. Même souci de la composition générale du discours. Comme Socrate, il aime à définir nettement son sujet. H

l'éloquence attique

en embrasse Fensemble et les parties. Même quand il paraît s'attarder à des digressions, il sait ce qu'il fait et ne perd pas de vue la fin où il tend. Il a souvent exprimé luimême son souci d'une composition à la fois souple et

ferme .

Cet art d'écrire, si parfait, cause d'abord au lecteur un vif plaisir : cette ampleur lumineuse est délicieuse ; il y a, dans Isocrate, une foule de phrases qui atteignent à la plus haute éloquence. Et cependant, à la longue, la fatigue survient « L'éloquence continue ennuie » : celle d'Isocrate est trop continue, trop parfaite. Ce qui manque, c'est l'imprévu c'est la variété des choses naïves et sincères, c est rirréJularité vive de la passion. Il y a trop d'apprêt dans cette magnificence impeccable. Ce défaut vient d'un souci maladif de l'écrivain pour sa gloire d'artiste, de virtuose en paroles. On est fâché de trouver un rhéteur là ou 1 on voudrait trouver un homme. Il avoue lui-même que la paix de 346 fut faite entre Athènes et Philippe avant l'achèvement du discours où il voulait la recommander 2. Il est incapable de sacrifier la perfection de ses phrases à l'efficacité de son action politique ; et cela même fait tort a ses phrases, sans qu'il s'en doute. Cette vanité d'auteur s'exprime d'ailleurs souvent de la manière la moins déguisée et la plus naïve. Ses discours sont pleins de son propre éloge. Il chante lui-même ses propres louanges et, au besoin, rapporte les louanges que d'autres lui ont données. Il fait la leçon à ses rivaux avec un air de suffisance qui choque. En résumé, toutes les formes de la vanité littéraire, y compris le pédantisme, fleurissent chez Isocrate. C'est là le vice secret qui l'empêche d'être tout à fait l'orateur sans égal qu'il prétendait être.

Ces qualités et ces défauts se retrouvent dans tous ses discours, avec des nuances qui tiennent au temps et aux

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