A consulter
Benjamin Constant, De la Religion, t. III. Voir, en outre, la note bibliographique sur les dieux de Ylliade, p. 39.
d'abord qu'il repose sur le même fond de croyance religieuse que Ylliade. Les dieux mis en scène y sont les mêmes dans leurs grands traits, et, d'une manière générale, leurs rapports avec les hommes n'ont pas varié essentiellement. Ici aussi, ils sont mêlés à toute l'action épique, et leur puissance conduit les événements à leur fin. D'ailleurs, la religion du poème reste toujours plus instinctive et traditionnelle que réfléchie; elle demeure étrangère à toute tendance théoIogi«|ue. Voilà son aspect général. Mais, si l'on y regarde de plus près, cette religion, comparée à celle de Ylliade, offre pourtant certains traits qui lui sont propres.
Bien que toujours passionnés, les dieux n'y sont plus en conflit violent entre eux; on ne les voit plus se défier, se (|uereller, se combattre; Poséidon, ennemi d'Ulysse, et Athéné, sa protectrice, y sont seuls en opposition l'un à l'autre; mais cette opposition même est atténuée; et, en fait, les deux divinités agissent plutôt tour à tour que simultanément et en sens contraires. L'Olympe, dans son ensemble, est pour le droit contre l'injustice, et, par suite, la religion du poème a une tendance morale que n'avait pas au même degré celle de Ylliade. Les prétendants n'ont aucun dieu pour eux. Zeus mène les choses au triomphe final de la justice, et il le fait sans lutte ni contradiction. Son autorité n'a pas besoin, comme dansn/iar/f», de s'imposer par la menace ni de s'appuyer sur la force ; elle a pour elle un assentiment tacite et constant. L'Olympe de YOdyssée est pacifié ; et, si la croyance y gagne en pureté, il faut bien avouer que le poème y perd en intérêt dramatique. Ce monde divin, assagi, n'a plus la vie énergique et tumultueuse qu'il devait dans Ylliade à ses passions.
Autre différence. Dans les parties anciennes de Ylliade^ l'intervention divine a quelque chose de mystérieux. Les dieux ne se montrent pas aux hommes, ils leur font sentir simplement leur présence ; et ils n'interviennent ainsi que
HISTOIRE DE LA Ll TTÉHATl'RE GRECQUE
l'iliade et l'odyssée
dans des occasions dignes de leur grandeur. L'Odyssée^ comme les parties récentes de Vlliade, a une autre façon de concevoir les choses; elle use des dieux sans se g<^ner, comme dunr machine épique, commode pour produire certains elTels ou pour éluder certaines diflicultés; le miracle désormais ne tire plus à conséquence. Athéné se déguise -mi voyageur, en Mentor, en jeune lille, en jeune berger, en oiseau; elle apparaît et disparaît brus<|uement ; elle fait oflice de liér;»ut, elle prépare un embarquement, elle vient donner à Ulysse des indications qu'un passant pouvait lui donner, au besoin elle Téclaire dans l'obscurité du palais, en un mol elle est plusaffaiiée que sérieusement occupée. Cette manière indiscrète de se servir des dieux est au fond [)eu religieuse : c'est de la religion de décor, dans laquelle le vrai sentiment religieux entre pour fort peu de chose.
De même que le miracle, le merveilleux abonde, dans une partie au moins du. poème. Le voyage d'Ulysse jusqu'.'i son débarquement à Ithaque est une féerie. Ce merveilleux, étranger à Vliiade et aux autres parties de VOdyssée ellemême, provient manifestement d'un fonds populaire, que la légende d'Ulysse s'est incorporé et qu'elle a développé. Naïf sans doute chez ses premiers inventeurs, il ne l'est plus entièrement dans le poème homérique. Le narrateur, il est vrai, s'y complaît sincèrement, et il ne cherche nullement, comme pourrait le faire un sceptique décidé, à eu accuser l'invraisemblance par la manière de présenter le> choses. Mais il n'a pas non plus la simplicité d'esprit ni les habiletés instinctives d'un vrai croyant. Il traite son sujet avec une inditTérence visible pour sa valeur historique, comme une matière de poésie, préoccupé surtout de plaire, d'émouvoir ou d'amuser. Les invraisemblances de détail sont insigniliantes pour lui. L'aventure d'Ulysse chez le Cyclopc en est pleine ; il s'en soucie peu ; son conte est charmant, tout élincelant de vie et de grâce; il y a mis de
TelTroi, du sentiment, de la malice même, et c'est tout ce qu'il lui faut. Tous ces récils merveilleux, avec de petites différences, sont animés du même esprit. On y sent le jeu léger et charmant d'une Ame d'aède ionien, habituée à vivre dans la (îclion, qui subit les impressions de son sujet, se représente sans effort les choses les moins croyables et en fait un tissu de poésie exijuise, sans songer à se demander un seul instant jusqu'à <iuel point il y croit, ni même si l'on peut y croire.
Mais, à côté des contes où la fantaisie s'est mise à l'aise^ VOdyssèe contient des parties étendues où domine l'imitation de la vie contemporaine. Il en est ainsi des premiers chants et de tous ceux qui font suite au débarquement d'Ulysse à Ithaque. Nous y trouvons un degré nouveau de réalisme qui mérite d'être signalé.
Dans Vlliadi% toutes les grandes scènes caractéristiques sont traitées de haut. A coup sûr, la poésie y plonge en pleine réalité humaine; mais cette réalité est agrandie, ennoblie, idéalisée. Le récit touche à peine aux petites choses ; il ne met en lumière que les passions et les émotions les plus fortes, que les moments dramatiques et les aspects dominants. Les détails précis sont indiqués, puis entraînés dans le mouvement général par le souffle puissant qui enlève tout. Seuls, quehiues chants, çàet là, font exception à cet égard, et ce caractère, qui les fait remarquer, en dénote la date plus récente. Or ce qui est exceptionnel dans Vltiade est ordinaire dans VOdyssée. Bien loin que le récit recherche les grandes scènes dramatiques, il s'attarde avec complaisance aux scènes secondaires. Il fait une grande place aux descriptions, même à celles qui ne sont guère utiles au développement de l'action ; il s'étend surtout sur la représentation familière des mœurs. Les entretiens s'y multiplient : très souvent, ils ne servent qu'à donner aux personnages l'occasion de se faire connaître, ou même simplement à occuper et à charmer l'at-
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tention. L'art qui se manifeste là est un art «l'imitation délicate et Une, qui plait surtout par la justesse et la vérité. On est ravi de voir revivre dans leur naïvelé mille détails de la vie commune, présentés à propos, sans minutie, avec un naturel exciuis. L'inventictn poéti(iu«' s'y monlre très voisine de l'observation ; et, par suite, Tépojjée semble y préluder au romande mo'urs.
Dans ces conditions, les personnages ne peuvent pas avoir le relief vigoureux (junne création puissante leur donnait dans VIliade. Et, en effet, si nous exceptons Ulysse, qui est à part, la plupart des ligures de VOdyssce semblent un peu pales à côté de celles de la grande épopée troyenne. Elles sont plutôt dessinées d'un trait fin et légerque peintes avec de vives couleurs. D'ailleurs, ce dessin est souvent charmant; et, si simple qu'il soit, il est toujours vivant. Pénélope, bien «lue reléguée au second plan, a une gnke touchante dans plusieurs scènes; la jeune Nausicaa, qui n'apparaît qu'un instant, ne se laisse pas oublier; elle plaît par sa jeunesse, par sa beauté élégante, et aussi par sa finesse naïve et enjouée, sa générosité, son intelligence; le roi Alkinoos et la reine Arété, seulement entrevus, ont une dignité accueillante qui les fait aimer. Dans les premiers chants, Nestor, Ménélas, Hélène, sans être très fortement caractérisés, le sont cependant assez pour qu'on ait plaisir à retrouver en eux des personnages connus. Télémaque, jeune, incertain encore de ce qu'il doit faire et de ce qu'il peut oser, mais droit, sincère, généreux, dévoué à l'honneur et au souvenir de son père, attacherait davantage s'il n'était réduit dans la seconde partie à un rôle tout à fait subordonné. Les personnages de serviteurs sont excellents, surtout celui d'Eumée, bon, hospiUlier, résigné à son humble sort, et constamment fidèle à son maître, absent ou présent; il nous charme dans sa demeure rustique, au mdieu de ses troupeaux, quand il entretient son hôte auprès du foyer; le cadre, approprié au personnage,
le fait alors ressortir à son avantage. Les prétendants ont le tort de se ressembler tous; c'est un groupe, dans lequel les individus, malgré quelques traits épars, n'ont guère de valeur qui leur soit propre ; ce groupe est bruyant, tapageur, insolent, mais il manque de ces grandes passions qui sont nécessaires à une action épique.
Aucun de ces personnages n'a l'occasion de montrer ce qu'on peut appeler proprement un caractère. Leurs traits individuels, faute d'originalité vigoureuse, se fondent dans la représentation générale des mœurs. Il n'y a vraiment qu'un héros dans VOdyssée : c'est Ulysse. Celui-ci, déjà très vivant dans l'/Ziarfe, prend ici une tout autre importance ; et c'est en lui qu'éclate surtout la beauté dramatique et morale du poème. Profondément humain, il nous émeut et nous captive dès l'abord, parce qu'il aime et qu'il souffre. Son àme, admirablement courageuse et patiente, n'a rien de stoïque; elle sent douloureusement toutes les amertumes, toutes tes déceptions, toutes les épreuves ; elle touche parfois au désespoir, et, toujours, elle se relève par une énergie indomptable. Sa force morale, qui est incomparable, a pour auxiliaires des qualités de premier ordre : une intelligence prompte et sûre, une prudence que rien ne trompe, une fertilité d'esprit prête à tout, une dissimulation qui va jusqu'à l'héroïsme. Ce caractère existait certainement dans la tradition avant la formation de VOdyssée: il avait ses racines dans l'àme même du peuple grec; mais c'est VOdyssée qui en a dégagé toute la valeur et qui lui a donné sa forme définitive. Grâce à ce poème, Ulysse est devenu à la fois une puissante individualité héroïque et un type immortel. La variété des scènes où il paraît, leur liaison, l'invention des péripéties, c'est-à-dire la structure même de l'œuvre dont il est le centre, voilà en effet ce qui a groupé et mis en pleine valeur tous les traits caractéristiques de sa physionomie.
C'est de l'importance donnée à ce personnage que
résulte surtout la moralité du poème. Elle est plus précise que celle de VIHade, sans que VOdyssée soit pour cela plus didactique à proprement parler. Nulle œuvre ne loue mieux, par le simple exposé des faits, les vertus les plus essentielles à l'action, le courage intelligent, la suite dans les idées, la persévérance au milieu des épreuves; accessoirement, elle glorifie aussi les affections de famille, la fidélité du cœur, et elle flétrit la violence injuste. Toutefois, la morale de VOdyssée n'a rien de chevaleresque ; ello l'est moins que celle de VIliade, sans doute en raison de la nature du sujet et de la personnalité du héros. La dissimulation, qui est une des armes favorites d'Ulysse dans sa lutte contre ses ennemis, est souvent, il est vrai, justifiée par la nécessité et ennoblie par le courage ; mais parfois aussi, il faut l'avouer, elle semble devenir chez lui une seconde nature ou, tout au moins, un art dont il n'est pas sans tirer vanité. Au point de vue historique, c'est là un Irait curieux, qui caractérise vivement un certain Age de la civilisation ionienne.
11. Forme du poème. — Style et langue de VOdyssée. — Quant à la forme, VOdyssée ressemble de près à VlUade. On y retrouve tous les traits essenti«'ls du genre épique, tel que nous l'avons défini plus haut : ampleur des narrations^ discours, formules de transition, phraséologie traditionnelle. La méthode générale d'exposé est la même : point de dialogue proprement dit, récits largement ordonnés et bien divisés, brefs résumés çà et là, marquant les phases de l'action et liant ensemble les parties. C'est donc, au fond, le même art de part et d'autre, et, si l'on se contentait d'une impression sommaire, cette ressemblance frappante dissimulerait les différences, moins apparentes, qui se révèlent seulement à une observation attentive.
Si l'on y regarde de près, en effet, on s'aperçoit que la
langue et le style épiques dans VOdyssée sont moins près de
. leur origine que dans VUiade. Le style y a moins de pompe,
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moins d'éclat; les amples comparaisons y sont beaucoup plus rares ; il y a des parties entières du poème où l'on en rencontre fort peu, et celles qu'on rencontre sont plus courtes, plus strictement appropriées à leur objet, comme si le sens de la proportion logique commençait à prédominer dans le discours. Il est vrai que celte différence semble tenir en partie à celle des sujets; mais elle ne s'explique complètement que par de nouvelles habitudes d'esprit qui commençaient à s'introduire dans le monde ionien. Au reste, l'étude de la langue est bien plus décisive à cet égard que celle du style. Le vocabulaire de VOdyssée est plus moderne que celui de VUiade, et cela, malgré le parti pris certain des poètes épiques du temps, qui voulaient rester fidèles aux traditions de leur art. Si l'on essaie de suivre dans les deux poèmes la vie des mots, on remarque que les procédés de dérivation propres à la langue grecque ont fait apparaître dans VOdyssée un assez grand nombre de termes qui manquaient à VUiade. Cela est vrai spécialement de certaines classes caractéristiques, par exemple des termes qui désignent des qualités, et, d'une manière plus générale, des mots abstraits. La langue de VOdyssée est sensiblement plus abstraite que celle de VUiade.
Étudiée dans le même esprit, la versification des deux poèmes donne lieu à des observations analogues. Sur une tradition constante, on voit surgir certains indices d'un goût nouveau. Par exemple, telle coupe, très fréquente dans VUiade, se fait beaucoup plus rare dans VOdyssée; or, si cette coupe n'était elle-même qu'une trace des procédés de la versification primitive, on est en droit de conclure de là que le second poème a été composé ou remanié tout entier après que le premier était déjà constitué dans presque toutes ses parties.
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