C. — Conclusions sur les deux poèmes homériques
12 Les deux poèmes et leur temps. - Leur influence. -
D'après tout cela, on voit que les deux grands poèmes homériques représentent deux phases distinctes de la poésie et de la civilisation ioniennes. Le premier, V Iliade, est un poème essentiellement guerrier; il a dû se former peu après la conquête, lorsque les âmes étaient encore pleines des passions qu'elle avait excitées ; il a pour inspiration morale l'admiration des vertus héroïques, parmi lesquelles la force et le courage étaient au premier rang. Le second, Y Odyssée, manifeste une aspiration au repos; il nous représente des rois autrefois guerriers, tels que Nestor et Menélas, qui jouissent à présent de leurs richesses dans la paix; le héros principal, Ulysse, n'a qu'un désir, qui est de rentrer chez lui et d'y goûter le bien-être; le poème proclame la valeur sociale du droit et de la justice, et, s'il admire encore la force, il accorde une estime égale à l'iiabileté. Il semble appartenir, dans son ensemble, au temps où la société ionienne s'organisait, moins préoccupée désormais de luttes à main armée que de contestations politiques et juridiques entre citoyens. Le rêve des aventures maritimes y dénote l'influence des premières navigations lointaines, prélude du grand mouvement de colonisation du viii* siècle. Mais il va sans dire qu'il s'agit là uniquement d'indications générales qui ne nous apprennent rien sur la date précise de tels ou tels remaniements ou additions partiels.
Au reste, ces questions de dates et d'origine, très importantes pour l'histoire littéraire telle que nous la concevons, n'intéressaient que médiocrement l'antiquité grecque. Pour elle, Ylliade et VOdyssée, avec un certain nombre
d'autres œuvres moins célèbres, étaient nées du génie d'un poète unique, isolé dans sa gloire, et elle les admira longtemps avant de se poser à leur endroit aucune question
critique ^
Nous suivrons dans le prochain chapitre la diffusion de la poésie épique, et, par conséquent, celle des poèmes homériques. Vlliade eiVOdyssée se répandirent sans doute plus facilement que les autres œuvres analogues, en raison de leur supériorité. Elles exercèrent, en tout cas, une influence lointaine et profonde. Ces vieux chants, partout répétés, étaient bien faits pour développer chez leurs auditeurs à la fois les sentiments dont ils étaient pleins et l'intelligence vive de la beauté littéraire. La poésie avait montré là sa puissance d'évocation et d'idéalisation dételle manière qu'une longue tradition de goût et d'art devait en résulter. Si la première poésie grecque s'était formée en pays dorien, elle aurait eu sans doute d'autres caractères et elle les aurait transmis, dans quelque mesure, aux générations de poètes qui se seraient ensuite succédé. Cette poésie ionienne des Homérides, rayonnant dans ses deux grandes œuvres, assura l'influence de l'ionie sur le dévebppement de l'imagination hellénique. Elle contribua à la rendre plus libre, plus souple, plus éprise de vie et de gnke, plus naïvement humaine. A mesure que les autres poèmes épiques perdirent de leur crédit, Vlliade et VOdyssée absorbèrent en elles-mêmes toutes les forces vives de l'épopée, mais ce fut pour en mieux assurer l'autorité. Devenues classiques, ces deux compositions entrèrent de bonne heure comme un des éléments les plus importants dans l'éducation morale et intellectuelle de la jeunesse grecque. Leur rôle fut de transmettre, de génération en génération, la connaissance de l'époque héroïque, d'éveiller
1. Les premiers qui séparèrent VlliaJe de VOfJyssép. en les attribuant à deux poètes différents, furent des savants alexandrins, qu'on appela pour cette raison les Séparateurs (les Cfiorizontes, 0\ XwçîV-»?)-
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les esprits, de former en eux le sens du beau, de leur présenter un idéal à la fois national et humain, de les féconder par des émotions généreuses et profondes. Nous pouvons encore constater chez divers poètes grecs, même chez des prosateurs tels que Platon, l'influence visible d'Homère. Mais son influence occulte, celle qu'il a exercée sur la masse des esprits, sur la vie morale et intellectuelle de la nation tout entière, nous la sentons plus que nous ne pouvons la démontrer. Elle est néanmoins évidente, et elle a été des plus heureuses. L'ionie a rendu à la Grèce rimmense service de lui donner, dès son enfance, une poésie admirable, merveilleusement propre à l'éducation et au progrès, source intarissable d'idées et d'inspirations. Le génie hellénique y puisa en partie sa force, sans y perdre d'ailleurs ni sa raison hardie, ni sa liberté. La poésie homérique ne l'asservit pas; elle était trop jeune, trop naïve pour s'imposer comme une loi immuable à des esprits que l'expérience enrichissait chaque jour; mais, grûce aux leçons qu elle avait données, on put s'affranchir d'elle en partie, sans renier son influence et sans déserter sa tradition. Elle avait enseigné à idéaliser le réel, à mettre l'observation quotidienne au service de l'art, à faire du beau avec du vrai. La Grèce lui resta d'autant plus fidèle quelle le fut plus librement.