Ambassade
veilleux interprète des idées générales ne craint jamais lo détail technique et minutieux. Sa connaissance des hommes et des choses est ample et pén«Hrante. Il ne s'arrête pas aux dehors. Il sait à fond les ruses de Philippe, son aclivité, son ambition ; les nobles tendances d'Athènes et ses faiblesses; les misères morales do Sparte et de ïhèbes. S'il s'agit de mesures à prendre, il ne s'en tient pas à des phrases vagues: il veut des chifVn's, des pn'-visions minutieuses ; il aime les questions d'affaires ; cet idéaliste est le réformateur du système financier athénien ; ce grand prédicateur de justice politique entre volontiers dans des comptes d'hommes, de chevaux, de navires, de contributions pécuniaires.
Et, pourtant, la haine de ses adversaires l'a poursuivi de graves accusations : ils l'ont accusé de lâcheté, d'iiiiprobité comme logographe, de vénalité comme homn»»' d'État. Et l'écho de ces calomnies se retrouve chez \v> historiens de l'antiquité. Il faut donc en diro un mot, sans vouloir faire à ces attaques plus d'honneur qu'elles n'en méritent. Eschine lui reproche d'avoir tremblé devant Philippe dans l'ambassade de 346, et d'être resté court : si le fait est vrai, il s'explique sans peine par des raisons plus sérieuses et plus honorables qu'une peur d'enfant. îVautns Font blâmé d'avoir fui à Chéronée ; mais l'ensemble de la cité n'en jugea pas de même, puisqu'il fut chargé de l'oraison funèbre des citoyens qui avaient péri sur le champ de bataille. Sa prétendue improbité comme logograplie h repose que sur une insinuation ridicule d'Eschine et sur une grossière méprise de Plutarque. Sa vénalité, enlii., n*est pas mieux établie, malgré le jugement rendu dan l'affaire d'Harpale, puisque, l'année d'après, la cité toiil entière, y compris ses adversaires les plus acharnés, l'ai cueillait triomphalement. Cela ne veut pas dire assurém* ni (lue Démosthène fut un saint: les grands politiques soi:' rarement des saints, et la (irèce antique était loin de fain
l'éloquence attique
exception à cet égard. La morale courante y était même fort large sur la légitimité de certains profits que l'usage accordait aux orateurs et aux généraux. Que Démosthène, selon l'usage de son temps, ait tiré de la politique des profits considérés alors comme légitimes, c'est possible, sinon prouvé ; qu'il ait employé imprudemment, dans l'intérêt de sa cause, une partie de l'argent d'Harpale, c'est beaucoup moins sûr encore ; mais, à supposer «jue ce fût vrai, ce ne serait pas un de ces actes sans excuse qui déshonorent un homme d'État. Ce qu'on peut et ce qu'on doit affirmer, c'est que nous n'avons aucune preuve qui nous permette de nier la probité de Démosthène, et que les attaques furieuses de ses ennemis sur ce point ont tout l'air d'une réponse de mauvaise foi aux lamentations éloquentes qu'il n'a lui-même cessé d'exprimer sur les maux causés à la Crèce par la vénalité des orateurs. Il y aurait vraiment de la naïveté à prendre au pied de la lettre, comme vérités établies, ces mauvais arguments de tribune, devenus d'un usage universel.
L'éloquence de Démosthène traduit en perfection son ime ardente, impérieuse, généreuse et sensée, idéaliste et positive. Quand nous parlons de son éloquence, nous parlons de ses discours écrits. Qu'était-il à la tribune? D'ordinaire, il préparait fortement ses discours. Pythéas, un de ses adversaires, leur reprochait de sentir l'huile. Plutarque, écho des Eschine et des Démade, parle souvent de ses laborieuses périodes. A ses débuts, surtout, il semble que le reproche fût fondé. Plus tard, il est certain que son action était véhémente et même fougueuse, ce qui exclut l'idée d'une simple récitation. Eschine se moque de ses cris, de son agitation furieuse ; il l'appelle une bête fauve. Démosthène lui-même, parmi les dons de l'orateur, mettait en première ligne l'action. Il est donc incontestable qu'il produisait à la tribune l'impression la plus forte, et qu'il s'y dépensait tout entier, en orateur de premier ordre. Nous
HISTOltlÈ bfc LA LITTERATURE GRECQUE
L ÉLOQUENCE ATTIQUË
ne pouvons plus en juger directement, car il est évident que Démosthène, en écrivant ses discours (avant ou après le débat public), n'a pu les écrire tout à fait tels que les Athéniens les entendirent. Mais, cette réserve faite, il faut ajouter que leur mérite extraordinaire est justement d'avoir, plus que ceux d'aucun autre, l'air même de la vie, et que jamais éloquence écrite n'a mieux gardé que celle de Démosthèn»toutes les ardeurs, toutes les souplesses d'intonation d'un»' parole souverainement puissante et habile, saisie au moment même où elle jaillit du fond de l'àme d'un grand orateur. On peut dire d'un mot que le fond du génie oratoire do Démosthène, comme de son génie politique, c'est d'être un génie d'action, non de parade et de vanité littéraire. Tout chez lui va au but, qui est de maîtriser les âmes et de les conduire où il veut. Toute son habileté d'écrivain ne tend qu'à exprimer avec fidélité l'énergie âpre de l'orateur, la volonté dominatrice, les vues élevées et pratiques de l'hommo d'État. Fénelon, dans la Lettre à l'Académie française ^ a dit tout cela avec une exquise justesse, et il n'y aurait qu'à rappeler ici ses paroles, si nous ne devions chercher, dans un»' analyse plus technique des faits, le pourquoi et le comment de ce caractère général.
La langue de Démosthène, comme celle de Lysias ou d'Isocrate, est le pur al tique, Tattique parlé de son temps, sans mélange de formes archaïques ou poétiques. Mais, dans le trésor des mots usuels, son choix est varié : le familier, le trivial même ne lui font pas peur, non plus que le sublime. S'il crée des mots, ce sont des mots de passion, comme la langue populaire en crée sans cesse ; ce ne sont jamais dv^ mots de littérateur. Les métaphores hardies, les imag<'> pittoresques, les hyperboles passionnées éclairent son slyl»' et réchauffent. Et ces mots pleins de vie s«^ rangent danl'ordre le plus libre, le plus conforme au mouvement d<' Timagination : rien qui ressemble moins à la belle régularité froide d'Isocrate ; cela ressemble plutôt à la vigoureuse
Uberté de Thucydide, moins la raideur et l'obscurité. Même variété, même mouvement dans la phrase, tantôt courte, heurtée, haletante, tantôt longue, immense, quand le flot des sentiments et des idées la porte, pour ainsi dire, à l'infini. Point de moule uniforme ; point de règles d'école. Il n'y a pas de travail plus vain que celui qui consisterait à cataloguer les formes et les rythmes de la période de Démosthène : la seule règle qu'il suive toujours, c'est de ne s'assujettir à aucune règle. Sa période est l'image même de son âme. Elle est fortement rythmée, d'un rythme de commandement et de volonté, qui grave les mots et court au but, parce que Démosthène est homme d'action et de passion; elle ne rêve ni ne pérore; elle scande vigoureusement des idées sérieuses et les enchaîne avec véhémence. Ajoutons pourtant qu'il évite l'hiatus avec soin, comme un bon élève d'Isocrate; mais c'est qu'Isocrate a changé, pour ainsi dire, la grammaire oratoire sur ce point : un hiatus est devenu comme une sorte de solécisme. On a noté aussi qu'il s'interdit l'accumulation des brèves; mais c'est peutêtie sans y songer, parce que son instinct de grand artiste l'avertit qu'il y a discordance entre la légèreté sautillante produite par le grand nombre des brèves et l'âpreté vigoureuse qui fait le fond de son inspiration.
Le raisonnement, chez Démosthène, est l'âme même de l'éloquence. Car il ne parle que pour persuader, non pour amuser ou pour éblouir. Sa dialectique est merveilleuse de bon sens, de clarté, d'imprévu, de ténacité, de passion, d'autorité. Il présente volontiei-s sa thèse sous la forme d'un paradoxe : car il sait que le paradoxe éveille l'attention; mais on voit bientôt que l'apparence seule en est paradoxale, et que le fond de l'idée est d'un bon sens lumineux. Il sait aussi qu'il ne suffit pas de présenter une idée au public en courant, mais qu'il faut, pour la faire pénétrer dans les esprits, l'y enfoncer à coups redoublés. II faut la répéter pour l'imposer à l'intelligence et à la mémoire.
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Démosthène excelle, comme Pascal, à reprendre une idr-. sous toutes ses faces, jusqu'à ce que le plus étourdi des au diteurs soit bien forcé de l'entendre. A chaque instant, il , interpelle ses auditeurs; il les avertit d'écouter; il les ni.i en scène dans de vifs dialogues. Tout vit, tout s'anime dans cette éloquence. Personne n'est moins sophiste que Démo>thène. Non qu'il n'ait fait, comme tout orateur passionné, des sophismes accidentels, surtout quand la haine l'emporte; mais ce n'est pas le tour naturel de son esprit il< voir les choses du côté de la chicane et de la subtilité : il prend plutôt les questions par leurs grands côtés et les Iraitr avec une franchise hardie. Sa dialectique est foncièrement raisonnable.
Ce besoin de convaincre est si fort, chez Démosthène, si constamment présent à sa pensée, qu'il domine toutes 1«'> parties de son éloijuence et leur donne un caractère très profondément oratoire. S'il raconte, ce n'est jamais pourl»plaisir de faire un beau récit -.c'est pour établir les faits don! il a besoin. Iry a d'admirables narrations dans Démosthène : par exemple celle de la prise d'Élatée, dans le discours d. la Couronne^, ou le récit des progrès de Philippe, dans l* discours Sur la Chersonnèse^. Tous ces morceaux sont brefs, bornés à (}uel(|ues traits énergiques, et faisant corps avec l'argumentation. 11 en est de môme pour les portraits, \r> tableaux d(î mœurs, si abondants et si expressifs dans 1rs Harangues : ce ne sont jamais des morceaux d'apparat; ce sont des charges contre Philippe ou contre Eschine, des avertissem<'nts à Athènes. De là aussi, dans la composition générale des discours, une complexité apparente qui a quelquefois embarrassé les interprèt«îs : après un exorde brel, qui saisit tout de suite l'attention avec force, il traite successivement, en deux ou trois parties, très nettes et très simples au fond, les deux ou trois idées essentielles qu'il