Chersonnèse, Gl
l'éloquence attique
veut mettre en lumière; mais, comme il a toujours devant les yeux la conclusion où il tend, il ne cesse, chemin faisant, de la présenter à ses auditeurs, et cela dérange parfois le bel ordre des compartiments traditionnels chers aux rhéteurs : l'ensemble parait moins net (jue chez tel orateur spécieux, comme Isocrate ou Eschine, qui visent avant tout à la beauté de la façade; Démosthène s'en moque, pourvu qu'il émeuve son auditoire et qu'il le force à obéir.
On a dit (|Url(|uefois que Démosthène n'avait pas d'esprit. Et c'est vrai, si l'on entend par là cette finesse gaie de la pensée c|ui s«; joue en inventions amusantes et (|u'on trouve, par exemple, chez Eschine aussi bien que chez Cicéron. Démosthène est trop passionné pour avoir de cet espritlà. Il n'a rien des (jualitésagréabb;s qu'on appelle douceur, grâce, amabilité spirituelle. Mais si l'on veut de l'esprit qui «niporle le morceau, du sarcasme âpre, de la verve brûlante, il en a plus (|ue personne. Et surtout, ce .(lui fait de lui le plus étonnant orateur dont la littéialure offre l'exemple, c'est l'incroyable mouvement de cette pensée toujours sérieuse, mais toujours bouillonnante, où les sentiments les plus opposés d'appai'ence, depuis la verve bouffonne jusjfu'à la gravité religieuse, depuis la trivialité rude jusqu'à l'éloquence la plus sublime, se pressent, se succèdent, se mêlent dans un élan qui emporte tout.
13. Principaux discours de Démosthène ; conclusion. — Il serait difficile de faire un choix parmi tant de discours presque égah-ment braux, et qui, dans leur diversité, présentent toujours au fond les mêmes caractères essentiels, c'est-à-dire ceux de l'ûme de Démosthène. Voici d'abord le groupe des harangues proprement dites : la Première Philippique (351), les trois Olynthiennes (349-348), le discours Sur la Paix (346), la Deuxième Philippique, le discours Sur la Chersonnèse (34i), et enfin (même année), la Troisième Philippique. Puis le groupe des grands plaidoyers politiques de sa maturité : plaidoyer Contre Midias (348), accusation
l'ÉLOQIENCE ATTIQUE
contre Eschine Sur les Prévarications de V Ambassade (343, enfin la défense de Ctésiphon dans le plaidoyer Sur la Couronne (330). Tous ces discours sont de premier ordre. I e discours Sur la Paix,dun bon sens si courageux, le discours Sur la Chersonnèse, où la question particulière de Diopithe est si hardiment écartée pour faire place à l'examen de la situation générale, la Troisième Philippique, d'une mélancolie si pénétrante dans son énergie obstinée, balancent pai des mérites divers la Première Philippiqne, d'un optimisme SI confiant et impérieux. Le discours Contre Midias, malgr. rûpreté parfois désagréable d'une haine personnelle intens. est rempli d'un sentiment admirable de la nécessité du règne des lois dans la démocratie; le discours Sur V Ambassade est une merveille de fougue et d'argumentation irrésistible. Peut-être le discours Sur la Couronne est-il pourtant celui qui donne l'idée la plus complète et la plus haute à la fois du génie de Démosthène. D'où vient l'incomparablr beauté de ce discours? C'est une beauté surtout morale : elle vient de ce que nulle part la grande âme de Démosthène
ne s'est révélée plus complètement dans sa vaillance indomptable et dans son optimisme héroïque. La thèse juridique est douteuse, sinon faible : il semble qu'Eschine ait eu raison en théorie, mais que Ctésiphon, de son côté, ait eu pour lui, en fait, quelques précédents. Mais, si la thèse juridiqu. est sujette à discussion, la thèse politique et morale esi mieux que vraie : elle est sublime. - J'ai fait tout ce qu. je pouvais pour sauver Athènes, dit Démosthène; c'est la fortune seule et les traîtres qui nous ont perdus. Mais il v a de nobles défaites comme il y a de beaux trépas. Mémo après la défaite, vous n'avez rien à regretter; vous avez fait votre devoir, c'est l'essentiel; non, vous n'avez pas failli. Athéniens, j'en jure par les morts de Marathon ! - Voilà l'idée maîtresse du discours, celle qui en est l'âme et quj en fait l'unité. Toutes les qualités du style de Démosthène se trouvent dans le discours Sur la Couronne; il est inutile
d'y revenir. Bornons-nous à mentionner d'un jnot quelquesuns des morceaux les plus célèbres du discours, de ceux que l'admiration de tous les siècles a comme consacrés, et qu'on n'ose plus citer après tant d'historiens de l'éloquence : le passage sur la prise d'Élatée, ou le serment par les morts de Marathon, dont nous venons de rappeler le sens général et la portée.
L'effet produit par l'éloquence de Démosthène sur les contemporains est clairement indiqué par Eschine en plusieurs passages : il en a noté avec malveillance, mais avec justesse, malgré tout, la vigueur dominatrice. Plus tard, dans la diversité des Écoles de rhétorique, il semble que l'admiration des maîtres ait hésité, pour le premier rang, entre Démosthène et plusieurs autres, jusqu'au temps de Denys d'Halicarnasse, à partir duquel la primauté de Démosthène est incontestée. Chez les modernes, Cicéron, mieux connu, plus académique, a été certainement plus goûté en général, du moins jusqu'à nos jours. Fénelon seul, au xvii« siècle, a parlé de l'orateur grec avec une entière intelligence de son génie. Aujourd'hui, tout le monde reconnaît chez Démosthène le plus grand orateur politique de tous les temps. Aucun ne démontre mieux, par son exemple, que dans l'éloquence (disons, d'une manière générale, dans les arts), la suprême grandeur est celle qui joint à la perfection technique le pectus, c'est-àdire l'àme.
14. Eschine ^ — Le rival de Démosthène, Eschine, malgré l'éclat de son rôle et son incontestable talent, est un personnage, en réalité, fort inférieur, et ne saurait nous