‹ Manuel d'histoire de la littérature grecque à l'usage des lycées et collèges [microform]Chapitre 165 sur 264 · Contre CUtipKon · texte numérisé non relu

Contre CUtipKon

parfois de celle d'Isocrate, ou de celle des poètes, qu'il aime à citer. Sur ce fond de gravité élégante se détachent des morceaux vigoureux ou spirituels. La force, chez lui, n'est pas moins remarquable que la noblesse, et toujours parée d'agrément. Son esprit, surtout, est charmant et prend toutes les formes : tantôt la finesse de l'idée se ramasse dans un mot qui forme trait; tantôt elle se répand sur la phnisf entière; tantôt enfin (et c'est par là surtout que sa manière d'être spirituel diffère de cell<« de Démosthène), elle se joue à travers un long récit, qu'elle semble éclairer d'un fin sourire, et qui est plaisant avec grâce, mordant même sans être sarcastique; Eschine a de la gaîté, ce qui manque à Démosthène ; il a le mot et le tour vifs avec légèreté ^ La mauvaise rhétorique, prétentieuse et froide, n'est pas tout à fait étrangère à son éloquence : l'invocation à la Terre, au Soleil, à l'Intelligence et à l'Éducation, dans la péroraison du discours contre Ctésiphon, en est un exemple; mais c'est là un fait très rare, presque un fait isolé. Au total, on peut dire (|ue pen d'hommes ont été mieux doués qu'Eschine pour ce qui est des qualités extérieures et techniciues de l'éloquence ; ce qui lui a manqué, c'est une pensée plus haute et une Ame plus honnête.

16. Hypéride -. — Parmi les orateurs qui, dans la lutte contre la Macédoine, combattirent à côté de Démosthène, le plus élo<|uent de beaucoup fut Hypéride, que quelquesuns même allèrent jus(|u'à lui préférer ; l'erreur (car c'en est une) est excusable, Hypéride ayant eu, lui aussi, des qualités de premier ordre, sinon comme homme d'État, du moins comme orateur.

Il était né cinq ans avant Démosthène, en 389. Sa famille

1. Les exemples abondent; il suffit de rapi>eler, dans le dis»cours Sur l'Ambassade, le délicieux récit de la déconvenue de I)énioslh«'nr restant muet devant Philippe (:<i-35).

2. La 3« édition de Blass (Teubner, 1895) est la seule (pii contienne tous les morceaux d'Hypéride récemment découverts.

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était aisée. Il suivit, dit-on, les leçons d'Isocrate. On dit aussi qu'il fut l'élève de Platon ; mais la chose est peu vraisemblable. Comme Démosthène, il fut d'abord logographe. Ce métier l'enrichit et lui permit de mener l'existence voluptueuse ((ui paraît avoir été pour lui l'une des conditions nécessaires du bonheur. Cette vie de plaisir ne nuisait pas d'ailleurs à son activité. Dès 360, on le trouve mêlé à la politi(jue. Il devient aussitôt l'allié de Démosthène et l'un des chefs du parti de la guerre. Après Chéronée, c'est lui qui fit prendre les mesures de défense nécessaires, et comme Démade, plus tard, l'accusait à ce propos d'illégalité, il lui répondit par son mot célèbre : « Les armes de la Macédoine me dérobaient la vue des lois... Ce n'est pas moi (jui ai fait voter le décret, c'est Chéronée. » Vers le milieu du règne d'Alexandre, de graves dissentiments le séparèrent de Démosthène. Celui-ci jugeait la cause de l'indépendance irrémédiablement perdue et recommandait une politique de prudence. Hypéride paraît avoir été de ceux qui voulaient toujours partir en guerre. Quand Harpale vint demander l'apimi d'Athènes, Hypéride soutint sa demande, combattue par Démosthène. On sait qu' Harpale fut emprisonné à l'Acropole. Après la fuite du prisonnier, Hypéride fut au premier rang des accusateurs de Démosthène. L'année suivante, pourtant, la mort d'Alexandre les rapprocha. Hypéride fit alors voter la guerre contre Antipater. Mais la Macédoine, victorieuse à Crannon, réclama les chefs de la résistance. Hypéride dut s'enfuir, comme Démosthène, et, comme lui aussi, fut pris par Archias ; mais il fut pris vivant et aussitôt livré au supplice. On raconte que, mis à la torture, il s'était lui-même coupé la langue avec les dents pour ne rien dire.

Les anciens lisaient sous son nom soixante-dix-sept discours, dont cinquante-deux seulement étaient considérés en général comme authentiques. C'étaient des plai-

doyers civils, des plaidoyers politiquos et un discours d'apparat, VOraison funèbre des guerriers athéniens tués devant Lamia en 323. De toutes ces œuvres, il ne restait, il y a un demi-siècle, que des fragments très courts. Depuis, une série de découvertes nous ont rendu, grAce aux papyrus déterrés en Egypte, six discours plus ou moins mutilés, mais qui nous permettent de nous faire une idée dv son éloquence. Les morceaux ainsi retrouvés appartiennent au discours contre Démosthène, à VOraison funèbre et à divers plaidoyers politiques ou civils. I.a dernière en date de ces découvertes (1892) nous a fait connaître notamment, la plus grande partie du plaidoyer contre Athénogène, qui était un des plus célèbres ouvrages d'Hypéride dans Icî genre de rélo(|uence judiciaire.

Ce qui caractérise avant tout Hypéride, c'est de réunir un rare mélange de «jualilés différentes et presque contraires :1a force et la grAce, la véhémence et l'esprit, la finesse et la simplicité ; tout cela naturelh'ment, aisément, avec abondance et mesure. Il rappellr tantôt Lysias, tantôt Isocrate, tantôt Démosthène, et pourtant il est bien lui-même. L'auteur du traité Du Sublime le compare malicieusement aux vaincjueurs du penUithle, qui sont inférieurs, dans chaque exercice particulier, aux spécialistes, et (jui valant surtout par une honorable moyenne. Cette comparaison spirituelle ne rend pas pleinement justice à Hypérid»», qui, pour n'avoir ni la naïveté de Lysias ni l'ampleur d'Isocrale, n'en est pas moins au total supérieur à l'un et à l'autre, parce qu'il ajoute à une partie de leurs «lualités la première de celles (|ui font le i;rand orateur, la force, moindre chez lui que chez Démosthène, mais néanmoins fort reman|uable. Ajoutons qu'il eut beaucoup d'esprit : ses mots étaient célèbres et son éloquenee écrite en garde quelque chose. Par son style, vif et libre, par son rare talent de narrateur, par son argumentation adroite et pénétrante, par son maniement facile des idées générales,

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par sa composition aisée, souple, vivante, il est un des plus purs représentants de l'atticisme.

Le plaidoyer contre Athénogène est un exemple exquis

de son art de logographe. L'affaire fut plaidée après 330,

ce (jui prouve, pour le dire en passant, (|u'il revint à son

premier métier, au moins par intervalles, jusqu'à la tin

de sa vie. Elle présente un tableau de mœurs amusant. Le

client d'Hypéride est un iils de famille qui, pour satisfaire

un caprice amoun^ux, s'est trouvé amené, par d'habiles

intrigues, à acheter fort cher une boutique de parfumerie

sans aucune valeur; il demande aux juges la résiliation du

marché. Il raconte lui-môme son histoire, oii figurent une

vieille intrigante, l'ancienne courtisane Antigona, et le

digne acolyte de celle-ci, le métèque Athénogène, ainsi que

(juelques comparses. Tout ce monde curieux est esquissé

d'une main légère et spirituelle, et la naïveté du pauvre

plaideur le rend presque sympathiciue au milieu de ces

aigrefins.

Le discours contre Démosthène, qui nous intéresserait davantage, est malheureusement fort mutilé. Ce qu'on entrevoit, pourtant, est plein d'intérêt. Ce sont d'abord un certain nombre d'indications sur le fond de l'alTaire. C'est ensuite rélo([ueuce même d'Hypéride, avec son mordant, sa vivacité, son élévation, et parfois une sorte de tristesse émue qui convient bien à un pareil débat.

VOraison funèbre, prononcée en 323, fut probablement le dernier discours qu'Hypéride ait eu le temps d'écrire. Elle est aussi fort curieuse, par la preuve nouvelle qu'elle nous donne de l'extraordinaire souplesse de son talent. Ce logographe, cet orateur politique n'est nullement dépaysé dans un gt;nre si différent ; il se soumet aux lois du genre avec une parfaite aisance, et trouve encore le moyen de s'y montrer original. Son éloge de Léosthène, le général athénien, tranche sur l'impersonnalité ordinaire des oraisons funèbres, où l'on ne voyait que l'image de la cité. Ses con-

solations aux parents des morts sont d'une sensibilité driicate. La manière dont il parle de la vie future étonne dans une oraison funèbre athénienne. Enfin l'homme politi.jup se révèle dans tel passage où l'on Irouve une vue très claire de ce que va être le monde civilisa* sous la main d'un seul maître, et l'horreur que cette vue inspire à un Athénien.

En dehors de ces discours, quelques fragments conservés par des citations d'auteurs anciens sont fort beaux et complètent l'image d'Hypérido. Celui-ci, par exemple/où il résume ironiquement les hauts fjiits de Démade, ijui s'était fait décerner la proxénie :

Les motifs qu'il a mis dans son décret ne sont pas les v. ritables Athéniens. Si vous voulez qu'il soit proxéne, c'est moi qui rédigerai le décret, de la manière suivante : - Le peuple lu. a décerne la proxénie pour avoir, dans tous ses actes et toutes se. paroles, fait les affaires de Philippe; pour avoir, étant liipparque hvré les cavaliers d'Olynthe à Philippe; pour avoir, par cette conduite amené la ruine des Chalcidiens; pour s'être, après la prise dOIynthe, rendu acquéreur des prisonniers vendus h 1 encan; pour s'être opposé aux intérêts de la cité dans latfairr du temple de Délos; pour s'être soigneusement abstenu, aprê. Cheronee, d ensevelir aucun mort ou de racheter aucun prisonnier. *

Ou encore celui-ci, sur les enfants de l'orateur Lycurguc. persécutés après la mort de leur père :

Que diront les passants à la vue de son tombeau ? Ils diront ■

.?, tr."*^* '"''" *" '*^"'' "'""8* -l'administrer les finances, constnTl/f l-^'^'X'rces, bâti le théâtre, l'Odéon, les arsenaux, construit des tnere, et des ports; - en retour, la cité la noi,d infamie et a jete ses enfants dans un cachot.

16 tycargae'. - Ce I.ycurgue, dont Hypéride parh.il SI noblement dans les lignes .jui précèdent, fut en eflel 1 un des hommes les plus respectés d'Athènes, et certaine-

neV. fstZc Ltet""' '"""• "'"'""' *' "' "*'"'"'' ^'^"^

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ment l'un des caractères les plus purs de ce groupe si mêlé des orateurs politiques. Ni sa vie, d'ailleurs, ni son éloquence n'appellent une longue étude.

Né vers 390, dans l'illustre famille dos Étéoboutades, Lycurguc fut, dit-on, l'élève d'Isocrate et de Platon. Sa naissance et sa fortune le dispensaient de la nécessité de se faire logographe. Il entra de plain-pied dans la politique, comme allié de Démosthène. Mais c'est seulement après l'avènement de son parti au pouvoir qu'il donna toute sa mesure. En .338, il fut élu soit intendant des fonds militaires, soit plutôt président du collège des intendants du fonds théorique, et déploya dans cette charge, pendant douze années, des (jualités d'administrateur et de linancier (jui lui permirent, comme le disait Hypéride, de trouver des ressources pour de magnifiques travaux publics. 11 mourut de maladie en 324, à la veille de l'affaire d'Harpale. Après sa mort, Ménésechme, son successeur dans sa charge, et son ennemi, fit condamner ses enfants à une forte amende, sous prétexte d'un déficit laissé par lui dans le trésor.

Ces haines s'expliquent en partie par le caractère même de Lycurgue. il voulut être avant tout un justicier, un défenseur inflexible du droit. Ce rôle ingrat d'accusateur public, abandonné trop souvent aux sycophantes, était décrié : il le prit pour lui courageusement et le releva, non sans une rigueur parfois terrible. Les anciens lisaient sous son nom une quinzaine de discours qui étaient presque tous des accusations. Le seul qui nous reste est une accusation contre un certain Léocrate, qui, après Chéronée, avait quitté furtivement Athènes, puis, au bout de sept ou huit ans, se croyant oublié, y était rentré. Mais Lycurgue veillait : une accusation criminelle fut intentée au fugitif, qui n'échappa à la mort que grâce à une voix de majorité.

Le discours Contre Léocrate nous montre dans Lycurgue

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un raisonneur impitoyable, tout animé d'une passion patriotique très noble dans son principe, mais farouche, d parfois sophistique dans ses déductions. C'est ainsi qu<', ne pouvant guère trouver, à vrai dire, de crime Juridique dans la conduite de Léocrate, il en vient à soutenir que, h aucune loi particulière ne semble lui être applicable, c"»si qu'elle est plus criminelle encore que les actes visés par les lois : cette théorie mènerait loin. Mais ce qu'on ne pcni méconnaître, c'est, d'une part, le caractère élevé, impersonnel de la passion qui inspire l'orateur, et, d'autre part, la logique tantôt subtile, tantôt rigoureuse, souvent dnii grand effet, avec laquelle il s'acharne à rendre odieux 1^ faits qu'il incrimine. Le style est d'accord avec la pensé»- : rigide, ferme, un peu tendu, mais fort. L'élève d'Isocial.se reconnaît à l'harmonie de la phrase ; mais la mollo-' redondante du maître fait place, chez le disciple, à uim' netteté impérieuse, à des sentences qui tombent de haul, à des antithèses qui rappellent Antiphon, à des dileninns de logicien doctrinaire. La vertu de Lycurgue, si haut.' qu'elle fut, manquait certainement de charme: son slylc aussi.

17. Dinarque '. — Avec liinarque, le dernier des « dix orateurs » du canon alexandrin, nous touchons au terme de rélo(juence proprement attique, et d'ailleurs nous d» cendons encore d'un «legré ; car, si Lycurgue ne vaut p is Hypéride, Dinarque ne vaut pas Lycurgue. Ce n'est pas qu'il manque de talent, mais il est très peu original.

Corinthien de naissance, il vécut à Athènes, mais conini'^ métèque, ce qui l'excluait de la tribune aux harangues ! se fit donc logographe. Il parait être né vers 360. 11 éi ni déjà connu comme logographe en 324, au temps deraflaii'* d'Uarpale, car plusieurs des accusateurs firent compo^r par lui leurs discours. Après la mort d'Alexandre, sa c<': -

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