LA POÉSIE HORS DU THÉÂTRE AU V ET AU IV' SIÈCLE
SOMMAIRE
I. Persistance des genres poétiques anciens au V et au iv siècle. — 11. Transformation du lyrisme au v siècle. Le dithyrambe et le nome. Représentations lyriques. — 111 Principaux poètes de dithyrambes et de nomes au v et au iv siè<;le. — IV Autres genres lyriques. L'élégie et l'iambe. — \\ L'épopée au v" et au IV" siècle. Panyasis ; Antimaquc ; Chœrilos.
1. Persistance des genres poétiques anciens au V"" et au IV siècle. — Nous avons dû laisser de côté, dans les chapitres qui précèdent, l'histoire des divers genres poétiques étrangers au théiUre, tels que le lyrisme et l'épopée, depuis le commencement du v« siècle. Il était indispensable, en effet, d'appeler d'abord l'attention sur ce qui est alors au premier plan, c'est-à-dire sur la tragédie et la comédie, d'une part, sur l'éloquence, l'histoire et la philosophie, d'autre part. Revenons maintenant en arrière, pour jeter un coup d'œil rapide sur d'autres productions littéraires, qui, sans avoir eu la même importance, ne peuvent pas être entièrement négligées
Le lyrisme, on s'en souvient, avait été particulièrement brillant au commencement du V siècle, au temps de Simonide, de Pindare, de Bacchylide. La tragédie, en se développant, lui (it du tort. Mais elle ne pouvait pas le rendre inutile. Le lyrisme avait des formes appropriées par tradit ou à d'anciens usages, religieux ou civils, pour lesquel les
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drame ne pouvait pas le suppléer. II était nécessaire aux fêtes, à la célébration des grands événements, aux banquets enfin, et à diverses autres manifestations de la vie sociale. Les usages d'autrefois, toujours vivants, impliquaient des sentiments sincères, qui avaient besoin de s'épancher en (puvres poétiques.
L'épopée, elle, avait à peu près disparu quand le dranio naquit ; elle ne répondait plus à l'état général des esprils. Toutefois, elle n'avait pas cessé de se faire lire et d'intéresser les lettrés. Il était naturel qu'en un temps où l'art littéraire était plus cultivé que jamais, quelques hommes d'éducation poétique eussent la pensée de la remettre en faveur. Ainsi s'explique la renaissance de ce genre éteint et le demi-succès qu'il obtint au v« et au iv<= siècle.
Bien entendu, nous n«' pouvons ici doniirr que peu de plîice à toute cette poésie secondaire, 4|ui n'est d'ailleurs représentée que par des fragments. Nous nous attacherons surtout à en définir les caractères généraux, sauf à passer ensuite rapidement sur l'énumération des poètes et de leurs œuvres.
2. Transformation du lyrisme au V*" siècle. — Le dithyrambe et le nome. — Représentations lyriques. — Les deux faits qui dominent l'histoire du lyrisme au v« siècle sont : l'inlluence qu'exerce le drame sur les genres voisins; et la prédominance, de plus en plus marquée, de la musique sur la poésie.
La musique, qui était restée très simple en (irèce jusqu'au v« siècle, fit alors, — surtout dans la seconde moitié de ce siècle, — des progrès rapides. Les instruments anciens, ilûtc et cithare, furent perfectionnés. On obtenait ainsi une variété d'effets jusque-là inconnue. Par là même, il devint impossible que la musique restât subonlonnée à la poésie, comme elle l'avait été jusque-là. Elle se sentait désormais trop riche en ressources propres pour se réduire à faire valoir les beautés d'un autre art. Au liou de servir la poé-
sie, ce fut elle qui s'en servit. Ce renversement des rôles se manifesta de plusieurs manières. D'abord, elle choisit, entre les genres lyriques anciens, ceux qui, par leurnalure, se prêtaient le mieux à ses ambitions nouvelles, et elle les fit passer au premier rang. Cela explique la faveur qu'elle accorda au dithyrambe et au nome. Par leur élendue et la variété de leur structure, c< s deux genres se montraient en effet particulièrement propres à faire valoir le talent des compositeurs. Mais, en môme temps qu'elle les favorisait ainsi, elle leur enlevait une grande partie de leur importance littéraire. Car la beauté poétique proprement dite est non seulement inutile, mais gênante même pour la musique. Un texte trop plein de pensées, écrit d'un style fort et condensé, ne comporte qu'un accompagnement musical élémentaire et volontairement discret. Ce qu'il fallait à ces virtuoses, c'était une poésie plus riche de mots que d'idées, qui prodiguât les beaux sons et les belles images, de façon à éveiller le plus possible de sensations et d'émotions, sans distraire l'esprit par la réflexion.
A cette influence de la musique se joignit celle du drame. Quand les grandes œuvres d'Eschyle eurent paru, une sorte d'émulation s'éveilla chez les poètes lyriques; le public, épris et ravi du drame, en voulait partout; il fallut que le dithyrambe et le nome lui-même devinssent de jour en jour plus dramatiques.
Déjà, le dithyrambe de Bacchylide prenait parfois la forme d'un dialogue chanté avec accompagnement de flûte. Cette forme devint prédominante dans le courant du v- siècle. En réalité, le dithyrambe de ce temps doit être conçu comme une sorte de tragédie plus courte, oii la récitation était remplacée par le chant. Cela devait ressembler fort à notre opéra, moins l'étendue de l'action et la variété de l'instrumentation. Il y avait, dans un dithyrambe, comme dans une tragédie, un chœur et des acteurs. A ceux-ci revenaient les parties principales, formées de
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mélodies passionm'es, où la vivacité brillante de leur jeu et la souplesse expressive de leur voix se déployaient en rythmes libres, affranchis de la structure antistrophique. « Les dithyrambes, dit Aristote [Problèmes^ XIX, 15), depuis qu'ils se sont adonnés à l'imitation dramatique (sreiSrî jiijjLTit'.xol ivivovTo), n'ont plus d'antistrophes, comme ils en avaient auparavant. » Dans ces conditions, la pièce proprement dite n'était guère autre chose qu'un thème, destiné à suggérer au compositeur ses mélodies.
Le nome dut résister davantage. C'était par tradition un chant à une seule voix, grave, religieux, narratif, qu'accompagnait non la flûte, mais la cithare. Peu à peu, toutefois, sous rinfluence des mêmes causes, ces caractères propres s'altérèrent profondément. Au soliste d'autrefois, on adjoignit un chœur; puis, la flûte mêla ses notes à celles de la cithare, ou la remplaça; enfin, la simplicité des vieilles mélodies fit place à la variété brillante de l'art nouveau. Ainsi transformé, le nome dut, lui aussi, se rapprocher du drame, et il semble qu'il n'ait pu manquer à la fin de ressembler de fort près au dithyrambe. Les renseignements nous manquent d'ailleurs poursuivre, avec toute la précision désirable, l'évolution de ces genres.
Cette poésie lyrique transformée fut très populaire, très pathétique, très sonore et très pauvre d'idées. On disait proverbialement dans Athènes, pour désigner un homme de peu d'esprit, « plus bête qu'un dithyranibe ». Les poètes dithyrambiques le savaient et ne s'en fâchaient pas. Peu leur importait que leurs poèmes fussent vides, leurs phrases obscures et entortillées ; il leur fallait surtout des mois composés qui éblouissaient, des syllabes sonores, des phrases tantôt vives, légères, ailées, qui semblaient voler et tourbillonner, fût-ce dans les nuages, tantôt magnifiques et amples, pour permettre à la mélodie de se déployer. Compositeurs en même temps que poètes, ils faisaient de la musique alors même qu'ils semblaient faire de la poésie.
Les documents anciens attestent que des représentations lyriques avaient lieu à Athènes aux principales fêtes, sept ou huit fois par an. L'importance de ces représentations détermina Périclès à construire un édifice affecté à toutes celles qui n'étaient pas fixées par une tradition religieuse dans un lieu déterminé. Ce fut l'Odéon. Le lyrisme eut ainsi son théâtre, <à côté de celui du drame. Plus petit et couvert, il se prétait mieux à l'audition des voix et des instruments.
Dès 508, probablement, l'exécution solennelle des grandes œuvres lyriques dans les fêtes de la cité avait pris à Athènes la forme de concours. Ces concours se perpétuèrent pendant les siècles suivants. Toutes les tribus, dans certaines fêtes, ou, plus ordinairement, quelques-unes d'entre elles, à tour de rôle, y étaient représentées par des chœurs, qu'un chorège, choisi par elles, devait entretenir et faire instruire. Des prix décernés au nom de l'État récompensaient les vainqueurs.
3. Principaux poètes de dithyrambes et de nomes au v^ et au iv*^ siècle'. — La transformation du lyrisme, telle que nous venons de la décrire sommairement, fut l'œuvre d'une succession de poètes. Il est impossible aujourd'hui d'y faire avec précision la part de chacun.
C'est à Mélanippide le Jeune que les contemporains en attribuaient l'initiative. Disons simplement qu'après une élaboration plus ou moins longue, l'art nouveau apparut chez lui vers 450. Ses principales productions, entièrement perdues, paraissent se rapporter à une période qui s'étend de 450 à 430 environ. — Kinésias d'Athènes, un peu plus jeune que Mélanippide, fut particulièrement décrié par les poètes comiques, au nom des vieilles traditions. Il est manifeste, d'après leurs critiques injurieuses, qu'il produisit, au temps de la guerre du Péloponnèse, une série d©
1. Fragments dans Bergk, Poetœ lyrici grœciy t. lïl, Leipzig,
dithyrambes, où toutes les innovations à la mode se donnaient libre carrière. Mais, à vrai dire, la nature précise de ces innovations nous demeure inconnue, bien que sa fantaisie paraisse s'être exercée surtout sur les ^'^volutions du chœur et ses danses. — Ce que Mélanippide et Kinésias faisaient pour le dithyrambe, un certain Phrynis le tentait dans le même temps pour le nome. 11 semble avoir été à l'apogée de ses succès vers 412. Au calme un peu monotone de l'ancien chant cilharédique, ce fut lui, d'après les témoignages contemporains, qui, le premier, substitua un mouvement passionné. Selon Plutarque (Agùi, c. 10), il fit usage d'une cithare à neuf cordes. Aristophane (Nuées, V. 971) lui reproche d'avoir inventé des inflexions de voix molles et efTéminées.
Mais les grands maîtres de l'art transformé furent, parmi les successeurs de ces novateurs, ïimothée de Milet et Philoxène de Cvthère.
Timothée vécut de 447 à :to7. Cette longue vie de quatrevingt-dix ans fut singulièrement glorieuse. Depuis ses débuts, qui durent avoir lieu vers 420, allant de concours en concours, il fit entendre ses compositions musicales à Athènes, à Sparte, en Macédoine, et sans doute dans presque toutes les grandes villes de la Crèce et de l'Asie Mineure. Il paraît avoir excellé presque également dans le nome et dans le dithyrambe; ses nomes toutefois restèrent plus célèbres. Le trait caractéristitjue de son art, c'était un goût peut-être exagéré pour l'imitai ion dramatitjue. II aimait à montrer les ressources de sa composition mélodique, en essayant d-'exprimer ce qui semblait se prêter le moins à l'expression musicale. En composant V Enfantement de Sémélé, il avait voulu reproduire les plaintes de la mère donnant le jour au jeune Dionysos. On connaît le mot expressif d'un des auditeurs de la pièce : «< Si Sémélé eût enfanté un mercenaire au lieu d'un dieu, quels cris aurait-
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elle donc poussés • ? » Dans un autre morceau, dont le titre est incertain, il avait imité un orage. Son ArtémiSy qu'il chanta lui-même sur le théâtre d'Athènes, commençait par un curieux entassement d'épithètes rares, qui devaient étonner à la fois l'esprit et l'oreille. Ces excès étaient d'aiL leurs compensés par de hautes qualités : le mouvement, la passion, l'élan, associés parfois à la grandeur. Le nome patriotique inlitulé les Perses, qui semble avoir été composé vers le temps où Agésilas combattait en Asie (395-394), resta populaire en Grèce comme une des plus belles «euvres du lyrisme. Comme on le voit, l'histoire se mêlait à la mythologie dans les compositions de ïimothée; mais il n'est pas douteux que la njythologie n'y prédominât.
Son plus illustre rival fut Philoxène de Cythère, qui vécut de 433 à 380. Sa vie, passablement romanesque et aventureuse, n'intéresse guère l'histoire littéraire. On le voit successivement à Sparte, à Syracuse, tantôt bien accueilli du tyran Denys l'Ancien, tantôt disgracié par lui et jeté en prison, puis à Tarente, à Athènes, etc. Comme Timothée, comme tous les grands artistes de ce temps, il allait chercher les succès de ville en ville. Sa grande réputation lui vint de ses dithyrambes. Un des plus célèbres était le Cyclope, dont Aristophane a parodié un passage dans son Ploutos. C'était un véritable drame. Le poète y avait pris pour sujet l'amour du cyclope Polyphème pour la nymphe Galatée ; il y avait mêlé l'aventure d'Ulysse et de ses compagnons, racontée au IX^ livre de ÏOdyssée, et déjà mise sur la scène par Euripide. Le dithyrambe ainsi traité touchait de bien près soit à la tragédie, soit au drame satyrique.
Après Timothée et Philoxène, nous ne rencontrons plus,
dans l'histoire du dithyrambe, aucun nom vraiment grand.
La poésie lyrique, assujettie à une musique savante, perd
de plus en plus ce qui avait fait sa valeur propre. Les