SIECLE
dans VOfyssée (XIX, 172), il dépeint la cité idéale du cynisme, qu'il appelle Besace (FlrlpT)) :
Il est un pays appelé Besace, au milieu des flots sombres de l'orgueil, un beiu pays fertile, entouré d'eau, et qui ne possède rien. I^à n'aborde jamais ni le vain parasite, ni l'infâme débauché. L'île produit du thym et de l'ail, des figues et du pain sec. Aussi, point de lutte entre les habitants pour s'en disputer les fruits; ils ignorent les guerres pour un peu d'argent, les guerres pour un peu de gloire.
Cette poésie provenait d'un sentiment sincère et honorable; mais elle avait le tort, comme toute parodie, de se complaire dans une forme très artificielle.
5. L'épopée auv' etauiv^ siècle. - Panyasis, Antimaque, Chœrilos '. - Tandis que les genres dont nous venons de parler continuaient de vivre parce qu'ils répondaient à certains besoins permanents, l'épopée héroïque, après avoir subi une véritable éclipse au vi" siècle, reparaissait au V, sans être aucunement réclamée par l'opinion. Cette restauration, tout artificielle, fut l'œuvre de quelques poètes érudits, — plus érudits encore que poètes, — à qui tous les antiques récits semblaient sacrés, et qui crurent pouvoir suppléer par l'art à l'inspiration héroïque désormais éteinte.
Le premier en date fut un Grec d'Asie, Panyasis d'Halicarnasse, oncle ou cousin d'Hérodote. Le peu que nous savons de lui se réduit à ceci. Mêlé aux troubles politiques de son pays, adversaire du tyran Lygdamis, il fut mis à mort par lui, probablement en 4^7. La publication de son épopée semble être antérieure d'une dizaine d'années environ. Épris des vieilles légendes, des longs récits mythologiques,qui n'avaient pas cessé d'êtreen honneur dans son pays, il entreprit de raconter en vers tout le cycle des travaux d'Héraclès, déjà célébré, deux cents ans auparavant,
1. Fragments dans V Hésiode de la Bibl. Didot, et dans Kinkel, Poetai'um epicorum fragmenta^ t. I, Bibl. Teubner.
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LA POÉSIE Ai: V* ET AU IV* SIÈCLE
par le Rhodien Pisandre. En quoi se proposa-t-il de renouveler ce sujet ? Nous l'ignorons. Son poème est entièrement perdu, sauf une quarantaine de vers, qui ne nous apprennent rien de sa structure. Nous savons seulement qu'il retraçait toutes les aventures du héros, en quatorze livres, qui formaient un ensemble de neuf mille vers. Denys d'Halicarnasse et Quintilien louent la beauté du sujet et Fart de la composition. Il ne semble pas, en tout cas, que le poète y eût fait preuve d'une invention très personnelle. Une élégance facile pouvait rendre agréable à un certain nombre de lecteurs l'imitation du langage épique et des vieilles mœurs héroïques; mais il n'y avait là aucune de ces qualités vraiment originales qui assurent la durée d'une œuvre littéraire.
Né une cinquantaine d'années plus tard, l'Ionien Antimaque de Colophon, qui tenta une entreprise analogue, parait avoir été fort supérieur à son devancier. Il était dans la force de l'Age et du talent à la fin de la guerre du Péloponnèse, en 404. Nous ne savons à peu près rien de sa vie ni de sa personne ; mais ses œuvres ont joui d'une réputation qui nous les rend encore intéressantes, (juoique disparues.
Son nom est attaché surtout à la Thébaidc^ immense épopée, où ses qualités et ses défauts se manifestaient également. Érudit passionné, amoureux des détiiils peu connus, Antimaque avait dû préparer son poème par des recherches intinies ; une fois maître de ce trésor d'antiquités, il n'avait pas ou le courage d'en rien sacrifier. Aussi ceux qui appréciaient avant tout la simplicité élégante de la composition lui préféraient-ils Panyasis. Ses récits s'enlaçaient les uns dans les autres et semblaient se multiplier à mesure qu'il avançait. C'est de lui qu'Horace s'est moqué, lorsqu'il raille, sans le nommer, le poète qui remonte jusqu'à la mort de Méléagre pour raconter le retour de Diomède (Art poét., 1.36). A la fin de son vingt-troisième livre,
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les chefs argiens n'étaient pas encore arrivés devant Thèbes. Tel était le défaut capital de l'œuvre. Il n'en faut pas plus pour justifier les vives critiques dont elle a été l'objet dans l'antiquité. Mais, si Antimaque ne savait pas composer, du moins il était poète. Il avait de la force, du feu, du mouvement, et, on somme, de la vie. On lui reprochait, il est vrai, un style quelquefois tendu et obscur. A tout prendre, cela valait mieux que la platitude et l'insignifiance. Il eut surtout contre lui les délicats, les artistes raffinés; mais il sut plaire à quelques grands esprits, qui sans doute allaient plus au fond des choses, tels que Platon. Sa Thébaide fut beaucoup lue pendant plusieurs siècles; eUe finit par sombrer sous son propre poids, en laissant le souvenir d'une œuvre qui n'était pas sans génie.
Comme nous l'avons dit tout à l'heure, Antimaque, outre son épopée, composa aussi des élégies. Il en avait formé un recueil, intitulé Lydé^ du nom d'une femme qu'il y célébrait. On y trouvait les mêmes qualités et les mêmes défauts. Dans ces poèmes de prétendue passion, l'érudition débordait. Autour de son propre amour, réel ou imaginaire, l'auteur avait groupé les légendes d'une foule d'amours célèbres. Mais, s'il abusait de son savoir, il le réchaufîait du moins par ses qualités d'écrivain. La Lydé peut être considérée comme le premier modèle d'un genre nouveau. Elle inaugure l'élégie alexandrine, plus narrative que lyrique.
Panyasis et Antimaque avaient restauré l'épopée héroïque et mythologique. Il est probable qu'ils eurent des imitateurs et des rivaux dans la période que nous étudions; aucun d'eux n'a mérité d'être distingué. Les vrais continuateurs du genre appartiennent à la période alexandrine, et le plus illustre d'entre eux sera l'auteur des Argonautiqiies^ Apollonios de Rhodes. Mais, à côté de l'épopée mythologique, une autre forme du même genre apparut au v* siècle ; ce fut l'épopée historique et contem-
poraine, qui eut pour principal représentant Chœrilos. Chœrilos était un Sainien. Bien que les témoignages sur la chronologie de sa vie soient divergents, il paraît certain qu'il était dans la maturité de l'âge vers 420. La période principale de son activité va de 420 à 400 environ. Il mourut, vers cette dernière date, à la cour d'Archélaos, roi de Macédoine. Son œuvre fut la PerséUle (Ihp'sr^i; ou ricpaixa) récit des guerres médiques. Une expression de Suidas, qui appelle cette épop-^e la«< victoire des Athéniens sur Xerxès », nous autorise à penser que la bataille de Salamine était le centre de la composition et que U' rôle d'Alhènes y était le premier. C'est, du reste, tout ce que nous en savons. On ne peut douter, car les témoignages anciens en font foi, que Chœrilos ne dût beaucoup à Hérodote pour le fond de son récit. Mais nous ignorons quelle part était faite à la fiction et au merveilleux dans cette épopée historique, et par suite nous sommes hors d'état dapprécier la tentative du poète. D'après Aristote, ion œuvre abondait en comparaisons cherchées et obscures; les quelques fragments subsistants ne sont pas pour infirmer ce jugement médiocrement favorable. Chœrilos semble avoir obtenu cependant un certain succès de son vivant, peut-être parce qu'il flattait la vanité nationale. Après sa mort, il fut de moins en moins estimé.
Toutefois son demi-succès lui valut des imitateurs. Après lui, l'épopée historique ne disparut pas. Au siècle suivant, un autre Chœrilos paraît avoir célébré en vers épiques les hauts faits d'Alexandre, et ensuite, dans une seconde épopée historique, la guerre lamiaque. Ces pauvres productions perdues n'intéressent guère la littérature ; mais elles attestent la survivance d'un genre, qui, dans la période alexandrine, sera représenté, non sans honneur, par les Messénienncs de Rhianos.