Sur ses poésies, cf. plus haut, p
2. Bionaeis sermonibut et sale niyro (Horace, Ep., II, 2, 60).
Cratès; et il est certain que le stoïcien, par son mc^pris de la mollesse, par son indépendance un peu rude et son fier langage, a quelques traits du cynique, pour lequel il témoigne d'ailleurs, en général, de la sympathie. Mais le cynique est le plus souvent un ignorant, qui n a guère souci que de la pratique; le stoïcien, au contraire, est un esprit cultivé, un raisonneur subtil, qui fonde sa morale sur tout un système métaphysique. Le stoïcisme, comme le platonisme ou laristotélisme, est une doctrine complète, et, malgré ses paradoxes ou ses bizarreries. Tune des plus profondes à certains égards, en tout cas Tune des plus hautes moralement que présente l'histoire de la pensée humaine ^
Les fondateurs du stoïcisme sont Zenon, de Kition (colonie phénicienne de l'ile de Chypre); Cléanthe, d'Assos, en Mysie; etChrysippe, de Soles, en Cilicie. Zenon etCléanthe sont contemporains : le premier était né vers 336,1e second vers 331. Chrysippe, qui fut l'élève de Cléanthe, appartient à une autre génération : il était né vers 280 et vécut jusqu'aux dernières années du m* siècle On remanjuera que pas un de ces hommes n'est Athénien de naissance : Zenon et Cléanthe sont de naissance provinciale et presque barbare, de condition modeste. Zenon vient à Athènes pour ses affaires; Cléanthe avait commencé par être athlète. Ils sont étrangers aux traditions athéniennes, à la fine culture d'un Platon ; ils ont du sérieux, de l'ardeur, un .souci médiocre de l'nrL Le rôle propre de chacun d'eux dans l'organisation du stoïcisme peut se résumer d'un mot : Zenon est l'initiateur, et Cléanthe, à .ses côtés d'abord, seul ensuite, achève et consolide l'édifice. Mais Chrysippe est le
1. Zenon avait pris Ihabitude de réunir ses disciples au «Portique des Peintures., L-roà ito.xur. ; doù le nom de doctrine « stoïcienne » ou du • Portique ». - Les principaux fragments des stoïciens se trouvent dan» les écrits de Plutarque consacrés à les réfuter. Pour Cléanthe, cf. Mullach (Didot), Fragm. philosophorum yrrcoruyn, t. I, p. I5I et suiv — A consulter : Rjivaisson, Estai sur te stoïcisme, Paris, 1856.
LA PHILOSOPHIE AU IV* ET AL llT SIÈCLE
docteur imperturbable, le polémiste fécond qui donne au système toute son ampleur, qui le défend contre les allacjues, (jui le munit pour jamais d'arguments inépuisables. Zenon av.nt éciit quelques ouvrages, mais peu nombreux : il affectait, d'ailleurs, de mépriser la rhétorique et ne visait qu'à la brièveté. Cléanthe fut un écrivain plus fécond ; outre de nombreux traités en prose, dont il ne reste à peu près rien, il avait composé quelques poèmes; son lifjmnc à Zt'«<, que nous pouvons liie encore, en est un spérinien intéressant : pc.ésie grave, très strictement attachée à l'orthodoxie du système, de peu d'éclat littéraire, en somme, et pourtant assez belle par le tour religieux de la pensée, qui se combine curieusement avec une terminologie à moilié sloïcienne et à moitié homérique. Chrysippe, enfin, est le saint Thomas d'Aquin du stoïcisme : ses sept ou huit cents écrits étaient la vérilable Somme de la docliine. On avait fait sur lui ce vers ironique : « Sans Chrysippe, pas de Portique.*» Nous avons de nombreux fraf'ments de ses ouvrages. Il ne semble pas que ce fussent des œuvres d'art, à proprement parler. Ils étaient remplis par d'innombrables citations de poètes et d'écrivains de toute sorte, et tout héiissésde dialectique.
Qu'était donc cette illustre doctrine, qui a concjuis, surtout à l'époi ue rnniaiue, tant d'ànns «'xcellcutt-s? .\(ius ne sauii.'ns i«i r«*xp()«.er dans toules .ses [varies, même sommai lenient, car elle est très complexe. Elle comprend une logique, ou science préliminaire des conditions de la connaissance; une physique, ou science de l'être; une morale enfin, on science des mœurs. L'idée générale du système, qui doit beaucoup au \\e'\\ ïléraclile, peut se lésunier ainsi : Tindividuel, le particulier, n'a d'existence que dans et par le tout, qui est le monde, et le monde lui-même, dans ses transformations inces.santes, est conduit par des lois inflexibles (î, £'.}xap(x£vr ), qui sont l'expression de la pensée divine, ame du monde. L'âme de l'homme est une par-
HISTOIRE DE LA LITTÉUATIUE Gr.ECQn:
LA PHILOSOPHIE AL IV" ET AL lU'" SIÈCLE
celle de l'ùme divine. La raison est dans l'homme la parlie directrice (tô î)Ycaov'./.ov), seule capable de snisir les lois de l'ensemble des choses et d'y conformer la conduite de chacun. Le bonheur, qui est pour l'individu la tin naturelle de l'action, ne peut être réalisé que par une soumission complète à ces lois universelles du monde, reconnues par la raison. C'est ce (|u'on appelle vertu. Le sage considère la vertu comme le seul bien véritable. Toul le reste, santé ou maladie, richesse ou pauvreté, est indifférent (àBiâçopov). Le devoir (tô xa6f,xov) est la source du parfait bonheur. Quand le sage s'est pénétré de ces idées, il arrive à l'absolue sérénité (àrapafîa), condition nécessaire du bonheur. En dehors du devoir et de la sagesse, il n'y a que misère; misère profonde, où il n'y a pas ta distinguer de degrés : car toutes les fautes, au fond, sont égales, en ce sens (|u*elles écartent également l'homme du bonheur.
11 est aisé de railler le stoïcisme et de dire, par exemple, avec Cicéron, que le stoïcien est un homme qui met sur le même rang le crime de tuer son père et celui de tuer un coq* ; ou, avec Horace :
Ad summum, sapiens uno minor est Jove, dives, Liber, honoratiis, pidcher, rex denique regum. Pra'cipue sanus, nisi cum pituita molesta est -'.
Mais il est à la fois plus juste et plus intéressant de reconnaître ce que l'humanité doit à ces penseurs hardis, à ces dialecticiens sublimes et un peu bizarres : très Grecs toujours, assurément, par le caractère intellectualiste de leur doctrine, par leur conception du rôle de la raison, par leur dialectique, p.ir leur audace même dans le paradoxe; mais combien nouveaux aussi par cette aftirmation capitale qu'entre le bien moral et tout le reste il n'y a aucune commune mesure î Le bien moral est tout, le reste n'est