‹ Manuel d'histoire de la littérature grecque à l'usage des lycées et collèges [microform]Chapitre 175 sur 264 · Pro Murena, 29. '2. Epist., I, 1, toc · texte numérisé non relu

Pro Murena, 29. '2. Epist., I, 1, toc

rien. Ni Aristotc ni Platon même n'étaient allés jusque-là. C'est l'idée de l'absolu, ne nous y trompons pas, qui entre pour la première fois dans le monde, avec toute sa grandeur, et aussi tous ses d«ingers.

4. Épicure et répicurisme. — En même temps que le stoïcisme, apparaît Tépicurisme, qui en est, presque à tous égards, la contre-partie.

Le fondateur de l'école, Épicure, était Athénien*. Il na<iuit en 342. II fut d'abord maître d'école dans diverses villes grecques. La Théogonie d'Hésiode lui parut absurde ; au contraire, le système de Démocrite l'enchanta. Vers l'âge de trente ans, il avait constitué sa doctrine, qu'il revint enseigner à Athènes en 306. Il prit l'habitude de réunir quelques amis dans un petit jardin qu'il avait acheté : le <' jardin d'Epicure » devint le rival du Portique, de l'Académie et du Lycée. Le caractère d'Épicure, très attaqué par ses ennemis, paraîtavoirété digne de tous les éloges : quoi qu'on pense de la doctrine, l'homme était charmant, plein de douceur el d'aménité. II vivait avec ses amis dans une intimité étroite, notamment avec Métrodore, cet autre luimême, dont on aimait, dans l'antiquité, à reproduire les traits avec les siens dans de doubles bustes. II forma son esclave, Mys, à la philosophie, et le traita comme un fils. Son testament est d'une grande noblesse. C'est Épicure qui écrivait : « Un ami mort est doux encore au souvenir. » — « Il est plus doux de donner que de recevoir. » Il n'admettait pas la communauté des biens à la manière pythagoricienne : les vrais amis, selon lui, devaient être assez sûrs les uns des autres pour n'avoir pas besoin d'être propriétaires indivis d'un bien collectif. Il mourut en 270, laissant une quantité considérable d'écrits et une école florissante.

H nous reste de ces écrits, outre des fragments, deux

1. Textes dans Usener, Epicurea, Leipzig, 1887. — A consulter : Guyau, In Morale d'Épicure, Paris, 1878.

longues lettres philosophiques et un résumé des principales maximes épicuriennes (Kupiai 8oÇai), résumé fait par luimême ou par quelqu'un de ses disciples. Les écrits d'Épicure n'avaient aucune prétention littéraire; il méprisait la dialectique et ne songeait qu'à la conduite pratique de la vie. Dans un style bref, sentencieux, rempli de termes d'école, il se préoccupait avnnttout d'ofTrir à ses disciples une sorte de catéchisme qu'ils pussmt apprendre par cœur et suivre à la lettre. É|)icurp n'avait aucun goùl pour la spécul.itii)n,et nulle école ne l'ut moins spéculalive, moins inleilectuelle que la sienne. A cet égnrd, il brise avec la tradition de l'hellénisme, lue fois la doctrine établie, tout le monde .s'y tint, sans la moindre curiosité d'esprit. L'épicurisme, selon la remarque d'un ancien, n'eut pas de sectes : une orthodoxie riiîoureuse convenait seule à ces intelhgences peu exigeantes, à ces hommes plus avides de bonheur pratique

que de libre recherche.

11 y avaitpourtantunedoctrineépicurienne, comprenant,

selon l'usage, une logique, un système du monde et une morale. La logique ou canonique (xavoiv, tô xavovixôv) établit en principe que toute connaissance dérive des sens. Le monde, par conséquent, ne peut être conçu que comme un ensemble déchoies sensibles. La physique deDcmocrite, qui réduisait l'être aux atomes, élail celle qui convenait le mieux ài:picure : il l'adopta dans ses grandes lignes. Il paraît seulement y avoir ajouté deux choses qui ne sont nullement d'un esprit scientifique et rigoureux : une théorie du clinamcn, cette fameuse « déclinaison '» des atomes qui leur permet, sans qu'on sache pourquoi, de s'écarter de la ligne droite dans leur chute éternelle et de s'accrocher les uns aux autres pour former les diiïérents corps; ensuite la théoiie du hasard, suivant laquelbaucunenécessité, aucun déterminisme, pas plus qu'aucune pensée divine, ne préside aux enchaînements des choses, simple produit d'un coucours fortuit de circonstances : notion puérile entre toutes,

LA PHILOSOPHIE AU IV' ET AU Ul' SIÈCLE

et qui n'est au fond que la négation de toute science. Mais Kpicure avait à cœur de détruire dans sa racine l'EiaapuLÉvTj des stoïciens, (îui lui semblait, comme la doctrine de la Providence, essentiellementcontraire à la sérénité (àrapaÇ-a) du sage. Épicure ne niait pas l'existence des dieux : mais, comme Démocrite, il leur refusait toute action sur les choses. L'ûuie, elle aussi, n'est qu'un corps plus subtil, infus dans le cor|>s proprement dil. La morale a pour objet la recherch'i du boiiluMir. Celui-ci, comme tout le reste, se ramène à la sensation. L'ne fois les craintes surnaturelles supprimées, l'homme, pour être heureux, n'a qu'à rechercher les sensations agréables. Épicure le dit à maintes reprises, avec une crulilé voulue et prérn;;diLée : il n'est pas fâché d'étonner un peu son lecteur, ou même de le scandaliser. S'ensuit-il (|ue l'Iiomnie doive s'abandonner à toutes ses pa.<.sions et suivre en aveugle, comme les bétes, l'attrait du plaisir? iN'on. Il y a des plaisirs immédiats qui se paient ensuite par des soulTrances. La sagesse consiste à savoir choisir. Ht par là, en définitive, Épicure fait rentrer peu à peu dans son système presque toutes les règles pratiques de la morale ordinaire.

On ne peut donc pas dire que la morale d'Epicure dût aboutir forcément à l'immoralité. L'exemple d'Epicure luimême et de SOS princi[»aux disciples en est la preuve: ce furent des sages, doux aux autres comme à eux-mêmes, et de foit honnêtes gens. Il n'en est pas moins vrai que la doctrine, dans son ensemble, était dangereuse. H est toujours dangereux d'abolir la notion même du devoir. Les natures vulgaires ou simplement médiocres se laissent glisser sur cette pente, et en fait, sinon en bonne logique, la moralité môme est compromise. Ici encore, l'histoire de l'épicurisme est un exemjde instructif. A côté de l'épicurisme intelligent et modéré, il y eut un épicurisme vulgaire, qui se manifesta dans la littérature comme dans la vie, et qui fut certainement un des dissolvants les plus

effectifs de rdme antique, en lui ôtant quelque chose de son énergie et de sa noblesse.

5. Pyrrhon et le scepticisme; Timon le Sillographe. — Tant d'aftii mations contradictoires, mais également tranchantes, du stoïcisme et de l'épicurisme (sans parler des anciennesécoles\ devaient susciter une réaction sceptique : elle fut l'œuvre de Pvrrhon d'Elis.

Pyrrhon, né vers 300, mori vers 270, d'abord peintre, puis disciple de la philosophie de Oémocrite, finit par enseigner le scepticisme à ses compatriotes K I.ui aussi, comme tous ses contemporains, cherchait la route du bonheur. Mais l'examen des doctrines le convainquit que ni la raison desstoïciens nilasensation d'Kpicure ne pouvaient donner la science du bonheur. La vérité, en somme, était inaccessible à l'homme, dans tous les ordres de choses. Il en prit aisément son parti. Savoir ignorer fut, à ses yeux, la suprême sagesse. Il aurait dit volontiers, comme Montaigne, que le doute était « un mol oreiller pour une tête bien faite ». Son enseignement avait pour but de faire comprendre à ses disciples que le véritable bonheur consistait à ne pas se mettre en peine des choses qu'on ne peut savoir : l'homme n'avait, pour être heureux, qu'à pratiquer la « suspension du jugement », cette fameuse ir.o'/r[ si souvent mentionnée, depuis Pyrrhon, dans les controverses philosophiques.

Pyrrhon lui-mémo n'avait rien écrit ; de sorte que le scepticisme, dont il est le père, échapperaità l'histoire de la littérature, s'il n'avait eu pour disciple Timon de Phlionte, prosateur et poète de talent.

Timon naquit vers la fin du iV siècle 2. On raconte qu'il fut d'abord danseur. 11 entendit ensuite Stilpon de Mégare, puis Pyrrhon, dont il accepta la doctrine. Sa vie fut très

1. Cf. Brochard, Pyrrhon et le scepticisme primitif {/terne philos.,

mai 1885).

2. Cf. MuUach (Didol», Fragm. philosophorum grxcornut, t. I, p. 83

et suiv.

LA PHILOSOPHIE AU IV*" ET AU llf SIÈCLE

vagabonde. 11 fit, semble-t-il, le métier de sophiste, c'osl-àdire qu'il donna des séances oratoires dans toutes les parties du monde grec, mais surtout à Athènes, et connut les plus illustres de ses contemporains; Anligone Gonalas et Ptolémée Philadelplie lui témoignèrent de la bienveillance. Il mourut à quatre-vingt-dix ans, laissant une grande réputation, fondée sur de nombreux écrits en prose et en vers. Ses ouvrages en prose nous sont inconnus. Ses poèmes appartenaient aux genres les plus divers, maisl'un lies plus célèbres était un poème philosophique, les Sillcs (SiXÀoî, railleries), dont il nous reste environ cent quarante vers. C'était une revue satirique des systèmes, tournés en ridicule dans une sorte de Nsxu-a, semble-t-il, où figuraient leurs auteurs. Ces croquis de philosophes ont un double mérite : ils sont spirituels, et ils sont d'un homme (lui connaît les choses dont il parle. La plupart de ces petits médaillons sont aussi plaisants qu'instructifs. Son mot sur le musée d'Alexandrie, qu'il appelait la « volière des muses M, est célèbre. Rien n'est insignifiant dans cette suite de vives et brèves images.

Après Timon, il semble que l'école de Pyrrhon s'évanouit. On ne retrouve une école de scepticisme proprement dit que beaucoup plus tard, avec Énésidème, et il n'y a pas de filiation saisissable de l'une à l'autre. Mais l'esprit même de Pyrrhon ne devait pas pour cela disparaître au ni« siècle sans laisser de traces : chose curieuse, c'est l'école de Platon qui le recueillit; le probabilismede la « moyenne » et de la« nouvelle » Académie dérive certainement en partie du pyrrhon isme.

6. La moyenne et la nouvelle Académie. Arcésilas et Carnéade. — La « moyenne » Académie est représentée surtout par Arcésilas (315-241 environ), qui fut scolarque vers 260, et la « nouvelle » par Carnéade (215-129), qui fut également scolarque, un siècle après Arcésilas. Entre ces deux hommes, la liste des scolarques comprend quelques

noms obscurs. î.es différences doctrinales qui séparent la moyenne Académie de la nouvelle sont tivs légères et ne pourraient être expliquées que par une analyse minutieuse des doctrines. Au contraire, elles sont d'accord sur un point capital, par où elles s'éloignent grandement de Platon : à savoir que l'homme ne saurait saisir la vérilé absolue, que le sage doit suspendre son jugement sur le fond des choses et, dans la pratique, se contenter de la vraisemblance, qui résulte surtout d'une certaine logique du discours. La moyenne et la nouvelle Académie nuttent cette logi«jue du discours au service de la morale platonicienne, dépouillée de ses traits les plus originaux et ramenée à n'être qu'une forme épurée de la morale courante. Comment l'école de Platon a-t-elle pu arriver à ce demi-scepticisme? Plus facilement peut être qu'il ne semble au premier abord. Platon lui-même, en effet, faisait dépendre la possession de la vérité de la connaissance des Idées pures, et ne voyait, dans nos jugemenis sur les choses sensibles, que de simples opinions. La théorie des Idées une fois ébranlée (et c'est ce qui arriva dès la seconde génération platonicienne), rien ^io solide ne subsistait. Le dogmatisme Irancliantdu sloïci&me etlescepticisnïedePyrrhon II Uèrent le mouvement, chacun à sa manièie : Arcésilas, en effet, combattit les excès du premier en empruntant au second de» aigumenls, et, dès lors, la Ihéoiie prubabiliste régna dans l'Académie. Le piobabilisnie eut beaucoup de succès, grâce à ses qualités propres et gnlce au talent tie ses défenseurs. Arcésilas fut un disputeur ardent, souple, retois et insaisissable, avec cela spirituel et mordant à l'occasion, d'ailleurs aussi aimé de ses disciples que détesté de ses adversaires. Garnéade, non moins subtil, eut en outre des dons d'orateur éclatants : une voix puissante, une vivacité d'imagination, une fougue qui entraînaient les auditeurs. En liië, les Athéniens le dépulèreut comme ambassadeur devant le Sénat romain pour soutenir une contestiiLion

LA PHILOSOPHIE Ai; IV'' ET AU lll" SIÈCLE

conire les habitants de Sicyone. Cirnéade profita de son séjour à Rome pour y faire ce qu'on appelleraitaujourd'hui des « conférences ». Il prit pour sujet: «la Justice». Un jour, il démontra qu'elle existait, et le lendemain, qu'elle n'existait pas. Tant d'habileté oratoire scandalisa les vieux Homains. On sait (|ue Cicéron, au contraire, fut un disciple de la nouvelle Académie. Le piobibilisme, en effet, est une doctrine «pii doit plaire à un grand avocat. C'est d'ailleurs une doctrine qui, renfermée dans de sages limites et tempérée par le séri<"ux (|u'iin[)0se la nécessité de l'action, peut se ramener pratiquement aune théorie fort utile de la prudence dans l'afllrmation *. Malheureusement, ce n'est pas tout à fut ainsi que paraissent l'avoir entendue ses inventeurs. La subtilité grecque a un pen<lianf inné pour le sophisme, suitout dans le libre jeu des disputes d'école, où rir'u n'entrave la spéculation : il est certain que la nouvelle Académie est tombée souvent dans ce défaut et que maintes fois elle parut se rapprocher de Protagoras bien plus que «le Platon.

On voit les traits dominants de cette évolution philosophique du w*' au M'^ siècle : d'abord, dans toutes les écoles, abandon graduel de la métaphysique et prépondérance de la morale, où tout aboutit ; ensuite, en morale, deux grands systèmes : l'un, austère et sublime, qui est la forte nourriture d'une petite élite ; l'antre, plus facile et séduisant, (]ui, |)lus ou moins bien compris, tend à endormir les volontés et à déteuilre les âmes ; à côté, une brillante école de dis. ussions à demi sopliisticjues. Il est évident que, sous de spécieux dehors, cette philosophie mène doucement le monde grec à la décadence.

1. G^ C. M.irthH, le Phllosop/ie Cnrn^affp à fiouip. dan« j^fs Ktudea mornlea xtir l'unltifuitr.

.i^iî^.i

, . ' ïi - . i.\ J»:,

CHAPITRK XXIV

LA RHÉTORIQUE ET L'ÉRUDITION APRÈS ALEXANDRE

Page 1