CHAPITRE XXV
LA POESIE ALEXANORINE
SOMMAIRE
I. L'alexandrinisme dans la poésie; vue d'ensemble. — II. Philétas de Cos et son groupe ; l'élégie auioureuse. — III. Asclépiade de Samos et l'épigramme; Léonidas de Tarente. — IV. Les réalistes : Sotadès, Rhinton, etc.; le «mime»: Hérodas. — V. Théocrite et T « idylle ». — VI. Imitateurs de Théocrite. — Vil. La poésie académique. — VlU. Callimaque.
— IX. Aratos. — X. ApoUonios de Rhodes. — XI. Lycophron.
— XII. Les derniers poètes épiques, didactiques et éléjçiaques.
— XIll. Suite de 1' « épigramme » : Méléagre ; les Anlholoqies.
1. L'alexandrinisme dans la poésie; vue d'ensemble ^ — Nous avons vu, dans le précédent chapitre, comment la littérature grecque, après Alexandre, de nationale et populaire quelle avait été jusque-là, devint cosmopolite et savante, et quelles transformations particulières en résultèrent dans la littérature en prose. Le changement ne fut pas moins profond dans la poésie : l'épuisement des anciens genres, un esprit général différent, un nouveau public, d'autres circonstances extérieures, amenèrent de nouvelles formes de poésie, de nouveaux sujets, un nouveau style ; fond et forme, tout changea. Même dans la cité
1. A consulter, sur l'ensemble de cette période, outre le livre de Susemihl cité, au chapitre précédent, l'ouvrage classique de A. Couat, la Poésie alexandrine^ Paris, 1880.
du IV* siècle, Tépopée n'était plus qu'un souvenir, le lyrisme tenait une place effacée, et la tragédie, gatée'par la rhétorique, ne vivait guère que par tradition : seule, la comédie, nous l'avons vu, gardait une véritable activité. Après la diffusion de l'hellénisme à travers le monde et la création des nouveaux centres intellectuels, ces anciens genres, étroitement liés à tout un ensemble d'idées et de sentiments qui avaient disparu, devinrent encore plus surannés, plus lointains, pour ainsi dire : ils n'avaient plus aucune racine dans l'âme de la foule. La foulo, d'ailleurs, cesse en même temps d'être un véritable public. Les poètes ne s'adressent pas plus à elle que les prosateurs. On n'écrit plus, en quelque genre que ce soit, que pour les lettrés, c'est-à-dire pour la minorité cosmopolite qui, à Pergame comme à Alexandrie, ou même à Cos et à Syracuse, a reçu la culture savante de l'hellénisme et s'intéresse à l'art d'écrire : érudits de profession, cours prinoières d'origine grecque, cénacles de beaux esprits. Dans ce public très particulier, les besoins intellectuels ne sont plus du tout semblables à ceux auxquels un Pindare ou un Sophocle devaient satisfaire. Cette société de littérateurs vit d'une vie très étroite et très artificielle, au milieu de ses bibliothèques, de ses fêtes officielles et mondaines, de ses salles de lecture publique, de ses rivalités et de ses intrigues, loin de l'agora, loin de la politique et de la guerre, loin de toutes les émotions collectives qui font battre le cœur d'un peuple. Dans ces conditions, la poésie sera érudite, livresque, raffinée, pauvre de sentiments. En fait de sentiments, elle donne la première place à celui qui, faute de vie publique, est devenu pour tous la grande affaire, l'amour. Et cet amour même n'est pas d'une qualité supérieure, pas plus que les âmes où il s'éveille : il est surtout sensuel; quelquefois passionné, il tombe le plus souvent à une galanterie assez fade et convenue. L'excès de littérature, d'ailleurs, gâte sans cesse les sentiments les plus
LA POÉSIE ALEXANDRLNE
naturels : on ne sait plus éprouver naïvement une émotion vraie; ou du moins, dès qu'on l'exprime, on y mAle de la vanité littéraire, un étalage insupportable d'érudition, une fausse naïveté qui n'est qu'un raffinement suprême. L'art de la composition faiblit; le bel esprit s'amuse aux détails, s'attache aux « morceaux » et n'a plus ni le souci ni la force de lier l'ensemble. Le style, au contraire, devient Tobjet d'un culte fervent. Jamais on ne connut mieux l'art de ciseler une phrase; jamais on ne mit plus d'effort et plus de savoir dans le choix des mots ; chez les plus grands artistes alexandrins, le style est une merveille de finesse subtile et d'élégance ; chez les moins grands ou chez les médiocres, il est laborieux et pédantesque. La tradition attachant à certains genres ou à l'expression de certaines idées l'emploi de certains dialectes, on puise curieusement dans ce riche trésor des dialectes ; parfois avec plus de curiosité que de goût, et au risque de produire une marqueterie peu agréable. La versification, enfin, par cela seul qu'elle s'adresse surtout à des lecteurs, change de caractère. Les rythmes lyriques reculent sur toute la ligne ; l'hexamètre simple et le distique élégiaque se plient à tous les emplois, et la facture de ces mètres acquiert une extrême perfection. Les genres pratiqués de préférence sont l'élégie amoureuse et mythologique, h' mime, la poésie satirique, la bucolique, l'épigramme, l'hymne officiel ou mondain en vers hexamètres ou élégiaques. Tous ces genres ne comportent guère qu'une étendue restreinte ; la petitesse du cadre est en harmonie avec la nature de l'inspiration, et c'est là une preuve de goût. Il y eut cependant alors des partisans de l'épopée. Mais ce fut l'occasion d'une grosse querelle littéraire, et d'ailleurs l'épopée alexandrine, en général, ne rappelle pas plus l'épopée homérique par ses dimensions que par ses qualités caractéristiques. Le nombre des poètes, dans cette période, fut considérable: tout le monde savait versi-
lier, et beaucoup le firent avec quelque esprit. Même en ne considérant que les principaux, il est encore difficile de les classer d'une manière tout à fait satisfaisante, à cause de la diversité des genres et des nombreuses incertitudes chronologiques. Nous étudierons d'abord, autant que possible, l'apparition de chaque genre à sa date, vers le début ou le milieu du iii« siècle ; ensuite, genre par genre, les plus intéressants d'entre les imitateurs.
2. Philétas de Cos et son groupe ; l'élégie amoureuse. — Le premier en date des poètes alexandrins, et l'un des fondateurs de l'art nouveau, fut Philétas, né à Cos vers 340, grammairien et poète, précepteur de Philadelphe, et qui, après un séjour de quelques années à Alexandrie, semble avoir terminé sa vie dans son île natale, entouré d'un groupe d'amis et de disciples destinés pour la plupart à devenir célèbres à leur tour ^ La gloire de Philétas fut grande. Il avait composé, outre quelques écrits érudits en prose, des élégies amoureuses où il chantait Bittis, un recueil de poésies légères qui comprenait sans doute surtout des épigrammes, un autre recueil intitulé Télèphe (du nom de son père), et deux poèmes plus étendus : l'un, en vers élégia(|ues, intitulé Déméter, l'autre, en hexamètres, intitulé Hermès. C'est à peine s'il nous reste de son œuvre une cinquantaine de vers. Quelques-uns laissent entrevoir un talent délicat et une aimable sagesse; ceux-ci, par exemple, sur le trépas d'un ami :
Je ne te pleure pas, ô le plus cher des mes hôtes : tu as connu les joies de la vie en grand nombre, bien que les dieux t'aient donné aussi ta part des maux.
Mais c'est surtout par les éloges de ses successeurs que rimportance de son rôle nous est attestée. Théocrite le salue comme un maître 2, et le Romain Properce l'invoque
1. Fragments dans V Anthologie de Jacobs, t. I, p. 121 et suiv.