CHAPITRE XXVI
POLYBE ET LES DERNIERS ALEXANDRINS
SOMMAIKE
I. La Grèce et Home. — IL Polybe ; sa vie, son œuvre. — IIL Objet que s'est proposé Polybe : son histoire est « générale » et «pragmatique». — IV. La science de Polybe. — • V. L'art de Polybe. — VL Conclusion sur Polybe. — VIL L histoire après Polybe. — VIII. Sciences diverses. — IX. La philosophie. — X. La rhétorique.
1. La Grèce et Rome. — Pendant que les érudits et les poètes compilaient leurs savants ouvrages ou limaient leurs vers, Home grandissait, se préparant à conquérir 1«î monde. Déjà maîtresse de l'Italie, débarrassée de toute crainte à l'égard de Carthage par l'issue de la seconde guerre punique, elle se tourne vers l'Orient, et, dans la première moitié du ii« siècle, met peu à peu la main sur la (irèce, qui devient province romaine en 146. La même année, Carthage succombe définitivement. Puis les royaumes grecs d'Orient, les uns après les autres, cèdent devant les légions, jusqu'à ce qu'enfin, en M avant Jésus-Christ, l'Egypte, à son tour, perde son indépendance. Dès lors, le monde civilisé tout entier est devenu romain. Cette conquête graduelle et continue du monde grec par Rome était un fait assez considérable pour avoir quelque efl'et sur la littérature. Dès le début de celte période, Polybe mesure d'un regard profond Ja puissance de cet empire qui s'élève, et parla renouvelle
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riiistoire. Si lossciences matlM'maliqiies et physiques, si la ^nainmaire et la philoloi;ie, rcliappani par leur nature aux inlluences extérieures, restent semblables à elles-m«'mes, il en est autrement de la philosophie et de la rhétorique, qui ne soni pas sans se moditler quelque peu au contact du goût romain. Href, toute celte époque est une période de tninsition, où l'esprit grec, en face de cetle civilisation nouvelle, de cet organisme p<dili(iue puissnnl et original, sort de sa quiétude, s'interroge parfois sur lui-même, et subit en somme l'action <le ses nouveaux maîtres, fùl-ce malgré lui ou à son insu.
2. Polybe ; sa vie, son œuvre. — Polybe n'est pas seulement le plus grand historien de cette période : c'est un des plus grands historiens de tous les temj>s. un de ceux qui ont fait franchir à l'histoire une des étapes importantes de son évolution. Écrivain de second ordre, il est. par sa conception de l'histoire et par la force d'esprit avec laquelle il a réalisé cette conc«'ption, l'égal des Hérodote et des Thucydide '.
Il élait lils de Lycorlas. l'ami et le disciple de Philopémen, et qui fut stnitège de la ligue achéenne après la mort de celui-ci, en 183. Polybe naquit à Mégalopolis, en Arcadie, entre -210 et 20."» sans doute. En 183, apr««s la mort de Philupémen, c'est à lui qu'échut l'honneur de rapporter les cendres du héros, victime des Messéniens. Dans les années suivantes, on le voit, avec son père, étroitement mêlé, par la parole et par l'action militaire, ù toute la vie pohti(|ue de la ligue. Pendant la lutte de Rome et de la Macédoine (171- 168\ son attitude fut celle d'une réserve prudente à l'égard
1. Éditions de Dubner, Bibl. Didot. 1839: de Hultsch. Berlin, 1867-1871 ; de Dindorf, revue par Buttner-Wobst, bibl. Teubner, 1882. — Trad. française de F. Bouchot, Paris, 1847.
A consulter :
Fustel de Coulanges. Polyhe ou la Grèce conquise par les Romains y thèse, 1858.
POLYBE ET LES DERNIERS ALEXANDRINS
de Rome, malgré l'opposition du parti démocratique, qui recherchait avec ardeur l'appui du Sénat. Aussi, après la défaite délinilive de Persée, Polybe fut-il au nombre des mille otages, tous aristocrates, que la ligue dut livrer aux Romains. Polybe fut envoyé à Rome. Il s'y lia d'amitié avec Fabius et Scipion, les tils de Paul Kmile. Grâce à ces relations, il put rester à Rome même, au lieu d'être envoyé, comme les autres olap*s, dans quelque muuicipe italien. Il avait alors (puirante ans. Sa familiarité avec les membres d'une des plus illustres maisons de l'aristocratie romaine le mit en rapport avec tout ce que Rome comptait d'hommes politi(|u«'s nianjujinls. Il put étudier de près le gouvernement de la Répuldiijue au plus beau moment de son histoire. Il y tn»uvait tout ce que sa pensée sérieuse et rétléchie avait souvent regretté de ne pas rencontrer dans sa propre patrie : une aristocratie bien assise, une organisation forte, un esprit de discipline et de moralité qui doublait refl'el de la force matérielle. Il se donna tout entier à l'observation de ce montlc nouveau, qu'il pouvait connaître et apprécier mieux que personne. En l.'iO, il obtint le droit de rentrer dans sa patrie avec les autres otages. Il usa de ce droit, mais revint souvent à Rome, devenue sa seconde patrie. En 140, il était avec Scipion en Afrique. Il essaya de prévenir la dernière révolte de la Grèce, et, n'ayant pu rmipôcher, mérita du moins la reconnaissance de ses compatriotes, après leur défaite, par ses interventions utiles en leur faveur. Cette seconde partie de sa vie fut, en outre, remplie par la composition de ses ouvrages et par de nombreux voyages d'études, en Libye, en Espagne, en Gaule. Il mourut à quatre-vingt-deux ans, vers 12o par conséquent, «l'une chute de cheval.
Polybe avait écrit une Vie de P h Uopémen, un Traitéde tactique, un récit de la Prise de NumancCy aujourd'hui perdus. Mais son œuvre capitale était sa grande Histoire ('laxopîai), en quarante livres, où il racontait l'histoire du monde pen-
4ant les soixante-quinze annres qui >^parent !e début del.i seconde guerre punique (221) et la prise de Corinthe (Ii6). Ce récit commence au III*- livre seulement do l'ouvrage; les deux premiers sont remplis par une introducti(m, dans laquelle Polybe revient plus brièvement sur les événements qui se sont écoulés depuis Tannée ît)4, où finissait l'ouvrage deTimée : de sorte que l'ouvrage commence réellement à la première guerre punique. La période (jui forme le centre deceiviitestcelleoùHome,enmoinsdecin(]uante-troisans (221-168 , fait passer sous sa domination (iresque toute la tenv habitable, c<mime le dit Polybe lui-même «. Malheureusement, cet ample tableau n'est pas arrivé intact jusqu'à nous. Les cinq premiers livres sont complets et nous conduisent jusqu'à la bataille de Cannes. l»our les treize livres suivants, nous avons encore de longs extraits. Pour les vingt-deux derniers, nous n'avons plus que des fragments ilimportance et d'étendue fort inégales.
3. Objet que s'est proposé Polybe : son histoire est ^< générale • et - pragmatique -. — La natuie même des événements racontés par Polybe lui a paru exiger une nouvelle forme de récit. Jusque-là, l'histoire était « particulière », en ce sens que les historiens racontaient la vie de chaque cité ou de chaque nation isolément, parce que chacune, en effet, vivait «le sa vie propre, et ne rencontrait les autres qu'exceptionnellement. Désormais, au contraire, toutes les histoires particulières se rejoignent et s'enchevêtrent ; le monde tout entier vit «l'une vie «ommune, est intéressé <lans les mêmes luttes, dominé par une même politique, celle de Home, qu'on trouve partout agissante, comme l'àme de re grand corps. Il faut donc que l'histoire devienne <' générale ». Il s'agit, non de juxtaposer une série d'histoires particulières, mais de montrer l'unité intime de tous ces faits en apparence incohérents, qui ont pour théâtre toutes les parties de la terre habitable, et comment ils vont 1. Polybe, I, 1, :,.
POLYBE ET LES DERMERS ALEXANDRINS
tous au même but, le triomphe final de la puissance
ro marne
Polybe, en outre, veut faire une histoire praçjmatique y c'est-à-dire toumée tout entière à la connaissance précise et pres(iue technique des choses qui font la matière de l'histoire, la politique et la guene. Pour la plupart des historiens, l'histoire est une œuvre de cabinet, à laquelle suffisent l'érudition et l'éloquence. C'est ainsi qu'en juge Timée, le plus célèbre de tous, et cela suffit au public, qui l'applaudit. Cette manière d'entendre l'histoire semble à Polybe fausse et ridicule. L'historien doit connaître les livres, sans doute; mais il doit surtout connaître la politique et lii guerre. Sa grande affaire est d'apporter aux hommes d'Élat des renseignements utiles. Ce n'est pas avec de belles phrases ou de curieuses recherches de mythologie qu'on an-ive à ce résultat. Il faut connaître les choses et en parler avec sérieux, avec précision, dans un esprit « méthodique »-. Tant pis si Von paraît ainsi à certains lecteurs «sévère et monotone»; l'essentiel est d'obtenir l'approbation des bons esprits, qui cherchent dans l'histoire des leçons pratiques et effectives. Polybe a développé ces idées à maintes reprises 3. On en voit l'importance et la nouveauté. Parmi tant de rhéteurs frivoles et d'érudits incompétents, Polybe ressaisit la tradition de Thucydide. La manière dont il l'applique n'est pas moins digne d'admiration.
4. La science de Polybe. — La valeur scienlitique de son œuvre est de premier ordre. Elle vient à la fois d'une préparation lechniiiue très forte et d'une culture générale vraiment philosophique.
D'abord, il sait à fond les choses dont il parle : la politique et la guerre. Sur la tiictique, nou l'avons vu, il avait
L Polybe, I, 3-4.