Polybe, I, 14, i
686 HISTOIRK DE LA LITTÉKATIRE GRECQUE
organisation militain;, ioslitutions politiques. Ces dernières, nolarament, lui paraissent être, selon le mot d'Isocrale, r « Ame des États ». Les profondes recherches d'Aristole et de son école sur les constitutions des cités grec«|ues et barbants avaient vulgarisé cotte notion, qu'on voit d'ailleurs apparaître déjà même chez un Hérodote et surtout chez un Thucydide. Mais Polybo lui a donné, le premier, une place prépondérante en histoire. Ses études, demeurées classiques, sur les constitutions de Sparte, de Carlhage, de Rome, sur l'organisation militaire des Homains, sur les qualités et les défauts de la phalange, sont des monuments admirables de science solide et neuve. Ce n'est pas qu'il n'y mêle des erreurs, et notamment ce préjugé rationaliste qui voit trop volontiers dans les constitutions l'œuvre d'un législateur presque surhumain, d'un philosophe réQéchi, qui travaille sur la matière humaine comme un Platon façonne les éléments de sa cité idéale, avec une ])leine conscience et une pleine liberté. Son Lycurgue, par exemple, ressemble trop à un théoricien de la politique. Ces imperfections inévitables sont la marque du temps et la rançon nécessaire d'un grand progrès. Elles n'^Uent rien à la justesse des vues de détail ni à la profondeur de la conception générale.
Un autre trait essentiel de sa philosophie historique, c'est la hardiesse avec laquelle il embrasse dans une vue d'ensemble l'évolution totale de ces grands êtres qu'il étudie, les nations et les cités. Polybe sait à merveille que les institutions ne sont pas immuables, qu'une cité passe successivement dune forme politique à une autre, que ces grands organismes vivent, c'est-à-dire naissent, se transforment et meurent. Il sait le rythme régulier, pour ainsi dire, de ces changements, et il note avec soin à (|uelle période de son évolution chaque cité est parvenue au moment où il l'étudié, afin d'en mieux mesurer les forces. Au temps de la guerre d'Annibal, Uomeétail dans sa pleine
POLYBE ET LES DERMEHS ALEXANDRINS
maturité, Carthage dans son déclin : de là une différence inévitable dans la vigueur de leurs résolutions, toutes choses égales d'ailleurs. Cette loi inévitable d'évolution (àvaxjxXtoa'.;^) s'applique à tous les peuples : Home ellemême n'y échappera pas; elle est florissante aujourd'hui, mais déjà les germes de mort sont à l'œuvre, et un jour viendra où ils achèveront de détruire la constitution qui a fait sa force 2. Qu'ici encore Polybe prête le liane à la critique ; que les lois historiques lui apparaissent parfois avec un caractère trop simple, trop rigoureux, et, selon le mot de Fénelon, trop « mécanique », c'est évident. Il n'en est pas moins vrai que ce puissant elTort pour dominer le détail des faits, et pour ramener les contingences à une nécessité supérieure, est souvent aussi clairvoyant que hardi. En somme, il a presque toujours raison. A force de croire à l'empire des lois historiques, il devient presque prophète. Même si l'on est tenté de discuter certaines do ses prophéties, on ne peut s'empêcher d'admirer la hauteur sereine de son esprit, et cette foi profonde dans la science (ôitupia), si souvent justifiée par les faits.
Ce caractère hautement scientifique de son histoire ne se montre pas moins dans une réforme très hardie des procédés d'exposition. Polybe rejette les discours; non seulement les frivoles développements oratoires à la façon de Timée, qui n'ont rien de commun avec la vérité historique ni même avec le bon sens, mais encore les discours directs à la façon de Thucydide, qui sont vrais d'une vérité générale et philosophique, et faux dans la forme. Ce men- .songe de la forme lui est insupportable. Comme les modernes, il se borne à analyser, en style indirect, les avis des hommes d'État. Les historiens de son temps se complaisaient aux digressions mythologiques, aux curiosités érudites, aux étymologies prétendues savantes : Polybe