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acquis quelque gloire, il lui parut, comme il Ta dit luimême, « qu'étant né dans une petite ville, il la rendrait plus petite encore, s'il la quittiiit». D'ailleurs, il l'aimait, et il y vieillit paisiblement, au milieu de sa famille, de ses livres et des nombreux amis (jui venaient l'y voir. Il se rendait quelquefois à Athènes, souvent à Delphes, où l'appelaient ses fonctions sacerdotales, de temps en temps aussi, aux eaux chaudes des Thermopyles ou d'.fMepsos en Eubée. Personne n'avait plus de goût que lui pour la société ; et tout le temps qu'il ne passait pas à lire ou à écrire, il le donnait, autant que possible, à la conversation. Ses Propos de table sont des notes de causerie quotidienne, qu'il a prises toute sa vie. Volontairement étranger à la vie publique, il n'accepta de l'estime de ses concitoyens (jue les modestes fonctions d'agoranome et d'archonte éponyme de Chéronée. Trajan et Adrien semblent lui avoir donné des témoignages particuliers d'estime, mais nos renseignements sur ce point manquent de précision. Il mourut probablement sous le rètrne d'Adrien, vers l'an 125 après Jésus-Christ.
La collection de ses écrits, telle que nous la possédons, semble avoir été constituée au x« siècle, lorsque déjà son œuvre avait beaucoup souffert ; elle a été établie d'après des manuscrits où se trouvait plus d'une lacune, et, d'autre part, celui qui l'a formée y a reçu à la légère maints ouvrages non authentiques. De là toute une série de questions critiques, dont beaucoup sont loin d'être encore résolues. Nous ne les aborderons pas ici. Tout ce que nous pouvons nous proposer, c'est de faire voir, d'après quelques-uns des principaux écrits dont l'authenticité est certaine, les grands aspects de l'œuvre de Plutarque.
Ses ouvrages sont communément répartis en deux groupes, d'importance à peu près égale : les Vies parallèles, d'une part, et, de l'autre, ce qu'on appelle d'un nom collectif fort impropre les Œuvres morales ('IlOixa, moralia); en réalité,
ce second groupe comprend des œuvres de toute sorte, dont un grand nombre n'ofit aucun rapport avec la morale. 6. Caractères généraux de l'œuvre de Plutarque. — Plutarque est essentiellement un polygraphe. 11 écrivait sans cesse et sur tous les sujets, ce qui Ta empêché de composor jamais une grande œuvre. Le fond de celte immense production littéraire est une érudition aussi étendue que variée. Personne n'a plus écouté, plus lu, plus appris et plus retenu que Plutarque. Histoire, archéologie, philosophie, sciences naturelles et sciences mathématiques, médecine, musicjue, grammaire, littérature, aucune des parties du savoir contemporain ne paraît lui avoir été étrangère. Toult» sa vie, il prit des notes sur tout; et ces notes, grAce évidemment à une admirable mémoire, il les avait à sa disposition à tout propos. Ajoutons qu'à l'érudition s'adjoignait chez lui l'observation personnelle. Esprit attentif et lin, il regardait sans cesse et il savait voir : ce qu'il avait vu, il le retenait. De là, une incroyable provision de faits, d'anecdotes, dr remarques, qui s'accroissait chaque jour, et qui lui permettait de parler ou d'écrire sur tout sujet, d'une manière intéressante et précise.
Cette richesse, il est vrai, avait en ello-mème son inconvénient. Elle dispensait Plutarque d'une réflexion pers«»nnelle assez intense. Non qu'il fût homme à déverser sottement dans un écrit ou dans une conversation une mass(> de faits, sans y rien mettre de lui-même. C'était, au contraire, une intelligence vive et réfléchie, un esprit actif, indépendant même, d'une sincérité absrdue, qui aimait à penser, et qui, en fait, pensait à propos de tout. Il avait assez de force de raison pour ordonner méthodiquement ses matériaux et les adapter aux constructions dont il avait conçu l'idée. Rien donc ne serait plus injuste que de le considérer comme un simple compilateur, ou môme comme un arrangeur sans originalité. 11 y a, dans tout ce c|u'il u écrit, quelque chose de personnel, qui en double la valeur.
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Partout, on y retrouve d'abord l'honnête homme, puis l'homme d'esprit et de fine expérience, l'observateur, le conteur gracieux, et, d'une manière plus générale, le Grec avisé, clairvoyant, qui a le sens vif du bien et du beau. Ce qui lui manque seulement, c'est la faculté ou l'habitude de méditer longtemps un sujet. Il a trop de ressources toutes prêtes pour en chercher d'autres plus cachées. D'ailleurs, formé surtout par la conversation, il écrit comme il devait causer, rapidement, sans prendre le temps d'aller au fond des choses.
La plupart de ses écrits sont des dissertations, qui ressemblent à des conférences. Une idée générale facile à saisir, vite indiquée, quelques grandes divisions simples, et, dans chacune de ces sections, un développement varié, amusant, instructif, où les anecdotes se mêlent aux réflexions. Tout cela foime un tissu brillant, aux couleurs mélangées, qui amuse les yeux. Examinez l'assemblage de près, l'art se réduit à peu de chose, la pensée directrice est souvent faible ou superficielle, et, par conséquent, quelque peu banale.
Comme Platon, et à son exemple, il a composé aussi des dialogues. Nous en avons une quinzaine. Les meilleurs sont ceux où il se met en scène lui-même, soit sous son nom, soit sous un nom fictif, avec ses frères, ses amis, avec des personnages réels ou imaginaires, mais pris dans la société contemporaine. Quelques-uns sont censés tenus à Delphes ; et, bien que Plutarque ne profite pas, autant qu'il l'aurait pu, des ressources d'art que lui offrait le décor, il y a comme une harmonie secrète entre les souvenirs du lieu et les sentiments des personnages, harmonie qui donne à ceux-ci plus de valeur. La peinture des caractères, sans avoir beaucoup de relief, n'y est pas non plus insignifiante. En somme, ce sont des œuvres où un certain art se fait sentir, plutôt que des œuvres d'art, à proprement parler. Sous la forme du dialogue, on sent
trop la dissertation. Et cette dissertnfion a les qualités, mais aussi les drfauts que nous venons de signaler comme étant ceux de son esprit mrme.
La biographie, telle qu'on la trouve dans les Vies parallèles, n'en est pas non plus exempte. Nous y reviendrons tout à l'heure en étudiant Plutarque comme historien. Mais nous aurons aussi à le louer d'y avoir mis quehjue chose de si personnel qu'il se l'esl, pour ainsi dire, approfuiée.
Sa manière d*«''crire est loin d'être classique. Elevé dan< les écoles de philosophie, il use d'une langue médiocre, on abondent les mots abstraits, les néologismes, les expressions banales et obscures. Son goùl même n'est pas toujours pur. Il y a, ch«'z lui, du bel esprit et do l'afTeclation. C'était le ton et le langage de la société où il vivail : il n'a pu s'en débarrasser enlièrement. De lui-même, il v.i plutôt à la simplicité. D'ailleurs, sans être un grand écrivain, il a le goût de bien dire. Il répudie, il est vrai, les scrupules des puristes contemporains ; mais il n adniel pas non plus la négligence. Eiilin, ses (jualités naturelles, ingénuité, bonne grâce, délicatesse, esprit, sont naturellement apparentes dajis ses expressions comme elles le sont dans ses pensées.
6. Plutarque philosophe et moraliste. — Par profession. Plutarque se considérait lui-même comme philosophe, cl c'est bien en effet la philosophie (|ui est l'élément principal de son œuvre : la philosophie, au sens large etanti<|ue du mot, en y comprenant non seulement la théologie, la morale, la logique, la psychologie, mais aussi les sciences mathématiques et naturelles, et en général la curiosité do savoir tout ce i\\i\ peut élie su sur Dieu, sur l'homme v\ sur le monde.
Disciple du platonicien Amnionios, Plutarque, lui aussi, considérait Platon comme son maître. Il a»'^it étudié sa doctrine dès sa jeunesse, comme la meilleure ; il l'a tenue pour telle jusqu'à la fin de sa vie. On voit par son traité
LA RENAISSANCE HELLÉNIQUE
Sur la Psychogonie du Timée, [)ar ses Questions platoniciennes y par maint passage de ses autres écrits, qu'il avait sans cesse en main les ouvrages du grand philosophe, (ju'il les méditait, 4|u'il s'appliquait à les interpréter et à en élucider les difficultés. D'ailleurs, il n'ignorait pas les doctrines dissidentes, mais il les rejetait. Il a écrit contre les Stoïciens plusieurs dissertations «jui ressemblent parfois à dos diatribes, notamment Sur les Contradictions stoïciennes et Sur les Paradoxes stoïciens. Aux Épicuriens, il fait une guerre bien plus vive encore ; rappelons la Réfutation de Colotès,\e dialogue Sur r Impossibilité de vivre heureux en suivant Épicure, les quelques pages Contre la Maxime « qu'il faut cacher sa vie». Ce sont là des dissidences réfléchies et profondes. Plutarque est platonicien de toute son ame, par conviction réfléchie, mais aussi par élan de nature, par tendance invincible, parce que le platonisme, avec sa haute spiritualité, avec son amour passionné du beau et du bien, avec son esprit de profonde religion, était en quelque sorte la forme nécessaire de sa pensée et de ses sentiments.
Toutefois, il s'en faut de beaucoup que le platonisme de Plutarque soit une simple reproduction de la doctrine du maître. Comme tous ses contemporains, qu'il le sache ou qu'il l'ignore, qu'il y consente ou qu'il subisse inconsciemment la force des choses, il mole en réalité, dans le système de ses idées, des opinions de provenances diverses. Il emprunte à ceux même qu'il combat, aux Stoïciens, aux Épicuriens parfois, mais surtout à ceux qu'il passe volontiers sous silence, comme Aristote et les Péripatéticiens, et à ceux qu'il admire sans les prendre formellement pour maîtres, comme les Pythagoriciens. Ce n'est pas ici le lieu d'essayer de dégager la philosophie de Plutarque. Disons seulement qu'il est généralement considéré avec raison comme un des précurseurs du Néoplatonisme. Il en a déjà la tendance profonde à l'éclectisme théologique, et aussi la croyance à une hiérarchie divine, comprenant toute une
série d'êtres intermédiaires entre Dieu et l'homme. Dans SCS traités Sur VE de Delphes, Sur les Oracles de la Pythie, Sur la Cessation des oracles, Sur les Délais de la vengeance divine, Sur Isis et Osiris, il ne se montre pas seulement défenseur de l'idée de Dieu et de la croyance en son intervention dans les choses humaines ; il a, en outre, des théories qui sont nouvelles, au moins par leur importance, sur les démons ou génies, que les hommes trompés ont adorés ou adorent comme des dieux, mais que le philosophe distingue soigneusement du vrai Dieu, infaillible et immuable. Grâce à cette conception, il explique ou justifie les formes variées du polythéisme, excuse ses erreurs et dégage, des mythologies vulgaires ou mome contradictoires, la notion d'un dieu universel, que l'intelligence humaine entrevoit, sans le saisir complètement.
Au reste, pour la plupart des lecteurs modernes, la meilleure part de la philosophie de Plutarque n'est pas sa théologie, c'est sa morale. Personne n'a plus écrit que lui suides sujets de morale. Moraliste d'instinct, il l'est partout et toujours, dans tous les sens du mot. Sa doctrine est modérée : également ennemi de l'ascétisme et du relâchement, ce qu'il aime et ce qu'il recommande, c'est un juste tempérament; il ne veut pas étouffer les sentiments naturels de l'homme, il ne lui interdit ni l'amitié, ni l'amour, ni les affections domestiques ou civiles, ni les plaisirs délicats; mais il entend qu'il soit toujours maître de lui-mêm«et qu'il obéisse à la raison {De la Vertu morale, Que la Vertu peut être enseignée, De la Vertu et du Vice). D'ailleurs, il s'arrête peu aux généralités. Ce qui l'intéresse le plus, c'est l'application des principes à la vie quotidienne, et c'est par là qu'il excelle.
Un grand nombre de ses écrits nous font voir en lui, comme on Va. dit, un véritable «médecin de l'ûme », signalant les défauts à ceux qui le consultent, indiquant les remèdes, multipliant les avertissements, encourageant les
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faibles, consolant les malheureux et apaisant les cœurs troublés (Sur la Guérison de la colère^ Sur le Bavardage, Sur V Indiscrétion, Sur la Mauvaise Honte, Sur i Envie, Sur le Désir des richesses. Sur la Manière de se louer soi-même sans offenser les autres, Sur les Progrès dans la vertu. Sur la Paix de Vàme, Sur CExil, Consolation à sa femme). Dans quelquesuns, s'adressant à des amis qui ont conscience de leurs défauts et veulent en être corrigés, il institue, avec un remarquable mélange de sens pratique et d'invention ingénieuse, tout un traitement méthodique, où rien n'est laissé au hasard. Ailleurs, en face de ceux qu'un malheur imprévu a touchés, il trouve, pour rajeunir les consolations un peu usées de l'école, des accents personnels. Les qualités tout à fait supérieures lui font défaut, là comme ailleurs. Il n'a ni la profondeur des grands moralistes, ni la hardiesse des satiriques de génie, ni l'éloquence qui arrache l'âme à elle-même. Mais il a la tinesse, la bonté, la grâce aimable et piquante, jointes à l'abondance des souvenirs, au talent de conter et à un zèle sincère que rien ne décourage. Comme conseiller, il s'applique à encourager tous les bons sentiments, utiles à la famille et à la société ; car sa morale vise toujours au développement de la sociabilité. Ses Préceptes sur le mariage, ses écrits Sur r Affection fraternelle. Sur le Grand Sombre des ami'i. Sur le Moyen de distinguer Vami du flatteur, ses Préceptes politiques, son traité Sur la Question de savoir si le vieillard doit se désintéresser de la vie publique, forment ensemble une sorte de cours pratique de morale domesticiue et sociale, dans lequel domine la même modération active. Plutarque, sans doute, voit en toutes choses les difficultés et les dangers; mais, bien loin de tirer de là des raisons pour autoriser une abstention défiante et chagrine, il ne cesse d'encourager l'homme à se dilater, en quelque sorte, dans le commerce de ses semblables. Son écrit Sur la Manière de faire lire les poètes aux jeunes gens est l'œuvre d'un éducateur prudent, mais qui ne
veut pas sacrifier à de vains scrupules le profit que les grandes œuvres du génie poétique ne peuvent manquer d.^ procurer à la jeunesse.
7. Plutarque historien. — Les Vies parallèles. — Conclusion sur son œuvre.— Si renommé (luePlulaniue ait été et soit encore commo moraliste, c'est néanmoins sur son œuvre historique qu'est fondre sa popularité. Mais, enfiv ses ouvrages relatifs à l'histoire, il n'y en a vraiment qu'un seul qui compte, le recueil des Vies parallèles. Aucun livi r ancien n'est plus connu que celui-là, et, quoique ce ne soii pas une œuvre de génie, il n'y en a guère qui mérite mieux d'être souvent relue.
Plutarque na pas créé le genre biographique. Il l'a trouvé en honneur, autorisé déjà par une longue tradition. En commençant à écrire des biographies, il n'a cru faii. rien de nouveau. Mais, en fait, par la manière dont il les a écrites, il a constitué, dans ce genre assez mal détermin.' d'ailleurs, une forme particulière, qui lui est propre. Noii^ devons essayer de la définir et de l'apprécier.
Nous possédons encore cinquante des biographies composées par Plutarque, et nous savons qu'il en avait écrit d'autres. Quarante-six sont accouplées deux à deux d forment la collection des Vies parallèles ; les quatre autres, à savoir celles d'Aratos, d'Artaxercès, d'Othon et de (;alba! sont isolées. D'une manière générale, ces Vies semblent avoir été rédigées par Plutarque sans interruption notable, depuis le temps de sa pleine maturité jusqu'à son extrême vieillesse. Elles appartiennent, par conséquent, à la môme période que la plupart de ses œuvres morales, et elles denutenten effet les mêmes préoccupations. Quant à établir entre elles un ordre chronologique de composition, c est une tâche à laquelle la critique moderne s'est essayée, il est vrai, mais où elle n'a réussi que très incomplètement. Dans toutes ces biographies, l'intention morale prédomine manifestement sur l'intention purement historique :
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« L'histoire, écrit Plutarque, était pour moi comme un miroir, devant lequel je m'essayais à embellir ma vie en la conformant aux grands exemples». (Timo/eon, début.) Se proposer à lui-même des exemples, et, par la même occasion, en proposer aux autres, chercher, dans l'histoire particulière des hommes qui ont occupé la scène du monde, d'utiles leçons, y trouver matière à réfléchir sur les diflicultés de la vie, et, en somme, y apprendre à bien vivre, voilà quel est son objet principal. L'histoire, dans cette conception, n'est pas à elle-même sa fin; elle est un moyen au service de la morale. Remarque essentielle, qu'il importe de ne pas perdre de vue pour apprécier l'œuvre, mais qu'il ne faudrait pas exagérer au point d'en méconnaître la valeur historique. En réalité, si le dessein général a été surtout d'un moraliste, le goût des faits curieux et celui des beaux récits étaient trop puissants chez Plutarque pour qu'il n'y donnât pas satisfaction, bien plus largement même que son dessein, rigoureusement suivi, ne l'eût permis.
L'idée de procéder en histoire par comparaisons perpétuelles entre hommes de races diverses ne lui appartient pas en propre ; mais il Ta appliquée avec une continuité systématique qui atteste assez qu'il s'y complaisait. Il y avait en cela, de sa part, un peu d'orgueil national : à chaque grand Romain, il était bien aise, en un temps où sa patrie n'était plus qu'une province de l'Empire, d'opposer un des grands hommes qu'elle avait produits lorsqu'elle était libre. D'ailleurs, ce parallélisme servait son intention morale. Chaque couple se terminait originairement par une Comparaison (SuYxpiaiç), qui donnait au philosophe occasion de formuler ses jugements et de tirer, pour ainsi dire, la leçon de ses récits. L'inconvénient de procéder ainsi aurait pu, il est vrai, être grave à un autre point de vue, si la poursuite du parallélisme eût induit l'historien à modifier insensiblement la physionomie vraie de ses personnages pour
créer entre eux des ressemblances ou des contrastes plii^; imaginaires que réels. En fait, il n'en est que rareiiieni ainsi. Il lui est arrivé bien des fois, sans «loute, de nn'ttir arbitrairement en parallèle des personnages que rien ihsemblait sérieusement rapprocher; mais presque jamais l'intention de les comparer entre eux ne s'est insinuée dans l'exposé des faits au point d'en altérer la vérité. Tout i . qu'on peut dire, c'est »|u<* ce cadre, singulic'rement frai:il< , s'est disjoint peu à peu, et que les lecteurs de Plulaniue ont pris de plus en plus l'habitude de considérer chaqiio biographie en elle-même.
Le parallélisme une fois rejeté, si l'on rapproche ( . s morceaux les uns des autres selon l'ordre des teni[>s, on a sous les yeux une immense galerie de portraits, tpii embrasse presque toute l'histoire de Rome, depuis sa fondation jusiju'à la tin de la U«''publique, et pn'Sijue tout»' celle de la Grèce, depuis les temps fabuleux jusqu'aux dernières luttes pour l'indépendance nationale. Pai- -i variété, par l'importance des personnages mis en scène, elle est propre à exciter un vif intérêt. Mais il faut hitn comprendre que, pour Plutarque, la biograjdiie, mènien dehors de l'intention morale signalée ci-dessus, n"( >i pas du tout un simple moneau d'histoire générale. Klie i son caractère original et ses conditions propres, dont il .1 nettement conscience. « ('e (|ue je me suis surtout elToi de réunir, écrit-il au début de la Vie de A'/ciVïx, ce sont I traits (|u'on ignore communément, soit (ju'ils aient •• rapportés çà et là par d'autres historiens, soit qu'on I trouve attestés par d«»s monuments et des décrets ancien- ; dédaignant d'amasser ce qui ne dit rien, j'ai recueilli «f cjui est propre à faire connaître les nnrurs et la nature «l»l'ûme. » Voilà sa méthode formulée. Dans l'histoire d'un temps, il s'attache à un homme; et, dans cet homme, <( qui l'intéresse le plus, ce sont « les mœurs et la nature «1< Tàme ». Son rôle public, ses grandes actions, il ne lis
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dédaigne pas, loin de là; mais il les étudie surtout comme révélant la volonté, les sentiments, le caractère; et, d'autre part, s'il rencontre çà et là, chez les historiens, des faits obscurs, insignitiants en apparence, que l'histoire proprement dite note à peine en passant, mais (jui lui paraissent à lui propres à éclairer son enquête, tout attaché à découvrir la personne morale en ce qu'elle a de plus intérieur, il ne craint pas de les mettieen relief; car c'est là justement son
afl'aire.
Cette enquête, il la conduit avec un zèle très louable et une sincérité absolue. Les Viex (»nt été préparées par des lectures étendues et des recherches consciencieuses. Ce <|u'on peut leur reprocher, au point de vue scientiliciue, c'est d'abord une négligence systémali<|ue de la chronologie ; c'est ensuite uncertiiin défaut de criti(iue i»arlout sensible. Plutarque ne sait pas toujours discerner la valeur inégale des témoignages. Il se fie trop facilement soit à ceux (jui lui fournissent des anecdotes, même suspectes, soit à ceux qui savent le séduire par de beaux récits. Cela dit, il faut reconnaître r|ue les Vies pamllèlcs rachètent ces défauts par bien des <|ualités. D'abonl, elles nous prêsent<'nt (juantité de personnages illustres, qu'elles mettent devant nous, avec leurs qualités et leurs défauts, avec leurs petitesses et leurs grandeurs. Nous les regardons vivre, nous assistons à leurs actes, nous prenons part à leurs sentiments. Nous sommes, à la fois, instruits, touchés et amusés. Le plaisir est vif pour quicon(|ue est curieux des choses humaines. Et, d'autie part, l'histoire, ainsi condensée dans quel([ues hommes, devient certainement plus accessible à beaucoup d'esprits, qui ne saisissent bien que ce (|ui est individuel et concret. Ajoutons que les caractères du récit sont atlaptés à sa nature. Plutaniue est un conteur excellent, et c'est aussi un narrateur au sens élevé du mot. 11 met dans les petites choses de l'esprit, de la grâce, une certaine candeur apparente, «|ui les rend char-
fr
mantes. Mais, quand il en traite de plus importantes, il y déploie, sans effort, des qualités supérieures. Ses grands tableaux historiques se font admirer chaque fois qu'on les relit. Une imagination naïve, amoureuse des grands spectacles, sensible à l'éclat, à la beauté, à la magnanimité comme à Teffroi; une Ame facilement émue, très humaine, mobile malgré sa gravité philosophiciue ; un sens naturel du pathéti(|ue, qui fait de lui l'un des meilleurs interprètes des tragédies de l'histoire. SesTécits sont pleins, sinon de drames tout faits, tout au moins de scènes dramatiques, tantôt familières, tantôt terribles et toujours singulièrement vraies. Les grands auteurs de tragédies ont puisé chez lui à pleines mains, Corneille et Shakespeare notamment; et, souvent, ils Font suivi de près, ou même n'ont pas craint de le traduire par passages.
Toutes ces qualités ont assuré aux Vies une popularité légitime. C'est une des œuvres qui ont le plus contribué à propager l'inlluence hellénique, parce que c'est une de celles (lui ont le plus élargi l'hellénisme. Les *. grands hommes de Plutarque », dont on sourit un peu, parce qu'il y a, dans leur conception intime, une certaine foi au bien, qui semble naïve à beaucoup d'esprits désabusés, n'en sont pas moins de nobles types de l'humanité. Ils représentent le patriotisme, le courage, le désintéressement, la loyauté, toutes les belles vertus publicjues et privées, sous une forme si haute et si pure qu'elle ne semble plus être exclusivement grecque ni romaine, mais vraiment universelle. Et le livre qui les met en scène est incontestablement un de ceux qui ont fait et qui font encore l'éducation de la plus noble partie du genre humain.
Ceci nous fournit notre conclusion sur Plutarque. Tout pénétré des traditions de son pays, nourri de son histoire, de sa philosophie, de sa littérature, de sa religion, il lui a servi de témoin et d'interprète devant la postérité. Mais il a eu l'àme assez large, l'esprit assez libéral pour comprendre
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ce qu'il y avait de grand et de beau dans le monde, en dehors même de cette tradition. Et ainsi, sans être luimême un homme de génie, il s'est fait un rôle de premier ordre dans le développement de la civilisation dont nous sommes les héritiers.
8. Marc-Aurèle*. — A côté de cet Hellène de race, l'ordre naturel des choses nous invite à placer ici un Romain, mais un Romain profondément hellénisé, l'empereur Marc- Aurèle. Les autres philosophes du temps dont on pourrait citer les noms, même Favorinus d'Arles, sont en dehors de l'histoire de la littérature. Seul, ce i»rince qui n'a écrit que pour lui-même et sur lui-même, sans aucune ambition d'auteur, mérite d'occuper ici l'attention.
On connaît sa vie, qui appartient à l'histoire générale. Il naquità Rome, en 121. A l'ûge de dix-sept ans, en 138, il fut adopté par Antonin, sur l'ordre d'Adrien; la même année, l'avènement au trône de son père adoptif, faisait de lui l'héritier désigné du pouvoir impérial. Après la mort d'Antonin, en IGl, il régna dix-neuf ans, jusqu'en 180. Instruit par les meilleurs maîtres du temps dans la rhétorique et la philosophie, ce fut à cette dernière étude qu'il se donna avec prédilection. Nous avons de lui des Lettres écrites en latin, et un recueil de pensées ou Réflexions intimes (Ta e!ç âauiov), en grec, livre peu étendu, auquel est attachée sa réputation.
C'est la confidence d'une nature mélancolique, mais courageuse, souvent froissée par la vie, mais attachée de parti pris à un optimisme imperturbable. La doctrine en est pu-