Édition Migne. Potrologie grecque, t. XXV-XXVIII
LA FIN DE l'hellénisme
Citons le Discours contre les Gentils, œuvre de jeunesse, les quatre Discours contre les Ariens, composés dans le désert, de 356 à 361, pendant que l'auteur était proscrit, Y Apologie à V empereur Constance, de 357, la Justification de sa fuite, probablement de 358, enfin la Biographie de saint Antoine et V Histoire des Ariens, qui paraissent dater du même
temps.
L'inspiration profonde d'Athanase, c'est une orthodoxie ardente et intransigeante. Au lieu d'étendre la croyance, de l'assouplir et de la varier, il la resserre et la raidit. Son effort tend à constituer une formule si arrêtée, si précise, qu'elle exclura désormais tout jeu de la pensée. En cela, il se rattache plutôt à la tradition du judaïsme qu'à celle de la philosophie grecque. Pourtant sa théologie est en grande partie platonicienne d'origine, et sa dialectique l'est plus encore. Quant à son éloquence, elle procède des meilleures traditions. Athanase est un homme à la parole habile et forte, qui tend toujours à son but. Sans avoir la précision élégante des orateurs altiques, il les rappelle par sa préoccupation du fait à éclaircir ou de l'idée à démontrer. Sa langue est simple, saine, un peu monotone et médiocrement colorée, mais claire et apte à l'action. Par une discrétion louable, elle attire peu l'attention sur ellemême; elle s'efface, elle est toute au service de la pensée. Son principal défaut ne lui est pas particulier; elle l'a en commun avec toute la littérature chrétienne; c'est une langue mélangée et un peu artificielle, où les expressions d'origine biblique se juxtaposent aux expressions d'origine hellénique, sans se fondre complètement avec elles.
9. Les Cappadociens. — Basile, Grégoire de Nazîanze, Grégoire de Nysse. — Avec Athanase, l'éloquence chrétienne a déjà toute sa force. Dans la seconde moitié du siècle, elle va y joindre la douceur, la grâce, l'élégance brillante et le charme, avec ceux qu'on nomme les Cappa-
8i0 HISTOIRE DE LA LIITÉRATURE GRECQUE
dociens, Basile et Grégoire de Nazianze, auxquels on pnii associer, en un rang inférieur, Grégoire de Nysse.
Basile, quelquefois appelé le Grand, naquit àCésan'e .1,. Cappadoce, vers 331 «. Son père, bien que chrétien, était maître de rhétorique ; il reçut de lui ses premières lerons. Plus lard, il se rendit, pour achever ses études, à Constantinople et à Athènes; il y entendit Himérios, en pl.in,. renommée, et Libanios, qui débutait comme sophiste; il y vit en passant le jeune Julien, et s'y lia d'une amitié étroite avec Grégoire de Nazianze, qu'il avait déjà connu dans son pays. De 359 à 364, Basile, revenu on Orient, est tout à l'ascétisme. Il visite la Syrie et l'Egypte, curieux d'observer les formes de la vie monastique. Puis, il l'organisf^ à son tour dans le Pont. En 364, ordonné prêtre par révécpi,. de Césarée, il devient son assistant et son conseilhi ; en 370, il lui succède. Dès lors, métropolitain dr Cappadoce, exarque du Pont, il exerce, pendant huit ans, un.souveraineté ardue, au milieu des luttes et des daniïPis. Tantôt énergique, tantôt habile, il cède ou résiste, selon 1. s circonstances. C'est lui qui, après la mort d'Athanase, .n 373, devient vraiment en Orient le soutien de l'orthodoxi.-. Il meurt, jeune encore, mais épuisé par ses travaux, en 3:m. Parmi ses écrits, les plus intéressants pour nous sont ses Homélies et ses Lettres. De même qu'Athanase, mai> à un degré supérieur, Basile est, par tempérament, un orateur; et, comme la nature chez lui était plus riche et plus souple, comme, en outre, l'éducation profane avait . i, bien plus prolongée, il l'est avec une tout autre vari.l • Mais, si diverses que soient les formes de sa parole, on y
i. Migne, Palrol. grecque, t. XXIX-XXXII. A consulter :
Bardenhewer, Batiffol, ouv. cités; Fialon, Étude historique fl littéraire sur saint Basile, 2» éd., Paris, 1869; A. Jahn, fiasilii'^ Plotinizans, Berne, 1839; L. Roux, Étude sur la prédication •ie Basile le Grand, Strasbourg, 1837.
LA FIN DE l'hellénisme
retrouve toujours, comme caractère distinctif, avec Térudition facile et pourtant choisie, un don propre de persuasion et de séduction, fait de clarté, d'invention ingénieuse et charmante, d'intelligence nette, d'imagination vive, de chaleur d'Ame et d'autorité naturelle. Nourri de philosophie grecque, en particulier des doctrines de Platon et de celles de Plotin, il s'en sert sans s'y laisser assujettir, en leur imposant la forme chrétienne, avec une dextérité et une fermeté de sens remarquables. Il a tout ce qui fait le théologien ; et il y joint, dans les matières les plus abstraites, un talent d'expression vraiment hellénique. Mais c'est surtout dans la prédication que se révèlent toutes ses qualités. Son Hexahéméron, série de conférences familières sur l'œuvre des six jours d'après la Genèse, a été justement considéré comme un chef-d'œuvre en son genre : si étranges que soient pour nous certaines théories physiques qui y sont énoncées, ces discours ont un charme intime qui ne s'est point dissipé. Il faut rappeler également ici son instruction à des jeunes gens. Sur la Lecture des auteurs profanes, œuvre délicate et gracieuse, animée en somme d'un esprit de justice envers l'antiquité, malgré certaines vues étroites. Ses discours moraux découvrent une âme sincère, ardente, généreuse, et, au fond, douce et indulgente dans sa véhémence même. Quant à la collection de ses lettres, il convient de la signaler, tant pour son importance historique que pour sa valeur littéraire.
Ajoutons que le style de Basile, tout en portant la marque de son temps, est d'un maître. Il a les bonnes traditions classiques, et il n'en est pas gêné ; l'imitation, chez lui, est devenue naturelle : elle n'arrête pas l'originalité du génie. Rien dans sa manière n'est artificiel ni frivole. Toute vaine virtuosité lui est étrangère. S'il est séduisant, il est en même temps grave et sincère. Entre les écrivains chrétiens du temps, c'est un des plus simples, et le plus noble pourtant dans sa simplicité.
Grégoire de Nazianze ' est inséparable de Basile, auquel il fut uni d'une tendre et inaltérable amitié. Ils dilTèiviil pourtant l'un de l'autre très notablement par le caract.ro et parle tour d'esprit. Basile était un homme d'action, que la solitude charmait quelquefois, mais quelle no relonait pas; Grégoire était un méditatif, un ami de la retraite et du silence, qui se donna par moments à l'action malgn'' lui et pour obéir à sa conscience, mais que l'action ne (aidait pas à lasser.
Né près de Nazianze, en Cappadoce, vers 338, il rr.Miu.'nta d'abord les écoles de Césarée, où il connut Basile, puis celles de Palestine, d'Egypte, et enfm d'Athènes, où il acheva de se lier avec lui. II y apprit, comme lui, à aimer les auteurs classiques, poètes et prosateurs. De retour en Cappadoce, vers l'ilge de trente ans, il ne songeait qu'à vivre dans la solitude. Sur les instances de son père, évoque de Nazianze, il reçut toutefois la prêtrise en 3GI; puis, Basile le fit évèque de Sasima en 371 ; trois ans plus tard, en 374, il succédait, sur le siègeépiscopal deNaziaii/»\ à son père, dont il avait été longtemps coadjuteur. Do nouveau, le goût de la retraite le ressaisit au bout d'un an: pendant quatre ans, il vit en solitaire à Séleucie d'Isauri»-. Puis, en 379, l'année même de la mort de Basile, une élection inattendue l'appelle à Constantinople, pour tenir tête aux Ariens, qui y prédominaient. Le concile œcuménique de 381 le désigne pour occuper le siège métropolitain. Mais son élection est contestée. Découragé, il se démet la même année, et revient à Nazianze. Il y reste deux ans, réorganise la communauté chrétienne, et, aussitôt après, la remet aux mains d'un nouvel évêque. Luimême se retire définitivement de la vie active. Ses dernières années se passèrent dans son domaine d'Arianze, où il était né, et où il mourut vers 390.