‹ Manuel d'histoire de la littérature grecque à l'usage des lycées et collèges [microform]Chapitre 28 sur 264 · A consulter · texte numérisé non relu

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J.Girard, Du Seniiment religieux en Grèce; chap. m; J. A. Hild, le Pessimisme moral et religieux chez Homère et Hésiode (Revue de l'hist. des Relig., t. XV). — A. Rzach, DerDialect des Hesiodos (Jahrb. f. class. Phil., sôpplém., t. VI1I,1876).

dialectique. Ces traditions antiques, dès qu'il les met en œuvre, s'imposent à lui, il n'en |est plus le maître; elles façonnent sa pensée, elles lui dictent des conclusions absolues, qu'il ne sait ni modérer ni assouplir. Une certaine intransigeance naturelle, accrue par la passion ou l'humeur du moment, fait qu'il se plaît aux formules brèves, frappantes, qui ne font voir qu'un aspect des choses, et qui les rendent d'autant plus saisissantes.

La terre est pleine de maux ; la mer en est pleine.

Il le croit, quand il le dit. Une sincérité Apre, violente même, servie par une imagination forte, donne à sa plainte comme à ses revendications un accent inoubliable.

Et, toutefois, sa conclusion réelle n'est aucunement le désespoir. Ce poème qui montre si crûment le règne de la violence et de la fraude, contient cependant l'affirmation finale d'une foi profonde en la victoire définitive (lu droit. Le poète est persuadé que les dieux sont ennemis du mal moral, qu'ils regardent et surveillent ce qui se passe ici-bas, et qu'à la fin ils punissent et récompensent selon la justice, en donnant aux uns la prospérité, en ruinant les autres. On est surpris de voir une confiance si absolue succéder à une plainte si générale. Tout à l'heure, tout semblait abominable; à présent, tout aboutit au bien. Mais ces brusques mouvements de la pensée, qui ressemblent à des contradictions, sont justement le caractère de cet esprit, naïf et vigoureux, que la philosophie n'a pas encore façonné. Chaque idée, à son tour, le prend tout entier; elle ne lui permet ni atténuation, ni réserve. Au fond, c'est l'énergie morale qui domine en lui. Déjà très apparente dans le poème Sur la Justice^ elle prend tout à fait le dessus dans le poème des Travaux, Sans doute, ici encore, Hésiode a un sentiment profond de 1 infirmité naturelle à l'homme; il sait bien que la vie du paysan est rude, fatigante, sujette à mille déceptions ;

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mais il sait aussi que le travail. Tordre, Téconomie, la bonne conduite sont des gages certains de succès. Tousses préceptes dénotent une cunliance ferme dans la valeur d'une activité intelligente et courageuse. Il ne met pas t-n doute que les dieux ne favorisent l'homme qui les prie : à condition, d'ailleurs, qu'il fasse tout ce qui dépend de lui pour réussir. N'ayant plus à combattre, dans ce poème, la violence ni le mensonge, il n'y est plus emporté par l.i passion; adversaire décidé de la paresse et de l'insouciance, il révèle, en leur faisant la guerre, sa véritable philosophie, qui est faite surtout de courage et de foi. Pendant des siècles, la (Irèce a pris chez lui des leçons d'activité, de prudence, de piété, mais surtout d'énergie morale.

Cette doctrine solide, assise en somme sur l'expérience et le bon sens, est servie par de remarquables facultés poé tiques. Hésiode a en propre la force, le trait satirique, la netteté de l'imagination, et aussi une certaine grûce, quelquefois piquante, quelquefois spirituelle et ingénieuse. Dans la plainte ou l'invective, s'il manque d'ampleur, il y supplée par l'àpreté et par une gravité rude, par la vivacit* de l'émotion, par l'accent religieux. Souffrant réellement des maux qu'il dépeint, il est, à certains égards, un de grands poètes de la misère humaine ; il en a condensé !• sentiment en des vers qui sont des lamentations ou décris de douleur. Et en même temps qu'il parle ainsi ave* son cœur, il a un ton naturel d'autorité, comme s'il se sentait l'interprète de vérités supérieures. Le tour décisil de ses pensées les fait ressemblera <les oracles. Nul n'a far sentir plus que lui, dans la parole humaine, la présen» d'une inspiration qu'il tenait pour divine et que la (Irèc a longtemps acceptée comme telle.

Ce sont là ses qualités profondes, celles qui font sa grau deur. Il en a de moindres, qui ne sont pas sans origi nalité. Il est conteur par don naturel, comme un aèdi 0 nien, bien qu'avec des traits un peu diiïérents. Il a leui

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naïveté malicieuse, leur imagination vive et précise, leur finesse et leur sens dramatique; il leur est inférieur en abondance, en variété d'inventions, en fantaisie; mais il racbète cela par le sens qu'il sait mettre dans les choses. En quelques mots, il nous fait voir et entendre Prométhée et Zeus, qui font alTaire ensemble et qui cherchent à se tromper mutuellement : on dirait un riche marchand et un prêtre de Kymé débattant le prix du sacrifice. Pour créer Pandore, il assemble bonnement ses dieux; il nous les montre à l'œuvre, chacun à son tour; et, avec leurs présents finement choisis, qu'il ne décrit pas, mais qu'il note d'un terme juste, il évoque devant nous l'image vivante de la femme, telle qu'il la conçoit, charmante et dangereuse, aussi séduisante par son esprit que par sa beauté, pleine de volupté et de perfidie. Énumère-t-il les âges du monde? Il les caractérisera brièvement l'un après l'autre ; et chacune de ces courtes descriptions nous attachera et nous fera penser : car il lui aura sufti de quelques vers pour mettre dans l'une un rêve de bonheur disparu, dans l'autre une tristesse obscure qui attire, dans une troisième une rapide vision d'effroi, et dans la (juatrième le souvenir merveilleux des grandes aventures de l'épopée. Cette manière vive et savoureuse, il l'a jusque dans rallégorie. Quand il nous dépeint les deux Éris, l'une qui est la jalousie, l'autre qui est l'émulation, ces deux croquis, vivement enlevés, sont si l»leins de réalité précise qu'ils nous font apercevoir en raccourci iiuelque chose de la vie des «sociétés humaines.

Mais sa grâce piquante se montre surtout dans la forme de ses préceptes, techniques ou moraux. Pour les choses les plus simples, même un peu banales, il a des manières de dire originales et ingénieuses. Tout, dans ses leçons, est animé et précis, tout parle à l'imagination. Il voit et il fait voiries choses dont il est question; chaque recommandation s'encadre spontanément dans un tableau :

HISTOIRE DE Là LITTÉKATURE GRECQUE

Prie Zeus souterrain, prie la sainte Déniéter, demande-leur qu a la fin de tes travaux la mouture sacrée charge ton magasin; et cela, dès que tu te mets au labour, dés que, prenant en main le manche de la charrue par son extrémité, tu touches le dos des bœufs qui tirent sur la flèche de chêne. Et qu'un peu derrière toi, un serviteur, muni d'une bôche, prépare des difficultés aux oiseaux en cachant la semence. Le soin est un grand bien pour les mortels, la négligence un grand mal. {Travaux^ 465-412.)

De tels préceptes pourraient être illustrés par le dessin; ils mettent en scène des hommes, ils les groupent, ils notent leurs attitudes et leurs gestes, sans oublier leurs sentiments. Les réflexions les plus techniques deviennent ainsi vivantes. Le poète veut-il dire qu'un labour tardif ne produira qu'une maigre récolte : il voit le moissonneur d«Vu, il nous détailh* en trois ou quaire traits son travail infructueux, il le montre désappointé et ridicule :

Si tu attends le solstice pour labourer la terre divine, tu moissonneras, assis à terre, de maigres poignées d'épis, tu lieras tes javelles dans la poussière, le cœur mécontent, et tu emporteras ta récolte dans une corbeille ; il y aura peu de gens pour t'admirer. (Travaux, 479-482.)

Le moraliste qui est en lui suggère au poète, à chaque instant, des traits excellents. Il lit dans le cœur de son paysan, il note et partage ses émotions. Il a aussi des observations plus générales, car il réfléchit à tout. Son expérience de la vie, si elle n'est pas encore d'un philosophe, est déjà d'un esprit très avisé :

Mets derrière tes bœufs un homme de quarante ans, qui ail souci de sa tâche et qui trace droit son sillon, sans chercher du regard ses compagnons, sans se distraire de son travail. Un plus jeune ne le vaudrait pas pour distribuer la graine et s'occuper des semailles. L'homme trop jeune ne pense qu'à rejoindre ses compagnons d'âge, il a toujours l'esprit en l'air. {Travaux, 441-447.)

Ajoutons que là même où il n'y a lieu ni à observation ni à images, Hésiode sait encore donner de l'agrément à

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sespréceptesparune expression rare, par un tour volontairement énigmatique, par un détour de pensée. Mais ce sont là (le menus détails, sur lesquels nous n'avons pas à insister. Avec la morale et les leçons techniques, la nature tient nécessairement une grande place dans un poème rustique. Hésiode en a un sentiment très personnel, qui peut sembler à des modernes un peu sec, mais qui a pourtant un charme vif et fin. Chez lui, point de rêve, point d'essor de pensée. La nature qu'il représente n'ofl're guère de grands spectacles; ceux qu'elle pourrait ofl'rir, il ne les regarde pas, Ni montagnes, ni forêts, ni grands lacs paisibles, ni torrents, ni rivages battus des flots. Son horizon est celui de la plaine ou du coteau; il nous attache aux champs qu'on laboure et qu'on moissonne, au petit domaine rustique, au vignoble attenant. Et, dans cet horizon, il ne laisse pas son à me chercher le mystère ni jouir des harmonies secrètes qui pourraient s'établir entre les aspects des choses et ses propres sentiments. Préoccupé de travail utile, il aime la terre, non pour sa parure, mais pour son rendement, et, s'il apprécie le champ, c'est au point de vue de la récolte uniquement. Gela semble peu poétique. Et pourtant, il y a chez lui une sincère poésie de la nature ; c'est celle du paysan, idéalisée. Elle est faite de menues impressions et observations, vives, nettes, précises, auxquelles se mêle le sentiment de la peine ou du bien-être. Ces observations se rapportent à tout ce qu'on voit, à tout ce qu'on entend, à tout ce qu'on ressent (juand on vit dehors en toute saison. Hésiode connaît et note d'un mot pittoresque les signes des saisons; il a vu les Pléiades se lever et se coucher en leur temps, il a entendu le cri des oiseaux de passage qui annoncent le printemps ou l'hiver; l'été est pour lui la saison où le chardon fleurit; il a senti l'ardeur desséchante de la canicule et Tâpreté pénétrante du vent de Thrace. Certains détails de son expérience quotidienne, sont charmants de précision pittoresque :

Si tu t'es mis en retard pour labourer, peut-être pourras-tu encore réparer le mal. Lorsque le coucou commence à chanter dans les feuilles du chêne et qu'il réjouit au loin les hommes sm la terre immense, souhaite alors que Zeus fasse tomber de la pluie le troisième jour et qu'il ne cesse pas trop vite, de façon qii< l'eau couvre le pied d'un bœuf, sans le dépasser ; car, en ce ca> le laboureur en retard peut regagner le laboureur en avance {Travaux-, 485-490.)

Les traits de ce genre abondent dans les Travaux. La nature s'y montre sous de petits aspects, cela est vrai ; mais les notations du poète sont si bien choisies, si justes et si sincères, qu'il est impossible de n'y pas prendre plaisir. Puis, derrière ces rapides esquisses, il y a toujours un sentiment qui intéresse, celui de l'homme pour qui la plui.et le beau temps sont des événements, qui souffre du froi.l et du chaud, qui attend du soleil son pain quotidien, qui peine durement sur le sillon, et qui, aussi, se repose délicieusement à l'ombre, en buvant frais, quand il s'accorde à lui-même un peu de repos.

Un dernier mot sur ce poème, à propos de sa langue. Ce qu'il nous offre à cet égard, dans son .état actuel, c'e>l l'emploi normal du dialecte épique ionien, avec un curieux mélange de formes isolées, empruntées aux parlers de l;i Grèce centrale. On a supposé de nos jours que cet état dchoses était le résultat d'une transposition artilicielle, fail» après coup, que le texte primitif était en béotien ou en locrien et qu'il avait été plus tard transcrit en ionien. Mais quand on essaye de restituer d'après cette vue 1 texte primitif, on est forcé de reconnaître que le text; actuel résiste à cette opération ; il faut lui faire violem pour le ramener à cette forme prétendue primitive. Dan ces conditions, l'hypothèse en question nous paraît inac ceptable. Elle est d'ailleurs inutile, car le mélange signal» s'explique suffisamment par les circonstances qui ont été indiquées plus haut.

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6. Autres poèmes moraux et techniqueB^ — H n'est pas douteux qu'un assez grand nombre de poèmes, plus ou moins analogues à ceux dont nous venons de parler, n'aient vu le jour dans la (iW'ce continentale entre le VIII'' siècle et la fin du m«. Nous n'en connaissons plus que (luelqucs-uns par leurs titres : il a pu en exister beaucoup d'autres. Plusieurs de ces poèmes ont été attribués à Hésiode. Il est impossible aujourd'hui de décider, pour chacun d'eux, si c'est à tort ou à raison. Disons seulement que les attributions de ce genre, dans la haute antiquité, jnésentent aussi peu de garanties i\ue possible, et que, d'autre part, il y a eu certainement des poètes assez nombreux qui ont cultivé, après Hésiode, le genre didactique.

Les plus célèbres de ces poèmes sont : les Grands Travaux CKp->(a {xeyaXa), dont il nous reste quelques fragments et dont le titre obscur a été diversement interprété ; la Divination par les oiseaux f 'Opvi6o[jLavT£ia), entièrement perdue; V Astronomie, représentée aujourd'hui par une vingtaine de fragments; enVm y\es Préceptes de C h ir on (Xeîpwvoç TTroefjxai), recueil de prescriptions morales, que le centaure Chiron était censé avoir formulées pour le jeune Achille ; ce recueil ne semble pas remonter très haut, car il y était question de l'ûge ovi les enfants doivent apprendre à lire; il nous en reste huit vers en tout. Aucune de ces œuvres, dans son état actuel, ne mérite de retenir ici notre attention.

Laissons donc de côté le premier genre de poésie didactique, celui qui vise la morale ou l'enseignement technique, pour nous occuper maintenant du second, qui a plus de rapports avec l'histoire.

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