Successeurs de Thespis. — Chœrilos et Phrynichos
L'institution même d'un concours atteste que, dans la
seconde moitié du vi'' siècle, le genre nouveau fut cultivé simultanément par un assez grand nombre de poètes. Entre ces contemporains «»u successeurs immédiats de Thespis, deux seulement doivent être nommés ici. Ce sont Chœrilos et Phrynichos.
Chœrilos nous est connu par des témoignages si peu sûrs et si peu conciliables qu'il n'y a pas lieu de s'arrêter sur lui ni sur son œuvre. Il paraît avoir vécu entre Thespis et Eschyle : peut-être, en réalité, apparlient-il plus au v« siècle qu'au vi''. II n'y a rien d'invraisemblable dans les témoignages (jui lui attribuent, vaguement d'ailleurs, certains perfectionnements dans les costumes et dans les mas([ues. Un vers proverbe nous le représente comme un des maîtres du drame satyrique; mais rien ne prouve qu'il y ait précédé Pratinas, dont nous parlerons tout à l'heure.
Phrynichos est moins enfoncé dans l'oubli, sans être non plus très en lumière. D'après Suidas, il était Athénien, et fut vainqueur au concours de tragédie dans la 67® Olympiade (512-509 . C'est probablement la date de sa première victoire. Nous savons par Plutarque qu'il en remporta une autre en 476. Ces deux dates déterminent approximativement la période de ses succès : il précéda Eschyle de quelques années; ce fut le plus brillant poète tragique d'Athènes entre 510 et 480. Suidas lui attribue l'introduction «les personnages de femmes; peut-être ne s'agit-il que d'un perfectionnement du masque et du costume. Toutefois, il semble bien qu'avec lui la tragédie ait gagné notablement en éclat, en variété de sentiments, en émotions, et même en appareil extérieur. A deux reprises, au moins, il essaya de transporter sur la scène des sujets contemporains : vers l'an 495, il représenta un événement
1. Consulter la note bibliographique de !a page 2il. Ajouter : Nauck, Trayicorum f/rœvo.um fragmenta y Leipzig, i8ï6 (l'"'éd/, .
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de la veille, la Prise de Milet, qui, dit-on, fil pleurer le peuple athénien, mais excita sa colère contre le poète; une vingtaine d'années plus tard, probablement en 476, il prenait pour sujet de ses Phéniciennes la défaite de Xerxès à Salamine, qu'Eschyle allait traiter à son tour dans ses Perses. Nous ne connaissons de son œuvre qu'une dizaine de titres de tragédies et quelques fragments. Aristophane vante à plusieurs reprises la beauté de ses chants lyriques, dont plusieurs étaient restés populaires encore de son temps. Il est probable que cet élément lyrique était prédominant dans les pièces de Phrynichos. Quant à l'élément dramatique de la tragédie, c'était à Eschyle qu'il était réservé de le mettre complètement en valeur.
6. Le drame satyrique. — P^atinas^ — Entre les mains de ces divers poètes, la tragédie s'était de plus en plus dégagée de ce qui était étranger à sa vraie nature, en particulier du caractère satyrique. Au début du v« siècle, les satyres étaient définitivement exclus de ses chœurs. Mais vers ce temps, justement, ils reparaissaient au théâtre dans un genre voisin, auquel ils donnaient leur nom.
Les renseignements relatifs aux origines du drame satyrique sont confus et suspects. Le peuple, dit-on, aimait les satyres. Quand il s'en vit privé, il réclama au nom de la religion, prétendant qu'il n'y avait plus rien pour Dionysos dans la tragédie (oùSèv npôç Aiovuaov). II fallut créer le genre satyrique pour le satisfaire. Ce que cette historiette contient de vérité ne peut plus être dégagé que par conjecture.
Il est 'probable que la transformation opérée dans le
L Notes bibliographiques des pages 24! et 245. A consulter :
Welcker, Abhandlvng iiber das Salyrspiel, Francfort, 1826, dans Nachhag zu der jEsch;/leischen Trilogie; Wieseler, Z)a5 Saty rspiel, GœliingeT), mS; J. Denvs, le Drame satyrique, dans les Annales de la Faculté des Lettres de Caen, 5- année, n» 2.
origine' ET ORGANISATION DU DRAME TRAGIQUE 247
dithyrambe par Thespis eut son influence sur les pays voisins. Les maîtres de Sicyone, après lui avoir donné des leçons, en reçurent de lui, et ils se mirent, eux aussi, dans la seconde moitié du wi' siècle, à faire des tragédies. Seulement, ils les firent à la mode de Sicyone. Au lieu d'éliminer les satyres qui étaient vraiment nationaux chez eux, ils leur attribuèrent le rôle du chœur. Et ainsi, à côté delà tragédie attique, dénuée de satyres, il y eut une tragédie péloponnésienne, imitée de la précédente, mais pourvue de satyres. Cette tragédie fut apportée à Athènes vers 500 par un poète de Phlionte, nommé Pratinas, dont nous ne savons d'ailleurs rien, sinon qu'il concourut à Athènes avec Eschyle et Chœrilos dans la 70^^ Olympiade (1)00-497) et qu'il fut le premier à écrire des drames satyriques (xai ::po)To; l^pa-le aaTjpou:, Suidas). Il est probable que Pratinas vint tout simplement, vers 500, prendre part au concours de tragédie à Athènes avec une tragédie à satyres, qu'il présenta comme une tragédie ordinaire. Le succès qu'il obtint remit en faveur les satyres ; mais les Athéniens ne voulurent pas renoncer pour cela à leur tragédie purement héroïque. Ils préférèrent associer les deux genres, et bientôt cette association fut réglée par une loi : les poètes qui prenaient part au concours tragique durent présenter trois tragédies proprement dites et un drame satyrique. Pratinas demeura le maître du genre, tant qu'il vécut, et il en légua la tradition à son fils Aristias. Mais, à sa suite, tous les grands poètes tragiques athéniens composèrent aussi des drames satyriques.
Ce drame n'est donc, en somme, (junne tragédie d une forme spéciale, plus voisine de la tragédie primitive. Elle en a gardé, avec le rôle des satyres, la fantaisie, le rire mêlé aux plaintes, les saillies licencieuses. Sa structure ne diffère pas essentiellement de celle de la tragédie classique, mais c'est pour ainsi dire une tragédie provinciale et arrêtée dans son développement, une tragédie sicyonienne du
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248 HISTOIRE DE LA LirrÉRATCRE GRECnl'E
vi« siècle, légèrement .ilticisée, sur laquelle est resiée l'empreinte de sou teni iS et de son origine. Reléguée [lar les Athéniens en un T(\ng secondaire, ellr est demeurée plus courte que la tragédie [)roprenient dite, car elle parai' s'être contentée toujours dedeux acteurs. Du reste, sessu jets sont pris dans les mêmes légendes, et ses personnages appartiennent au même monde de héros ou de dieux. La grande dill'érence, c'est qu'ils ontlà riiuineur plus Joyeuse. Selon le mot de Déniélrios de Phalère, c'<'st < une tragédie en gaîté >, -at^ouja Tpaytoota. n«\s aventures à la fois terrihles et bouiïonnes en constituent la matière. Les personnages y sont tour à tour intrépides et plaisants. Les monstres n'en sont pas exclus. Mais l'action se dénoue toujours heureusement. Une certaine grossièreté y était admise, en raison des mœurs des satyres; et toulefois,. cette grossièreté avait ses limites, elle ne devait jamais s'étaler à Taise comme dans la comédie. En somme, ui> mélange, qui se prêtait à des inventions amusantes, mais qui offrait de 1res grandes diflicullés. Kschyle, Sophocle,. Euripide y réussiieni comme dans la tragédie. Malgré tout, le genre satyri^iue ne paraît pas s'être élevé jamais au même degré d'estime.
6. Organisation des concours tragiques au V" siècle ♦. — L'introduction du drame satyriciue dans les concours de tragédie compléta, au commencement du v siècle, l'organisation des représentations tragiques. A partir de ce moment, elles subirent sans doute d'importantes moditications à plusieurs reprises, et nous en signalerons quel(|ues-