XXXII INTRODUCTION A LA TRADUCTION FRANÇAISE
son rang définitif. En tout cas, la participation dés hommes aux cérémonies religieuses dépend souvent de leur condition physique, juridique, politique, économique, bref de leur statut personnel.
Mais leur condition religieuse peut être déterminée artificiellement, sans indications préalables, par des cérémonies religieuses d'initiation. Ces rites sont aujourd'hui bien connus. L'école anthropologique, MM. Frazer et Je vous en particulier les ont magistralement éclaircis; l'explication qu'ils en ont donnée est maintenant du domaine commun. Or ces cérémonies ne peuvent s'expliquer si l'on n'y voit que de simples fictions légales, une mise en scène expressive où les individus encadrent l'adhésion consciente et calculée de leur volonté individuelle, intangible, aux règles contractuelles d'une société. Il faut prendre à la lettre les expressions du rite. L'initiation affecte réellement la nature intime de l'être, elle modifie profondément la personne au physique et au moral. Quelquefois l'initié change de nom, souvent il en prend un de plus : c'est le signe de la modification de sa personne. L'initiation produit une sorte de possession; dans le cas de croyance à la pluralité des âmes, souvent l'initié est censé en gagner une nouvelle. Le cas extrême est qu'il meure conventionnellement pour renaître transformé ; généralement alors l'initiation est un drame rituel qui figure sa mise à mort et sa résurrection. Voici comment MM. Spencer et Gillen rapportent, entre autres faits du même genre, dans leur livre sur les tribus indigènes de l'Australie centrale *, la tradition relative à l'initiation de certains sorciers chez les Aruntas. L'aspirant va dormir à l'entrée d'une caverne où sont logés certains esprits en relation avec sa tribu, les Iruntarinia. Pendant son sommeil, un des esprits sort de la caverne armé d'une lance; il la lui plonge dans la bouche en lui perçant la langue; après quoi, il l'emporte dans le souterrain. Les Iruntarinia lui ouvrent le ventre et la poitrine, lui enlèvent les entrailles et lui en rendent de nouvelles. Ils lui mettent en même temps dans le corps un certain nombre de petits cailloux dont il pourra faire sortir à volonté une quantité indéfinie; ces cailloux seront la forme concrète et le véhicule de son pouvoir magique. L'opération faite, les génies le rapportent à l'entrée de la caverne, toujours endormi. Il s'éveille et rentre dans son camp, portant, comme signes de son aventure, le trou fait à sa langue et les cailloux qu'il exhibe.
d. B. Spencer et F.-J. Gillen, The Native tribes of Central Australia^ 1899, p. 522 sqq.
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Le sorcier arunta ainsi disséqué- est jusqu'à un certain point un nouvel homme. Cependant il conserve les relations multiples, qui définissent la condition de tout individu dans une société totémique, avec les membres de sa classe, de son clan^ ses ancêtres et son animal totem; il ne perd pas le bénéfice de ses initiations antérieures. Il n'a pour ainsi dire qu'une âme de plus. De même, les chamanes yakoutes ont, de plus que leurs congénères, un ou deux esprits dont ils tiennent leur pouvoir magique. Avec toutes les réserves que comporte une proposition aussi générale, on pourrait dire que, théorique-'ment, tout individu a une âme spéciale par initiation. ^
En théorie également, on peut admettre que cette âme ne lui est pas personnelle et qu'il la partage avec ses associés morts ou vivants. Ainsi l'Arunta vivant est la réincarnation d'un ancêtre; à ce titre, il est en relation avec une certaine place, où réside l'âme dédoublée de cet ancêtre, et de même avec une quantité indéterminée de pierres ou de morceaux de bois surchargés de dessins, figurant des totems, qui contiennent également des portions d'âmes ancestrales; par là encore il est lié à toute une classe d'hommes, qui vivent autour de lui, contraints, comme lui, à des actes communs, à des pensées communes, à des sentiments communs, à une collaboration réglée. Le lien qui les unit est figuré par la.présence en chacun d'eux d'un même élément, d'une âme collective. Ainsi, notre sorcier arunta partage avec les Iruntarinia, ses initiateurs, c'est-à-dire ses associés, la force magique que représentent les cailloux dont il est le dépositaire. Qu'on appelle cette partie commune âme, esprit, force, qualité, ou de tout autre nom supposant quelque chose d'encore plus subtil et plus éthéré, qu'on l'incarne ou qu'on l'objective à la façon d'un dieu, ou qu'on fasse à la fois l'un et l'autre, comme c'est le cas le plus général, il s'agit toujours du même phénomène : on transforme un pur rapport en une sorte d'essence; l'union des membres d'une classe est conçue comme une identité partielle, mais substantielle. Cette essence composante échappe au nombre et, de plus, est considérée comme invariable ; ou bien c'est une âme commune qui se partage sans perdre son unité et se communique intégralement sans se localiser; ou bien, si on la suppose individuelle, elle est, par hypothèse, dépourvue de tout caractère qui la distingue des autres portions analogues d'âmes individuelles; elle est semblable au genius romain. Cette notion de genius, qui nous sert d'exemple, était même tellement impersonnelle qu'elle était admirablement propre à s'attacher