‹ Manuel d'histoire des religionsChapitre 18 sur 160 · Th. Ribot, La psychologie des sentiments, p · texte numérisé non relu

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en nous demandant comment se comporte l'individu dans certains phénomènes religieux, pris comme types.

Nous considérons comme particulièrement caractéristique, dans l'ensemble de la religion, tout ce qui concerne le groupement des individus en associations religieuses, en ordres, en sociétés secrètes, en églises. Ils y sont classés hiérarchiquement, la hiérarchie montant par degrés du simple fidèle aux grades supérieurs du sacerdoce et aux dieux. C'est là un phénomène général, car nous ne connaissons pas de sociétés religieuses qui n'aient un minimum de hiérarchie. Le minimum concevable se réaliserait nécessairement dans une société inorganique, sans dieux, où les individus seraient tous à la fois, au même degré et de la même façon, fidèles et prêtres, par la distinction de leurs deux états alternatifs, profane et sacré; car on ne peut admettre que leur vie religieuse soit égale et constante. Cette hiérarchie religieuse n'est pas purement honorifique. La part prise à l'accomplissement et aux bénéfices des cérémonies croît à mesure qu'on s'y élève; le prêtre est plus près de l'autel et des faveurs du dieu que le simple fidèle. Chaque degré comporte donc des capacités ou des aptitudes spéciales ; à la hiérarchie des aptitudes correspond une hiérarchie de droits et de pouvoir. — Mais le tableau schématique d'une société religieuse n'est pas aussi simple : outre les degrés hiérarchiques, il compte des classes parallèles, sexes, âges, familles, clans, tribus, etc., ayant théoriquement des aptitudes et des pouvoirs religieux différents, par conséquent, des rites, souvent des cultes spéciaux. En dehors même de ces séries régulières de classes parallèles, les sociétés religieuses admettent des ordres spéciaux, des conditions spéciales, avec des capacités religieuses également bien définies : tel est le naziréat juif. Il va de soi que cette différenciation n'est pas nécessairement toujours réalisée; elle ne l'est même, assez souvent, que fort imparfaitement; mais en somme on peut poser en principe que les individus ont, à chaque moment de leur existence une place marquée et limitée dans la société religieuse dont ils font partie. C'est un premier point, d'où il résulte que la religion comporte nécessairement des relations sociales.

La place de l'individu dans la société religieuse peut être indiquée, ipso facto, par la naissance, le sexe, certains états physiologiques accidentels, périodiques ou chroniques, le rang social. Nous disons indiquée, plutôt que déterminée, car généralement, même alors, il faut des cérémonies spécialement religieuses pour donner à l'intéressé

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son rang définitif. En tout cas, la participation des hommes aux cérémonies religieuses dépend souvent de leur condition physique, juridique, politique, économique, bref de leur statut personnel.

Mais leur condition religieuse peut être déterminée artificiellement, sans indications préalables, par des cérémonies religieuses d'initiation. Ces rites sont aujourd'hui bien connus. L'école anthropologique, MM. Frazer et levons en particulier les ont magistralement éclaircis; l'explication qu'ils en ont donnée est maintenant du domaine commun. Or ces cérémonies ne peuvent s'expliquer si l'on n'y voit que de simples fictions légales, une mise en scène expressive où les individus encadrent l'adhésion consciente et calculée de leur volonté individuelle, intangible, aux règles contractuelles d'une société. Il faut prendre à la lettre les expressions du rite. L'initiation afl^ecte réellement la nature intime de l'être, elle modifie profondément la personne au physique et au moral. Quelquefois l'initié change de nom, souvent il en prend un de plus : c'est le signe de la modification de sa personne. L'initiation produit une sorte de possession; dans le cas de croyance à la pluralité des âmes, souvent l'initié est censé en gagner une nouvelle. Le cas extrême est qu'il meure conventionnellement pour renaître transformé; généralement alors rinitiation est un drame rituel qui figure sa mise à mort et sa résurrection. Voici comment MM. Spencer et Gillen rapportent, entre autres faits du même genre, dans leur livre sur les tribus indigènes de l'Australie centrale*, la tradition relative à l'initiation de certains sorciers chez les Aruntas. L'aspirant va dormir à l'entrée d'une caserne où sont logés certains esprits en relation avec sa tribu, les Iruntarinia. Pendant son sommeil, un des esprits sort de la caverne armé d'une lance; il la lui plonge dans la bouche en lui perçant la langue; après quoi, il l'emporte dans le souterrain. Les Iruntarinia lui ouvrent le ventre et la poitrine, lui enlèvent les entrailles et lui en rendent de nouvelles. Ils lui mettent en même temps dans le corps un certain nombre de petits cailloux dont il pourra faire sortir à volonté une quantité indéfinie ; ces cailloux seront la forme concrète et le véhicule de son pouvoir magique. L'opération faite, les génies le rapportent à l'entrée de la caverne, toujours endormi. Il s'éveille et rentre dans son camp, portant, comme signes de son aventure, le trou fait à sa langue et les cailloux qu'il exhibe.

1. B. Spencer et F.-J. Gillen, The Native tribes of Central Australia^ 1899, p. 522 sqq.

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Le sorcier arunta ainsi disséqué est jusqu'à un certain point un nouvel homme. Cependant il conserve les relations multiples, qui définissent la condition de tout individu dans une société totémique, avec les membres de sa classe, de son clan, ses ancêtres et son animal totem; il ne perd pas le bénéfice de ses initiations antérieures. Il n'a pour ainsi dire qu'une âme de plus. De même, les chamanes yakoutes ont, de plus que leurs congénères, un ou deux esprits dont ils tiennent leur pouvoir magique. Avec toutes les réserves que comporte une proposition aussi générale, on pourrait dire que, théoriquement, tout individu a une âme spéciale par initiation.

En théorie également, on peut admettre que cette âme ne lui est pas personnelle et qu'il la partage avec ses associés morts ou vivants. Ainsi l'Arunta vivant est la réincarnation d'un ancêtre; à ce titre, il est en relation avec une certaine place, où réside Tâme dédoublée de cet ancêtre, et de même avec une quantité indéterminée de pierres ou de morceaux de bois surchargés de dessins, figurant des totems, qui contiennent également des portions d'âmes ancestrales ; par là encore il est lié à toute une classe d'hommes, qui vivent autour de lui, contraints, comme lui, à des actes communs, à des pensées communes, à des sentiments communs, à une collaboration réglée. Le lien qui les unit est figuré parla présence en chacun d'eux d'un même élément, d'une âme collective. Ainsi, notre sorcier arunta partage avec les Iruntarinia^ ses initiateurs, c'est-à-dire ses associés, la force magique que représentent les cailloux dont il est le dépositaire. Qu'on appelle cette partie commune âme, esprit, force, qualité, ou de tout autre nom supposant quelque chose d'encore plus subtil et plus éthéré, qu'on l'incarne ou qu'on l'objective à la façon d'un dieu, ou qu'on fasse à la fois l'un et l'autre, comme c'est le cas le plus général, il s'agit toujours du même phénomène : on transforme un pur rapport en une sorte d'essence; l'union des membres d'une classe est conçue comme une identité partielle, mais substantielle. Cette essence composante échappe au nombre et, de plus, est considérée comme invariable ; ou bien c'est* une âme commune qui se partage sans perdre son unité et se communique intégralement sans se localiser; ou bien, si on la suppose individuelle, elle est, par hypothèse, dépourvue de tout caractère qui la distingue des autres portions analogues d'âmes individuelles ; elle est semblable au genius romain. Cette notion de geniuSy qui nous sert d'exemple, était même tellement impersonnelle qu'elle était admirablement propre à s'attacher

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