INTRODUCTION A LA TRADUCTION FRANÇAISE XXXV
des expériences de l'individu, nous sommes tentés d'en opposer une autre, avec tous les égards dûs aux maîtres respectés qui ont proposé la première; car, cette notion d'âme individuelle, qu'ils nous montrent à ce point expansive et envahissante, nous la voyons s'évanouir, à mesure que nos études nous en rapprochent. Il est exact sans doute que les primitifs n'ont aperçu les êtres qu'à travers le voile de leur conscience confuse. Mais ils ont été chercher au dehors de quoi composer l'idée claire de leur existence même. Ce qui parait avoir été donné d'abord à leur pensée, ce n'est pas la notion de personne individuelle, mais le sentiment de faire partie d'un groupe. L'individu n'a pris conscience de soi qu'en relation avec ses semblables. Ce n'est pas lui qui projette son âme dans la société, c'est de la société qu'il reçoit son âme ; c'est donc dans la vie sociale qu'il faut chercher le germe de cette représentation. Celle-ci, pour peu que nous n'y ajoutions rien du nôtre, nous parait tout juste aussi vide et abstraite que celle du genius romain ; outre l'idée d'être ou d'essence, elle se réduit à celle d'une relation, d'une place relative et d'un pouvoir. Il est vrai que si l'individu se confond dans la société, celle-ci, par contre, lui refait de toutes pièces une individualité. A défaut d'autres raisons, l'entrecroisement des relations sociales suffirait à l'expliquer. Elles sont normalement assez complexes pour que leurs sommes ne soient jamais complètement semblables. Quand cette complexité est au plus haut point et que les dissemblances sont extrêmes, l'individu se trouve isolé, seul en face d'un Dieu, en qui il incorpore parfaitement toutes les réalités et tous les pouvoirs mystiques qu'il ne sent pas être siens.
Or, les phénomènes en question ne sont pas singuliers et sans lien avec les autres. Au contraire, la vie religieuse se passe à régler les relations des individus tant avec leurs semblables qu'avec les dieux, avec certaines parties de Tespace visible ou imaginé, de la terre cultivée ou simplement fertile, avec les espèces d'êtres vivants considérées comme sacrées, intangibles et interdites, le tout formant une vaste société et les dernières sortes de relations étant sociales au même titre que les premières. En réglant leurs relations on définit, comme nous l'avons dit, leur condition religieuse. Au surplus, la condition religieuse n'est pas un état simple, incapable de modifications secondaires, invariable et sans fluctuations; elle change sans cesse au cours de la vie, en raison des contacts et des actes journaliers; les états alternatifs de pureté et d'impureté sont des états reli-